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Le « mâle blanc » et les banlieues

Naguère, les Occidentaux qui avaient goûté à l’Asie souffraient, disait-on, du mal jaune, sorte de maladie intérieure qui toujours les rappelait vers ces rives extrême-orientales où ils avaient éprouvé certain bonheur que les souffrances qui avaient pu s’y mêler ne diminuaient pas. Aujourd’hui, dans un mauvais jeu de mots que l’on ose pourtant, on pourrait dire que la France souffre du mâle blanc, si l’on croit en tout cas notre bon président Macron, qui se fustigeant lui-même dans une phraséologie qui préjuge mal de son équilibre psychologique, invente une sorte d’apartheid à l’usage des générations futures. Le problème des banlieues – mais on a honte de parler seulement de problème – ne pourrait selon lui pas être résolu par « deux mâles blancs » s’échangeant des rapports. Outre que ces mâles blancs ont déjà l’avantage de faire des rapports, ce qui n’est pas donné à tout le monde, ils ont peut-être aussi pensé, dessiné et bâti ces banlieues, mais surtout les villes autour desquelles elles s’organisent, les moyens de transport pour les atteindre, cultivé les champs qui les font vivre, érigé les industries qui les entourent, ces mâles blancs. Mais c’est sûrement ça qu’on leur reproche.
Notons d’emblée que seul l’individu de sexe masculin a droit à une animalisation de son statut : qui se risquerait à parler de femelle blanche ? Notons encore que seul l’individu de type européen est réparable et partant accusé des maux entiers de l’humanité. Car il est évident que le mâle arabe ou noir n’est pour rien dans l’histoire de ces banlieues irréformables où se déversent depuis quarante ans milliard sur milliard sans qu’on sache jamais dans quel trou ils disparaissent. Sans qu’on sache jamais quelle amélioration en est apparue.
On n’est jamais trahi que par les siens, dit la sagesse populaire, et la logique en paraît évidente. Mais chez Emmanuel Macron, l’hypocrisie confine au sublime : s’excuser toute la sainte journée d’être un mâle blanc sans considérer que l’autorité et la majesté de sa fonction en sont le produit, c’est pousser le bouchon un peu loin. Personne n’interdit à M. Macron de devenir membre d’une association de lesbiennes gabonaises handicapées, si décidément le mâle blanc le gêne tant. Mais non, c’est bien à la direction de la France qu’il a prétendu, cette nation lentement construite par le génie du mâle blanc, en cheville avec sa femelle évidemment.
Mais revenons-en à la banlieue : on a comme décidé en France, et en Occident en général, que la banlieue était un état de fait, un état de l’humanité, presque un état d’être. Alors que l’avenir de la banlieue avait toujours été de devenir à son tour la ville, avec son propre centre et son autonomie. Mais par une conjuration où chacun y voit son intérêt, on a élaboré une « politique de la ville » voulant dire exactement l’inverse de ce qu’elle est : le but final étant de conserver la banlieue dans sa « banlieuité » à tout jamais. Pourquoi ? Parce que pour certains élus, c’est une rente de situation. Pour certaines officines, cela permet d’exercer une pression permanente sur le reste de la France, en lui donnant mauvaise conscience.
Ensuite, parce qu’à certains de ses habitants, cela permet de se tenir dans une situation de plainte perpétuelle et d’exiger du reste du pays le transfert d’aides dites sociales. Comme un chancre au milieu de la France, la banlieue en tant que concept croît sans cesse et son poids démographique interdit qu’on l’oublie ni qu’on s’en débarrasse.
Enfin, elle permet au pouvoir « progressiste » de se maintenir perpétuellement en place, puisqu’elle constitue un réservoir électoral d’appoint qui, votant paradoxalement comme la population privilégiée des grandes métropoles, prend à revers le vote « périphérique » et rural qui n’en peut plus de la mauvaise mondialisation.
La banlieue est un stratagème pour se débarrasser à terme du « mâle blanc », celui des villes et celui des champs. Et il est piteux que celui que l’on a élu pour présider aux destinées du pays ait déjà mentalement accepté que son pouvoir ne soit que de collaboration avec la grande transformation à l’œuvre. On se débarrassera peut-être du mâle blanc. Mais plus sûrement on le regrettera.

Jacques de Guillebon

© LA NEF n°304 Juin 2018

À propos Jacques de Guillebon

Jacques de Guillebon
Écrivain, essayiste, chroniqueur de La Nef, rédacteur en chef de L'Incorrect, il est l’auteur notamment de Anarchrist. Une histoire de l’anarchisme chrétien (avec Falk van Gaver, Desclée de Brouwer, 2015), L’impasse. Du mariage laïc au mariage gay (Editions de l’Œuvre, 2012), Le nouvel ordre amoureux (avec Falk van Gaver, Editions de l’Œuvre, 2008), Nous sommes les enfants de personnes (Presses de la Renaissance, 2005, rééd. Xenia, 2010).