Le malheur français

Marcel Gauchet est l’un de nos intellectuels majeurs. Son dernier livre, Comprendre le malheur français (1), propose une analyse sans concession de la situation de notre pays et à rebours de la doxa médiatique. De quoi le faire basculer définitivement dans le camp des « pestiférés » !

Dans le panorama de la vie intellectuelle française, Marcel Gauchet occupe une place de choix. Homme humble et discret, guère porté à la polémique, on le voit peu sur les plateaux de télévision, il n’en a pas moins une influence profonde, tant par la qualité de son œuvre que par sa position dans la sphère éditoriale. Pilier des éditions Gallimard, il y fonde la revue Le Débat (1980) et, à 70 ans, il est toujours directeur d’études à l’EHESS. Son dernier livre, sous forme d’entretien, jette un pavé dans la mare du consensus bien-pensant : après Alain Finkielkraut, Michel Onfray et quelques autres, voici un nouvel intellectuel venant de la gauche – la deuxième gauche rocardienne – qui se dresse contre sa famille de pensée et, plus généralement, contre l’aveuglement idéologique des élites. Pour notre intelligentsia, néanmoins, Marcel Gauchet sent le souffre depuis un moment : il avait déjà été épinglé en 2002 dans Le rappel à l’ordre de Daniel Lindenberg (2) et, plus récemment, en 2014, certains, à gauche, s’offusquèrent qu’un esprit aux « poncifs ultraréactionnaires » (3) prononçât la leçon inaugurale des « Rendez-vous de l’histoire » de Blois et appelèrent à son boycott !

Comprendre le malheur français développe une analyse remarquablement construite et argumentée de la lente désagrégation politique et sociale de la France depuis les années 70. Pour Marcel Gauchet, le point de départ est la crise pétrolière qui provoqua « une mutation complète des sociétés » occidentales (p. 102) que l’on peut considérer de deux manières : « d’un point de vue géo-économique, cette crise marque l’entrée dans la mondialisation » (p. 103) ; et « sur le plan idéologique, c’est le moment de basculement qui va conduire à la décomposition de la galaxie socialiste dans l’ensemble de ses composantes, et amener, à peine quelques années plus tard, le règne du néo-libéralisme » (p. 103), lequel fait très bon ménage avec la mondialisation. Ajoutons « le recyclage des pétro-dollars, qui va à son tour entraîner une mutation de la finance » (p. 104), avec de nouveaux instruments financiers qui apparaissent dans le contexte de la dérégulation des années 80-90 (avec Reagan puis Clinton aux États-Unis, Thatcher en Grande-Bretagne).

Pour expliquer la situation actuelle, Marcel Gauchet déroule les grandes étapes de l’histoire récente, rendant hommage en passant à l’action du général de Gaulle, dernier grand chef politique français, et, à l’inverse, démontrant combien François Mitterrand a été une calamité pour la France. C’est lui qui, après le revirement brutal de 1983 confirmant l’échec du socialisme, va trouver dans l’Europe un projet s’apparentant à une fuite en avant : « l’Europe va réaliser en grand ce que la France n’est plus capable d’atteindre par ses seuls moyens » (p. 124), pense-t-il. Le problème est que les Français – comme les autres Européens – ne veulent pas de l’Europe fédérale à laquelle il aspire. Aussi, en bon cynique, avance-t-il masqué : il pensait que l’union monétaire, initiée par l’Acte unique de 1986 et avalisée à Maastricht, finirait par conduire à l’union politique. L’échec de l’euro que nous connaissons aujourd’hui était inscrit dans ce schéma utopique et mensonger, l’union monétaire ne pouvant être qu’une conséquence de l’union politique et non l’inverse. Sur l’impasse de la construction européenne, Marcel Gauchet est d’une sévérité implacable mais fort réaliste.

L’ANTIRACISME

Ce nouveau projet européen était néanmoins insuffisant pour faire admettre à la gauche le revirement de 1983. Aussi Mitterrand eut-il l’idée machiavélique de développer un nouveau combat : l’antiracisme, qui trouve dans la première percée du Front National, aux municipales de 1983, un prétexte idéal. L’antiracisme marque un tournant fondamental de la gauche française qui délaisse le social au profit du sociétal : le cosmopolitisme multiculturel devient son nouvel horizon et celui-ci est en pleine affinité avec le mouvement de globalisation économique qui se développe dans la logique du néolibéralisme triomphant ; en effet, le libertarisme transgressif qui veut faire sauter les barrières morales, supprimer toutes les limites entravant le désir et la volonté de l’homme, permet à la gauche d’entrer dans le libéralisme en gardant sa bonne conscience. Dès lors, le nouveau credo de la gauche « bobo » s’impose : « Il faut être “ouvert” sur tous les plans, vis-à-vis de toutes les différences, qu’elles soient religieuses, culturelles, ethniques, sexuelles. Le repoussoir par excellence, c’est la fermeture, aussi bien économique que politique ou migratoire. Donc, libre-échange, le plus d’Europe possible et le multiculturalisme à la maison » (p. 133).

