Origine du féminisme

Le féminisme a-t-il libéré la femme ? Alors qu’il est de plus en plus remis en question par les femmes elles-mêmes et qu’il dérive vers les impasses du genre, alors qu’il est interpellé par la forte présence de l’islam en Europe, un dossier s’imposait pour faire le point.

Peut-on dater la naissance du féminisme ? Certainement non, puisque la lutte pour l’égalité entre les deux sexes, sans doute perpétuelle, connut des variations multiples, et des buts très divers à travers les temps. Mais pour se limiter à l’Europe et au monde moderne, il faut commencer par remarquer que la minorité juridique dans laquelle étaient tenues les femmes est d’invention assez récente, et qu’il n’en fut pas à toute époque de même. Si l’on suit Régine Pernoud, jusqu’ici historienne des femmes au Moyen Âge non dépassée que l’on sache, en ces temps-là nombre de femmes travaillaient, étaient majeures civilement, libres de choisir leur mari, de tester, etc., et lors des conseils communaux ou pour les États généraux, votaient autant que les hommes. Un droit qui aurait été supprimé, selon les auteurs, à la fin du XVe ou à celle du XVIe siècle, mais quoi qu’il en soit, aux alentours de la Renaissance certainement. De toute façon, en ces époques peu centralisées encore, les statuts de tous, donc des femmes aussi, variaient selon la coutume. Reste qu’évidemment, le premier rôle d’une femme, selon une conception traditionnelle et pas seulement chrétienne, était de convoler, de donner des enfants à son mari et de les éduquer.

Si mutation il y a eu, elle tient à plusieurs facteurs. D’abord, la redécouverte par les humanistes et la réinstauration par les politiques du droit romain en Europe restreignent considérablement les droits des femmes qui redeviennent de véritables mineures, abolissant ainsi les acquis chrétiens du Moyen Âge. Ainsi, en France, au XVIe siècle, la femme mariée devient juridiquement incapable. Il est difficile de connaître à cette période le travail des femmes, à cause précisément du silence des sources historiques, en particulier des sources fiscales puisque les femmes mariées s’effacent derrière leur mari, considéré comme le « chef de feu ». Dans les contrats de mariage, si la règle est de faire apparaître la profession du mari, celle de l’épouse est le plus souvent tue. Le travail des femmes, repérable en creux, est néanmoins largement répandu. Les femmes ont la charge quasi exclusive du travail domestique et reproductif, participent activement à l’économie familiale et exercent fréquemment une activité salariée, à domicile ou à l’extérieur du foyer. Les femmes mariées épousent le plus souvent la profession de leur mari. De même, les femmes se voient confisquer par les hommes la plupart des professions et fonctions auxquelles elles avaient accès, en particulier l’exercice de la médecine populaire, et les guildes d’artisanes sont éliminées.

L’autre facteur est certainement la naissance d’un nouveau capitalisme puritain, qui place l’entreprise familiale au-dessus de tout, et pour éviter de diviser le capital réunit tous les droits dans les mains du père de famille.

Les siècles suivants, jusqu’à la Révolution, s’ils voient une efflorescence des ordres religieux féminins, de la littérature féminine, poursuivent pourtant dans la voie d’une confiscation des droits au nom d’une centralisation générale et de la constitution d’un absolutisme royal. Le premier exemple d’accès au pouvoir politique pour les femmes a lieu étonnamment dans la République corse paoliste au milieu du XVIIIe siècle, où les femmes votent. Mais chez les « philosophes », la question est ordinairement absente, et même Rousseau, pourtant inspirateur de Paoli, consigne dans son Émile la femme dans son foyer et dans sa cuisine. Seul Condorcet est aventureux en la matière, en réclamant qu’on leur redonne leurs droits généraux.

La Révolution, malgré ses grandes déclarations, ne change rien. Ou fait empirer les choses. Par exemple, en 1788, pour les États généraux, les femmes de la noblesse votent. Dès 1789, suivant l’opinion de Sieyès, les femmes sont reléguées au rang des enfants, des étrangers et des citoyens ne pouvant s’acquitter du cens, c’est-à-dire à rien. En 1793, le principe du droit de vote des femmes en France est admis, mais remis à plus tard, et finalement jamais appliqué.

Au XIXe siècle, après l’Empire qui dans son Code civil les enferme un peu plus, c’est, comme souvent, du côté du socialisme qu’il faut chercher les idées nouvelles. Socialisme que, selon la magistrale leçon de Michéa, il ne faut certainement pas confondre avec la gauche. C’est chez les fouriéristes et les saint-simoniens, ceux-là mêmes qui stimulèrent l’ardeur d’un Ozanam, par rivalité, à s’exercer au secours des plus pauvres, que l’on trouve les premières militantes conséquentes des droits de la femme : Eugénie Niboyet, Flora Tristan, Jeannette Deroin. Par leur journal La Voix des femmes, elles proposeront, sans succès, la candidature de George Sand en 1848. Combats au reste fort légitimes, qui s’inscrivaient dans la lutte plus globale des ouvriers, des pauvres, du prolétariat précipités dans une misère accrue par la révolution industrielle, la chute de l’Ancien Régime et, avec lui, des corporations. À gagner la liberté idéale, ce peuple avait perdu toute liberté et toute dignité réelles. À cette époque, d’ailleurs, les revendications de ce que l’on appellera le féminisme dépassaient largement la question de la participation au suffrage : droit à l’éducation, droit au travail, et droit à la maîtrise de leurs biens sont au programme.

