Un monde sans pardon

Cathédrale Notre-Dame de Paris © Gilbert Bochenek-Commons.wikimedia.org

L’adage scientifico-populaire veut que la nature ait horreur du vide. Nous croyons plutôt que c’est la culture qui est atteinte de cette phobie, et la preuve nous en est administrée en ce moment même, dans notre chère et douce France. Bernanos avertissait qu’enlever un curé, ce serait récolter cent flics. Pas faux, mais il n’avait pas prévu la possibilité supplémentaire de cent imams. Pas prévu – mais comment l’eût-il pu ? – que la déculturation générale du pays, le « petit remplacement » selon Renaud Camus, soit la substitution de mœurs étrangères aux nôtres, en l’occurrence chronologiquement d’abord américaines ou mondialisées, à la fois dans la cuisine, l’architecture, le vêtement, le mode d’expression et de relation, les loisirs, la lecture, le cinéma, etc., que cette déculturation donc créerait un vide bien vite comblé par des mœurs tierces, celles-là venues de l’islam.
La grande liberté de mœurs héritée des années 60 et 70, ce temps fatidique où l’Occident a renoncé à son intérieur, à sa transcendance, à sa capacité de surpassement, a préparé paradoxalement le retour d’une morale – c’est, faut-il s’en souvenir, du même étymon que mœurs et morale proviennent, c’est-à-dire la manière de se comporter – dure, violente, sans pourquoi, apparemment inspirée, en réalité d’une sauvage banalité, celle de l’asservissement des habitudes publiques à une loi d’airain indiscutable. Au lieu que le christianisme avait inscrit la loi dans les cœurs, la ramenant à ce qu’elle aurait toujours dû être, l’expression d’une foi en un Dieu aimant et libérateur, en un Dieu pour qui chaque moineau comme chaque cheveu de notre tête compte, la religion importée et hyper-communautaire se préoccupe de réglementer l’extérieur pour tenir les âmes dans une dépendance non à l’amour souverain et perpétuel, mais dans un fatum écrasant.
Fausse révélation, elle croit donner un « beau modèle » en la personne d’un chef de guerre et d’un tyran politique, aussi ivre de sa propre puissance que pouvaient l’être les Césars romains qui concentraient dans leurs mains les deux pouvoirs, le spirituel et le temporel. Conjonction que Jésus a précisément brisée, par sa parole, par sa passion, par sa mort, par sa résurrection.

Le voile, qu’un morceau de tissu ?
Alors on a beau jeu de nous avertir que nous ne nous battrions que contre un morceau de tissu. Mais notre morale est précisément celle qui permettait de se passer du morceau de tissu et de sa signification servile. Celle précisément qui avertissait que la circoncision était celle du cœur, et que ce n’était pas ce qui entrait dans la bouche, mais bien ce qui en sortait, qui était impur. De même c’est notre œil, s’il est impur, qu’il faut arracher, non le cheveu de la femme qui irriterait on ne sait quelle concupiscence qu’il faudrait cacher.
Peut-être la France et l’Occident sombreront-ils dans des âges sombres. Peut-être ne nous y résoudrons-nous pas, parce que ce serait nier tout ce que nous avons appris, tout ce que l’on nous a transmis, ce goût de la liberté vraie, celle de la conscience éclairée qui se sait sans cesse relevée, pardonnée, rehaussée par grâce.
Sous les atours d’une religion, c’est une nouvelle naturalité politique et sociale qui se profile, où crimes et châtiments ressortissent uniquement de la loi, loi civile apparemment transcendée par la loi religieuse, mais en réalité confondues. Un monde sans extérieur, étouffant, inexorable. Un monde sans pardon.
Alors ce sont plus que des coutumes que nous défendons, ou alors des coutumes qui seraient héritées, même et évidemment imparfaites, de la vraie Révélation, de la seule Révélation. Comme le Christ, il nous faut acheter d’être pris dans une mâchoire, d’un côté le camp des libertaires qui nous accuseront d’ennuyeuse vertu ; de l’autre, celui des nouveaux pharisiens musulmans qui nous traiteront d’alcooliques. Parce que si nous voulons bien qu’une femme puisse couvrir ses cheveux d’un voile, nous voulons aussi qu’elle puisse l’enlever. Car l’homme n’a pas été fait pour la loi, mais la loi pour l’homme.

Jacques de Guillebon

© LA NEF n°319 Novembre 2019