Avortement : comment sortir du piège ?


L’inscription de l’avortement dans la Constitution engage bien plus que le seul geste symbolique. Elle fait du matérialisme une forme de philosophie d’État. Les catholiques ont d’autant plus un rôle à jouer en repartant du terrain, de la réalité et de la charité, pour qu’éclate la vérité sur ce qu’est l’avortement.

L’avortement est vendu en France comme une conquête du féminisme, comme une liberté de la femme et une condition de son égalité. C’est historiquement douteux. Le mouvement féministe des années 1960, représenté alors par La maternité heureuse, a été rapidement dominé par un autre courant, issu de la tradition néomalthusienne et de la franc-maçonnerie : le groupe Littré. C’est ce courant masculin, mené par le Dr Pierre Simon, qui a intégré La maternité heureuse au sein de la Fédération Internationale du Planning Familial, et qui en a fait un instrument de revendication de la légalisation de l’avortement. Cette « capture » a d’ailleurs provoqué des démissions au sein de l’ex-Maternité heureuse, dont celle de sa fondatrice et présidente, Marie-Andrée Weill-Hallé, qui était opposée à l’avortement.
Depuis, le Planning familial français a fait cause commune avec l’idéologie franc-maçonne. Celle-ci conçoit l’avortement comme un bien, une liberté affirmant la toute-puissance de la volonté individuelle sur la vie reçue de Dieu. Le féminisme occupe une place secondaire dans cette idéologie, et se conçoit comme une révolte de la femme contre la condition féminine et maternelle, bien loin de l’idéal de La maternité heureuse.
Il faut avoir le courage et la lucidité de regarder en face cet arrière-plan idéologique pour comprendre la portée de l’inscription dans la Constitution de l’affirmation selon laquelle l’avortement serait une liberté.
Il a parfois été soutenu que l’avortement n’aurait pas sa place dans la Constitution. Sur le plan juridique, certainement, mais il en va différemment au plan symbolique. Une Constitution définit un peuple, contient et exprime son identité et ses valeurs. Les lois fondamentales du Royaume de France reconnaissaient le catholicisme comme religion officielle. En se déclarant laïque, la République a adopté une composante essentielle de la pensée franc-maçonne. Elle est à présent allée plus loin en déclarant la « liberté d’avorter ».

Des implications radicales

Consacrer l’avortement comme une liberté et non plus comme une exception, et la « liberté d’avorter » comme une valeur de la République a des implications philosophiques et religieuses radicales. Cela manifeste l’adhésion à une conception matérialiste et volontariste de l’être humain qui affirme la domination de la volonté sur l’être, de la volonté individuelle sur la vie humaine. Du point de vue ordinaire, profane, l’avortement est un acte destructeur, et donc négatif. Mais tel n’est pas le cas du point de vue de ses promoteurs qui y voient au contraire un acte positif d’affirmation de soi. C’est une conception terrible de l’être humain qui estime que la destruction volontaire de la vie humaine est l’expression de la liberté humaine, et même son sommet, car ce serait la forme la plus élevée d’autonomie. C’est cette même conception qui porte la promotion de la mort volontaire comme une liberté et une expression de la dignité humaine.
Pour le peuple profane, le recours massif à l’avortement a pour effet de l’obliger à croire que l’être humain n’a pas d’âme, mais n’est qu’un corps doté progressivement de facultés intellectuelles, car si l’enfant à naître est animé, alors nous serions des assassins. Dès lors, il devient insupportable de regarder le fœtus et de voir en lui notre humanité. Le silence et le déni s’imposent.
Consacrer l’avortement comme une liberté, et la liberté d’avorter comme une valeur de la République implique l’adhésion à une anthropologie tellement spécifique que son inscription dans la Constitution revient à en faire une croyance officielle de la République, un substitut de religion d’État. C’est une nouvelle étape de l’affirmation publique de la franc-maçonnerie comme Église de la République, ainsi que le déclarait en substance M. Macron devant le Grand Orient de France le 9 novembre 2023. Il avait d’ailleurs rendu hommage à cette occasion au Grand Maître et Docteur Pierre Simon, principal artisan de la libéralisation de la contraception et de l’avortement en France.
L’avortement est un piège du diable pour détruire des vies innocentes, blesser la maternité, enfermer les femmes dans la culpabilité, et condamner la société au matérialisme et donc à l’athéisme, le tout sous couvert de fausse liberté et au moyen de la puissance des instincts sexuels. Ce piège est à présent revêtu du prestige de la Constitution, et comme tel, il devient un dogme qu’il n’est presque plus permis de questionner, sous peine d’excommunication sociale, voire de poursuites pénales. L’avortement fait dorénavant l’objet d’une véritable censure qui réduit au silence et à la soumission la plupart des élus, des médias, et même des évêques. La vision du diable nous sidère, et nous laisse sans voix. Seules sont permises les critiques secondaires, périphériques, portant par exemple sur la clause de conscience ou sur un prétendu dévoiement de l’esprit de la loi Veil, mais non celles portant directement sur l’avortement. Le tabou est bien gardé.
Le piège de l’avortement est donc profondément enraciné dans la société française, et y produit ses effets à long terme. Rares sont les personnalités qui osent encore le dénoncer. Il y a pourtant urgence, pour le salut des âmes et de la France.