La fin du siècle voit, sous l’inspiration des idées révolutionnaires, marxistes ou socialistes, la floraison d’un féminisme ardent, et l’invention du nom lui-même, féminisme que l’on qualifiera par la suite de « première vague ». Outre la revendication du droit de vote, très connue par la propagande des « suffragettes », d’abord en Angleterre, puis dans le reste de l’Europe, c’est surtout l’accès au travail qui réunit ces femmes. Nombre d’entre elles, du prolétariat ou de la petite bourgeoisie se voient réduites à la misère dès lors que leur mari ou compagnon les quitte, sans aucun filet social, ni reconnaissance par la société. Elles se retrouvent ainsi dans la situation insoluble d’être liées à leur conjoint qui peut se délier d’elles quand bon lui semble. À quoi il faut ajouter que la charge des enfants leur échoie en très grande partie. Le féminisme de cette époque est donc affaire de classe, et pas celle de la femme bourgeoise. En 1908, le père Sertillanges, le grand thomiste, écrira ainsi : « Qu’on ne se laisse donc pas duper par les mots : c’est la question du pain qui fait le fond du féminisme. » De là naissent d’innombrables associations féministes, protestantes, laïques, mais aussi catholiques, qui dans leur immense majorité continuent de reconnaître à la femme le devoir de s’occuper du foyer, mais aussi le droit d’en sortir, au moins pour travailler.

Sur le plan politique, la IIIe République, régime qui ne fut jamais sûr de soi, refusa systématiquement le vote des femmes, et particulièrement son Sénat, dominé par les Radicaux, qui s’opposa chaque fois aux mesures votées par la Chambre. Parce que, on le sait, ces élus laïcards souvent francs-maçons, redoutaient une mainmise de l’Église sur les femmes, le pape Benoît XV s’étant d’ailleurs prononcé formellement en 1919 pour le droit de vote des femmes. Il faudra attendre, en France, les lendemains de la Seconde Guerre mondiale pour que ce droit leur soit enfin accordé.

Mais entre-temps, il s’était passé des choses, notamment dans le monde anglo-saxon. Comment ne pas citer le cas étonnant de l’Américaine Margaret Sanger, qui fonda le Planning familial aux États-Unis, lequel devait par la suite enfanter le français, et que son militantisme pour la contraception et l’avortement rapprocha de racistes américains ou de certains dignitaires nazis, avec qui elle partageait les idées eugénistes de maîtrise des populations « inférieures », noirs, alcooliques, handicapés, etc. ?

Et c’est de là que naît la « deuxième vague féministe », celle qui prendra son véritable essor dans les années 60, mais dont le point de départ est certainement la publication en 1949 du célèbre Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir. L’immense succès de cet ouvrage, où la compagne de Sartre attaque frontalement la question de la domination masculine depuis des millénaires, provoque un tremblement de terre civilisationnel, dont les secousses continuent de nous atteindre. Selon elle, c’est particulièrement par l’accès à la contraception et au monde du travail que la femme s’émancipera définitivement de la tutelle masculine. Thèses qui trouveront un écho rapide, avec l’entrée massive des femmes dans le salariat, et surtout avec la libéralisation de la contraception d’abord – légalisation de la pilule dans les années 60 –, puis avec la dépénalisation de l’avortement dans de très nombreux pays du monde.

Cette vague tire parti du thème de « l’égalité des droits », thème particulièrement américain, où la question noire se mêle à celle des femmes, populations également considérées comme opprimées et mineures. À partir des années 70 se développent les « études féministes » dans les universités.

Après une accalmie dans les années 80, où tous les problèmes semblent réglés, les années 90 et 2000 voient la montée de la « troisième vague féministe », où aux précédentes revendications s’ajoutent maintenant celles des homosexuels et des transgenres. Dans un sinistre gloubi-boulga, « l’hétéro-blanc-patriarcal » se voit accuser de tous les maux du monde : les femmes sont des esclaves comme les autres, des damnés de la terre comme les autres, des homosexuels comme les autres, et le déconfinement du genre devient la panacée. Avec tous les risques logiques que comporte cette position : la femme est l’égale de l’homme – mais l’homme est une ordure. La femme doit être reconnue en tant que telle, mais elle n’a plus de caractéristiques propres. La femme est victime de son corps, mais ce corps n’est plus sexué. La femme est un genre respectable, mais les genres ne sont plus respectables. La prostitution est une abomination, mais les mères porteuses sont envisageables. L’homme blanc domine psychologiquement, mais les immigrés violeurs de Cologne sont encore des victimes.
Ainsi s’achève certainement l’histoire du féminisme qui, se niant lui-même, borne sa carrière.

Jacques de Guillebon

© LA NEF n°282 Juin 2016

À propos Jacques de Guillebon

Jacques de Guillebon
Écrivain, essayiste, chroniqueur de La Nef, rédacteur en chef de L'Incorrect, il est l’auteur notamment de Anarchrist. Une histoire de l’anarchisme chrétien (avec Falk van Gaver, Desclée de Brouwer, 2015), L’impasse. Du mariage laïc au mariage gay (Editions de l’Œuvre, 2012), Le nouvel ordre amoureux (avec Falk van Gaver, Editions de l’Œuvre, 2008), Nous sommes les enfants de personnes (Presses de la Renaissance, 2005, rééd. Xenia, 2010).