Pape François © Casa Rosada-Commons.wikimedia.org

Comprendre le populisme

Soyons sérieux deux minutes et parlons du pape. La dernière polémique, cette activité préférée des Français que nous sommes, sur les « cathos zidentitaires » et tout le tralala aura, au-delà des picrocholines querelles de personnes d’un même monde qui tourne en rond, et que Christophe Geffroy traite magistralement dans ce numéro, remis sur le métier la question des peuples, de leur protection et de leurs fins, notamment à travers les propos, complexes, de François. Précisons pour rasséréner certains lecteurs qui auraient pu être choqués par notre éditorial de septembre dernier, et nous en sommes meurtris, que nous n’avons nullement l’intention de traiter par-dessus la jambe les propos du pasteur universel, mais qu’au contraire nous cherchons à comprendre ce qu’il nous indique, dans son langage propre qui parfois échappe à notre raisonnement de Français ou d’Européens.

LE PAPE ET SA VISION PROPRE DU POPULISME
Comme l’a excellemment montré Thibaud Collin dans son texte « Au nom du peuple » (1), le pape possède une interprétation personnelle du terme populisme, qu’il ne rejette pas en bloc. Ainsi expliquait-il au P. Spadaro : « Il y a un mot très maltraité : on parle beaucoup de populisme, de politique populiste, de programme populiste. Mais c’est une erreur. Le peuple n’est pas une catégorie logique, ni une catégorie mystique. […] Le peuple est une catégorie historique et mythique. Le peuple se construit dans un processus, avec un objectif et un projet commun. L’histoire est construite de ce processus de générations qui se succèdent à l’intérieur d’un peuple. Il faut un mythe pour comprendre le peuple. » Jusqu’ici, nous le suivons sans mal. Mais la dialectique se corse lorsqu’il explique à El Pais, à propos de l’Europe, que le populisme « est un mot équivoque parce qu’en Amérique latine le populisme a une autre signification : là-bas, cela signifie le rôle principal des peuples, par exemple, les mouvements populaires. Ils s’organisent entre eux. […] Quand j’entendais “populisme” ici, je ne comprenais pas bien, je me perdais, jusqu’à ce que je m’aperçoive que les significations étaient différentes selon les lieux. […] Pour moi le cas le plus typique des populismes au sens européen du terme, c’est le 1933 allemand. […] Hitler n’a pas volé le pouvoir, il a été élu par son peuple, et ensuite, il a détruit son peuple. Voilà le danger. […] Nous cherchons un sauveur qui nous restitue une identité, et nous nous défendons par des murs, des câbles, n’importe quoi, contre les autres peuples qui pourraient nous enlever notre identité. Et c’est très grave. C’est pour cela que je dis toujours : dialoguez entre vous, dialoguez ! »
Le pape fait ici l’exégèse d’un terme dont il ne voit pas qu’il est infamant, qu’il a précisément été forgé pour cela, et que ceux que l’on en affuble ne l’ont jamais réclamé à l’origine, ne finissant par s’en contenter parfois que par lassitude. Si donc François est persuadé que des mouvements politiques européens ont l’intention de se comporter comme Hitler le fit, il est plus que fondé à s’alarmer. Mais c’est comme s’il était victime d’une vision médiatiquement déformée de la réalité, qu’il n’a sans doute pas le temps et l’occasion de voir de près.

SUR L’EUROPE
À notre sens donc, le pape fait une erreur d’analyse sur l’Europe, parce qu’il la juge de trop loin, par son regard, justifié dans son ordre, d’Argentin : l’Europe n’est pas uniformément cet exploiteur du monde qu’il redoute ; la France n’est pas une multinationale qui se paie sur la bête, et n’attend que de noyer des migrants par centaines. La France, ce n’est pas d’abord Emmanuel Macron, Jacques Attali et Serge Dassault. C’est bien autre chose, et parmi ses « mythes » qui aident à comprendre son peuple, il y a sa destinée de fille aînée de l’Église, c’est-à-dire pragmatiquement sa volonté de vivre selon des mœurs chrétiennes. À notre humble avis, voulant dénoncer une possible exacerbation xénophobe ou égoïste, François commet à l’envers l’erreur de certains catholiques qui, lors de la guerre froide, jugeaient tous les mouvements de libération économique et sociale comme des émanations marxistes, donc proto-totalitaires.
« Un peuple qui oublie son passé, son histoire, ses racines, n’a pas d’avenir », clamait le pape François en une formule magnifique lors de ses vœux au corps diplomatique paraguayen en 2015. Nous ne croyons pas qu’il puisse juger qu’un Français vaille moins qu’un Paraguayen, et certes si notre nation dans son ensemble est plus prospère que le Paraguay, ce serait errer gravement que d’oublier les parties de son corps social qui souffrent. C’est précisément à elles que tentent de parler les mouvements dits « populistes ». Nous formulons la prière que le pape François, s’il visi­te tantôt la France, rencontre réellement ces périphéries que sont les banlieues et les campagnes abandonnées, dont les habitants non seulement vivent mal économiquement mais plus gravement encore ont oublié qui ils étaient, culturellement, intellectuellement, historiquement, spirituellement. Après tout, Jésus guérit aussi le serviteur de l’officier romain.

(1) Voir son blog « Le Parvis de la chouette » hébergé sur le site de La Croix.

À propos Jacques de Guillebon

Écrivain, essayiste, chroniqueur de La Nef, rédacteur en chef de L'Incorrect, il est l’auteur notamment de Anarchrist. Une histoire de l’anarchisme chrétien (avec Falk van Gaver, Desclée de Brouwer, 2015), L’impasse. Du mariage laïc au mariage gay (Editions de l’Œuvre, 2012), Le nouvel ordre amoureux (avec Falk van Gaver, Editions de l’Œuvre, 2008), Nous sommes les enfants de personnes (Presses de la Renaissance, 2005, rééd. Xenia, 2010).