Alors que faire ?

Face à l’idéologie et au démon, il faut repartir de la réalité et de la charité.
Mais avant, l’Église doit regarder en face et analyser cet échec majeur, historique. Comment la France est-elle tombée si bas pour que moins de 10 % des parlementaires s’opposent à cette constitutionnalisation ? Avons-nous douté de la justesse de la cause de la défense de la vie humaine, de l’humanité du conceptus ? Avons-nous été suffisamment courageux ? Avons-nous vraiment combattu ou fait seulement semblant ? Croyons-nous vraiment en l’existence de l’âme ? Avons-nous une réelle compassion pour les femmes enceintes ? Notre manque de courage n’a-t-il pas été aussi un manque de charité ?
Notre silence a été coupable, notre lâcheté aussi, consistant souvent à nous résigner ou à employer de grands mots, des concepts abstraits, tels que « dignité » et « drame », pour se donner satisfaction au plan théorique, mais sans effet sur la réalité. Ces déclarations ne mordent pas la réalité ; ce sont des coups d’épée dans l’air, sachant que la bataille est ailleurs, sur le terrain de la réalité des vies ; un terrain qu’occupent les médias et le « planning familial », avec l’argent public.
« Prêcher ne suffit pas », ainsi que me le confiait récemment un évêque français. Il faut repartir de la réalité et de la charité. Il faut faire de l’avortement un problème central de l’action sociale de l’Église : que chaque diocèse, chaque paroisse ait à cœur d’aider les femmes enceintes et celles qui ont avorté, suivant l’exemple d’associations catholiques existantes. Les femmes enceintes en détresse doivent savoir qu’elles seront accueillies et aidées dans toutes les paroisses de France. Il faut aider ces femmes, et pour celles qui ont avorté, les aider à se réconcilier avec elles-mêmes et avec Dieu, les sortir du piège de l’avortement. Le pape François a fait grand bien en conférant à tous les prêtres le pouvoir d’accorder l’absolution du péché d’avortement. Il faut aussi mettre en garde les nouvelles générations. La charité doit nous y porter. Il y a tant de bien à faire.

Et l’enfant ?

Il faut aussi parler de l’enfant, et non seulement de la souffrance des femmes. Face à ceux qui dénient son existence et son humanité, l’Église devrait être plus explicite et dire clairement ce qu’est l’enfant conçu, s’il est connu et voulu par Dieu, s’il a une âme et un destin éternel. Dire ce qu’est le fruit de la conception est une nécessité pour l’éducation sexuelle et religieuse, mais aussi pour les femmes qui ont avorté et qui ne savent pas mettre un nom sur la cause de leurs souffrances.
L’Église a le pouvoir de briser ce mensonge qui tait jusqu’à la réalité de l’être avorté : et la science est en cela son alliée.
Sur le plan politique, ce retour à la charité et à la réalité peut prendre la forme du témoignage direct de femmes dont l’avortement n’a pas été une liberté, mais une contrainte et une source de souffrances. Le témoignage direct de ces femmes est le moyen le plus puissant de sortir de l’idéologie, de toucher les cœurs et d’y faire place à la charité.
La constitutionnalisation de l’avortement est une défaite sur le plan des idées ; mais il nous reste tout le champ de l’expérience humaine. Il nous faut regravir la côte à partir du bas, de la réalité ; une réalité douloureuse que personne ne veut voir ni soigner. Cette réalité douloureuse, vécue par tant de femmes, accumulée et enfermée dans le silence, est une bombe. Si nous parvenions à percer ce silence, à briser ce tabou, cette bombe pourrait alors exploser et modifier profondément le regard de la société sur la valeur de la vie et la fragilité de la femme qui la porte et la transmet.

Grégor Puppinck
Président de l’ECLJ

© LA NEF n° 368 Avril 2024