Ainsi la gauche, en délaissant le socialisme, et la droite, en abandonnant le conservatisme, se sont-elles retrouvées sur l’essentiel du libéralisme : une vision politique où c’est l’économie qui commande et où n’existent que des individus hors sol interchangeables, définis, sur le plan juridique par leurs droits, et sur le plan économique par leurs intérêts. Les droits de l’homme fournissent la base morale de cette vision politique et ils s’enrichissent indéfiniment de droits nouveaux pour toujours plus de libertés contre toutes les « exclusions ». Le paradoxe est que ce libéralisme s’accompagne d’une croissance des fonctions de l’État nécessaire à la garantie de ces nouveaux droits en perpétuelle extension !

Mais la conséquence la plus dramatique de cette évolution est la désagrégation de la communauté politique – la nation – avec la disparition de la notion de « bien commun » qui perd tout son sens, puisqu’il n’existe plus de bien qu’individuel et donc subjectif, et qu’il n’y a plus rien en commun, sinon la liberté pour chacun de poursuivre librement ses propres fins.

LA TRAHISON DES « ÉLITES »

Cette approche très largement partagée par la classe politique ne permet pas d’appréhender la dimension culturelle et religieuse de la personne. Cela explique pourquoi, pour tant de nos responsables, l’immigration n’est guère un problème, puisqu’il s’agit seulement d’hommes ou de femmes comme les autres dont la culture, les mœurs ou la religion importent peu : ils sont avant tout des consommateurs contribuant au système économique. Il en va de même de l’islam qui est forcément une religion comme les autres, toute altérité étant stigmatisée comme une « exclusion » ; ainsi essaie-t-on de se persuader que les terroristes islamistes « n’ont rien à voir avec l’islam » ! Reconnaître qu’il y a un problème avec l’islam obligerait nos élites à trop de remises en cause, de leur idéologie égalitariste et victimaire d’abord, de leur refus d’envisager les islamistes comme un ennemi qui veut nous abattre ensuite, sans parler des conséquences en termes de politique internationale à l’égard de nos « amis » du Qatar et de l’Arabie…

Finalement, l’analyse de Marcel Gauchet en vient à fustiger violemment la démission des « élites » – « elles concernent l’économie, la politique, les médias, le monde intellectuel » (p. 292) –, lesquelles, suivant le mouvement général vers l’individualisme, en sont arrivées à n’avoir plus aucun sens du service ni du bien commun pour ne plus s’intéresser qu’à leur intérêt personnel et leur idéologie – « parachèvement du processus de sortie de la religion… à savoir la sortie de la structuration religieuse des sociétés » (p. 299). Le fossé s’est alors creusé entre le peuple et les élites : celles-ci, profitant de la mondialisation néolibérale, n’ont eu de cesse d’expliquer ses « bienfaits » à des peuples récalcitrants jamais consultés sur les grandes orientations ainsi mises en œuvre. Ce sont ces mêmes élites qui alimentent la haine de soi en méprisant ce qui a fait la France et ce qui relève de la nation, de sa pérennité en tant qu’être historique, creusant ainsi l’abîme qui les sépare du peuple.

On n’est pas obligé de suivre Marcel Gauchet dans toutes ses positions, son analyse d’ensemble n’en est pas moins forte et convaincante… Si nous devions émettre une réserve, elle tiendrait d’abord dans une absence hélas fréquente : la question démographique pourtant essentielle. Ensuite, si son constat d’une « sortie de la religion » n’est factuellement pas faux, il n’aborde pas la cause profonde du mouvement qu’il déplore, à savoir la volonté d’émancipation de l’homme moderne de toute tutelle au-dessus de lui, au nom d’une liberté sans limite et au détriment de l’enracinement. C’est ce mouvement qui combat la religion et réduit l’existence au matérialisme de l’économisme : comment redonner un sens à la vie sans revenir à l’enracinement et à la religion ?

Christophe Geffroy

(1) Marcel Gauchet, Comprendre le malheur français, avec Éric Conan et François Azouvi, Stock, 2016, 372 pages, 20 €.

(2) Daniel Lindenberg, Le rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, Seuil, 2002, rééd. 2016 avec une postface inédite de l’auteur (102 pages, 11,80 €).

(3) Libération du 6 août 2014.

© LA NEF n°283 Juillet-août 2016

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).