Honouna, Ubu roi

Cyril Hanouna en 2020 © CocParis-Wikimedia

Tout le monde aura entendu parler, bien malgré lui, et c’est précisément le drame, d’une altercation lamentable ayant eu lieu sur un plateau de télévision il y a quelques semaines entre un dénommé Cyril Hanouna, « animateur », et un certain Louis Boyard, apparemment député (LFI) de la nation, lequel soulevait le problème de la déforestation en Afrique – grave sujet, mais évoqué dans un hourvari qui est la signature de cette émission – accusant des milliardaires français parmi lesquels Vincent Bolloré, propriétaire de la chaîne, d’en être responsables.
Ni une ni deux, l’animateur injuriait le député, lui intimant de la fermer sur un tel sujet sur un tel plateau et lui reprochant de vouloir « faire du buzz ». Le malheur est que cette émission n’est destinée à rien d’autre qu’à ça, « faire du buzz », révélant le lamentable état de la télévision (mais n’est-ce pas son essence même qui est lamentable ?), laquelle révélait aussi le lamentable état d’un peuple qui, il faut le croire, désire d’un grand désir, soir après soir, s’abrutir devant un parterre de chroniqueurs insanes et vides. Aussitôt après cette algarade, alors que le député annonçait porter plainte, l’animateur lui rappelait qu’il avait été l’année précédente l’un de ses chroniqueurs, payé à cet effet. Comme disait le capitaine Haddock, le cirque Hipparque a bien besoin de deux clowns et ces deux-là pourraient parfaitement faire l’affaire.
Hélas, trois fois hélas, s’ils demeuraient confinés à un spectacle pour esprits infirmes, on pourrait parfaitement oublier leur existence. Mais il faut croire qu’Hanouna – que l’on évoquait, même durant la campagne présidentielle, comme animateur d’un débat d’entre-deux-tours – a pris plus d’importance dans ce pays que l’Assemblée Nationale elle-même. L’entourage d’Élisabeth Borne s’émouvait bientôt, nous disait-on, que « les réseaux sociaux et la télévision soient en train de tuer la démocratie ». Belle émotion en 2022. Nul ne s’était aperçu, cent ans après les totalitarismes, que les médias spectaculaires avaient le pouvoir de nuire à la réflexion, à la sagesse, à l’intelligence.
Mais il est cependant fort possible que loin de nuire à la démocratie, ils en soient au contraire la condition et les piliers. La Révolution française a bien été enfantée par des libelles nés dans des cafés et des salons, à l’époque où Hanouna se déguisait sous le nom de Voltaire. Le romancier Yann Moix, avec sa finesse habituelle et depuis son rond-de-serviette d’Europe 1 (Groupe Lagardère, contrôlé par Vivendi qui possède aussi C8, précisons-le), embrayait en affirmant que Cyril Hanouna avait bien le droit de dire ce qu’il voulait puisque c’était son plateau à lui, et n’avait pas à s’excuser. Jean-Luc Mélenchon se fendait d’une vidéo sur youtube pour défendre son député, assénant qu’il continuerait malgré tout, avec son équipe, de fréquenter le maudit plateau. Rappelons que Jean-Luc Mélenchon était le premier, en 2013, à accepter une invitation d’Hanouna, qui n’en revenait d’ailleurs pas : « Pourquoi ? – Parce que je trouve les émissions de divertissement plus respectueuses des hommes politiques. » On mesure dix ans après l’ironie de l’histoire. On mesure les qualités intuitives de Monsieur Mélenchon.
On mesure combien Philippe Muray avait une fois encore raison : « Et j’aime l’asservi des chiottes médiatiques / Lorsqu’il voit démentis tous ses beaux pronostics. » On mesure la grandeur de la France, sombrée sous la ligne noire des eaux hanouniennes, devenue la proie d’un inculte, méchant qui plus est, qui dévore non seulement le sang des pauvres avec ses parts d’audimat qui doivent « rapporter » à lui et à ses employeurs, mais aussi l’âme des pauvres, qu’il leur mange à travers les yeux, ces yeux fixes et abasourdis tournés chaque soir vers l’image qui bouge (voir Apocalypse 13, 15 à ce sujet). On mesure la petitesse des gouvernants, des sages que nous nous sommes donnés, quand on les voit aplatis devant le satrape vespéral, grotesque statue du vide. On mesure la place du mal dans nos cœurs, nous qui supportons ça, d’être administrés par Ubu roi.

Jacques de Guillebon

© LA NEF n°353 Décembre 2022