L’inventivité intellectuelle des premiers chrétiens

Le Christ et les petits enfants © Alain-Basset-Commons-wikimedia.org

Le très érudit André Paul, spécialiste du judaïsme et des débuts du christianisme, s’attarde dans son dernier ouvrage sur la figure du Christ, qu’il entend détacher partiellement de celle de l’homme Jésus (1). L’auteur dit « Christos » et non « Mashiah » (messie), entendant séparer les deux termes. Pour lui, il s’agit surtout de montrer que, contrairement à la lecture habituelle de l’historiographie contemporaine qui se pique de science, les premiers chrétiens n’ont pas divinisé un homme, le Jésus de Galilée, en lui prêtant a posteriori les traits d’un Christ (« l’oint » du Seigneur), mais qu’au contraire Jésus s’est lui-même coulé dans cette typologie du Christ qui le précédait dans la littérature quelques siècles auparavant.
L’affaire est complexe et André Paul la mène de main de maître, non en croyant – ce qu’il semble ne pas (ou plus) être et qui vaut hélas à son texte quelques perles d’hérésie, comme le fait que jamais Jésus n’aurait pu parler de l’homme et de la femme comme d’une seule chair, affirmation péremptoire et absurde que l’auteur ne démontre jamais –, donc non en croyant mais en historien et en exégète pointilleux de la littérature religieuse des premiers siècles. Ainsi, il montre l’importance de la culture judéo-hellénique qui précède la naissance du Christ et en quoi elle prépare Israël ou Juda à l’arrivée prochaine du Christ, par l’introduction de la paideia, soit l’enseignement de la sagesse au sens grec, dans la sphère juive. La figure de Philon d’Alexandrie, juif savant de la diaspora et marqué par l’héllénisme, est à ce titre significative : si l’on suit André Paul, et ce qui n’étonnera pas le chrétien, Jésus le Christ était annoncé, mais pas seulement dans les textes de ce que l’on nomme l’Ancien Testament, mais aussi dans toute la littérature dite « apocalyptique » araméenne qui précède de peu son arrivée, et qui pour cette raison aurait été ensuite écartée par les rabbins juifs après la chute du Temple.

Un livre foisonnant
Ainsi, le Christ est bien celui qui provoque la chute de l’ancien Temple et le rebâtit dans une vraie continuité : car, et c’est l’enseignement principal de ce livre – dont le propos ne demeure qu’une thèse exégétique, rappelons-le, et n’a pas rôle ni de vérité historique pour le moment, ni encore moins d’enseignement ecclésial –, le « Christos » des premiers chrétiens est celui qui assume une totale continuité avec le judaïsme, tout en empruntant la terminologie et la pensée grecques, pendant que ce que l’on nommera désormais les Juifs oublient durant plusieurs siècles leurs textes originels pour se concentrer uniquement sur la Mishnah, soit une codification minutieuse de toute la vie. Il leur faudra du temps avant de redécouvrir leurs racines, avec le Talmud.
Ce qui se dégage de ce livre foisonnant, passionnant, profond, c’est d’abord l’inventivité intellectuelle des premiers chrétiens qui, à travers la rédaction des Évangiles et de tous les textes néotestamentaires, lancent une vraie révolution spirituelle, qui se répandra dans tout l’Empire romain extrêmement rapidement, qui évite et la tentation gnostique, et le conservatisme hébraïque sclérosant, tout en développant une vraie tradition. Reste à attendre que nos frères soient à nouveau regreffés, comme le dit saint Paul.

Jacques de Guillebon

(1) André Paul, Le Christ avant Jésus, Cerf, 2021, 218 pages, 20 €.

© LA NEF n°342 Décembre 2021