Nathaniel Peters

Aider à rechercher la vérité

Nathaniel Peters est un jeune intellectuel catholique américain, directeur général du Morningside Institute de New York et maître de conférences à Columbia University. Il nous parle de cet Institut et de sa vision du catholicisme outre-Atlantique.

La Nef – Pourriez-vous nous présenter ce qu’est le Morningside Institute ?
Nathaniel Peters – Le Morningside Institute est une fondation universitaire indépendante qui met à contribution les lettres, les sciences sociales et les sciences humaines pour étudier l’homme. Avec nous, les professeurs et les étudiants abordent leurs disciplines académiques avec un regard différent, puisé aux riches traditions de leurs origines. L’Institut aide aussi les étudiants à lier intimement la culture à laquelle New York leur donne un accès privilégié, avec la recherche de la vérité dans leur vie intellectuelle.
Le président de notre conseil d’administration, Donald Landry, est le président du département de médecine et le médecin en chef de l’hôpital de l’école de médecine de Columbia. Le Dr Landry voulait aider à fonder un centre qui permettrait aux étudiants et aux professeurs d’accomplir leur vocation intellectuelle en dehors de la salle de classe et d’une façon qui lierait ce que les étudiants apprennent en cours avec leurs questions les plus existentielles. Le but que vise le Morningside Institute est donc d’aider les étudiants et les professeurs à rechercher la vérité avec des méthodes qui pourraient être plus difficiles à mettre en œuvre dans le cadre universitaire classique.

Quelle philosophie anime vos interventions et d’où viennent vos intervenants ?
La philosophie classique, le judaïsme et le christianisme sont les guides de l’Institut. La plupart des étudiants et des professeurs associés à l’Institut sont catholiques, protestants ou juifs. Nous avons été en contact avec l’aumônerie catholique de l’Université Columbia, et le cardinal Dolan avait été heureux d’apprendre notre arrivée à New York. Certains de nos programmes font appel à la foi catholique. Par exemple, cet automne, nous travaillerons avec l’Institut thomiste, dirigé par les Dominicains, pour organiser une conférence sur saint Thomas d’Aquin, Aristote et leur compréhension du bien.

Quels sont vos projets pour l’avenir au Morningside Institute ?
Nous n’existons que depuis un an, nous avons donc encore un grand potentiel de croissance ! Notre objectif est d’être présents dans d’autres universités pour y proposer nos séminaires et conférences. Nous aimerions notamment organiser des séminaires d’été d’une semaine pour les étudiants, par exemple sur la nature des arts libéraux et la façon dont ils peuvent façonner nos âmes, ou sur la pensée de Jacques Maritain. Nous essayons aussi d’organiser des conférences, au moment du déjeuner ou du petit-déjeuner, pour les professionnels de Manhattan, comme moyen d’enrichir leur vie intellectuelle et spirituelle. À terme, notre but serait d’accueillir des chercheurs invités pendant un an. Mais beaucoup de nos projets dépendent des opportunités qui se présentent et dont nous ne sommes pas maîtres.

Dans le contexte de nos sociétés modernes, comment résumeriez-vous la situation du catholicisme américain aujourd’hui ?
Historiquement, la plupart des catholiques américains étaient des immigrants dans une société protestante hostile. Face à cette hostilité, ils voulaient montrer qu’ils étaient vraiment Américains. Ainsi, le désir d’être accepté par le courant protestant dominant a façonné le catholicisme américain depuis longtemps. Maintenant que les catholiques sont bien établis, certains craignent que nous soyons devenus trop accommodants, surtout lorsqu’il s’agit de lieux où l’enseignement de l’Église entre en conflit avec les croyances des élites. Comme dans le catholicisme français, je crois que le catholicisme américain suit d’assez près le clivage politique gauche/droite, avec des accents différents selon que l’on met la priorité sur le souci des pauvres ou sur la défense de la vie, sur une liturgie plus moderne ou plus traditionnelle, sur la fidélité au Magistère ou sur la contestation doctrinale, etc.
J’identifierais néanmoins deux aspects spécifiques de l’Église américaine. Le christianisme évangélique et l’esprit d’entreprise américain ont tous deux servi de sources d’inspiration et de renouveau. Beaucoup de catholiques américains traditionnels ont un réel zèle évangélique. Certains sont des convertis, d’autres non, mais les catholiques traditionnels ont à cœur de convertir leurs concitoyens. Si ces catholiques voient un besoin d’apostolat dans l’Église, ils essaient de le combler. Ils ont ainsi créé des organisations comme FOCUS (la Fellowship of Catholic University Students) pour aider à évangéliser les étudiants à l’université. Ils ont fondé de petits collèges catholiques et des écoles secondaires qui intègrent les plus pauvres. Ils ont construit des centres qui accueillent des femmes qui, seules, ne pourraient mener à terme leur grossesse, ou des cliniques pour les pauvres.

D’où provient l’élite intellectuelle du catholicisme et par quels canaux s’expriment-elle ? Et quels sont aujourd’hui les principaux thèmes qui retiennent son attention ?
L’élite intellectuelle catholique est issue des milieux politiques, juridiques, du journalisme et de l’université. Beaucoup de catholiques traditionnels sont des convertis ou des catholiques qui sont revenus à la foi, mais tous ont en commun de voir le catholicisme comme une joie et un trésor à partager avec les autres. First Things, America, Commonweal, et maintenant Public Discourse et le Catholic Herald sont tous des journaux qui portent la parole catholique, mais les catholiques publient aussi dans le Wall Street Journal, le New York Times et d’autres publications nationales.
Quelques thèmes se détachent. Premièrement, les débats dans l’Église sous le pontificat du pape François : ce qu’il a l’intention de faire, comment cela s’accorde avec la tradition ou non, et quelle devrait être la réponse des catholiques. Deuxièmement, comment servir de témoin dans une culture de plus en plus hostile au catholicisme. Troisièmement, dans quelle mesure l’ordre politique et économique libéral s’oppose au catholicisme. S’agit-il d’un développement récent, d’une perversion d’une forme plus ancienne et plus saine de libéralisme, ou l’ordre libéral est-il un problème en soi ? Quatrièmement, les catholiques cherchent à retrouver bon nombre des traditions et des pratiques perdues dans les années 1960 et 1970, et à trouver des sources théologiques qui peuvent nous aider à comprendre la foi.

En France, le livre de votre compatriote Rod Dreher, Le pari bénédictin, a donné lieu à d’intéressants débats : comment ce livre a-t-il été reçu aux États-Unis et que répondez-vous à cette question ?
Le pari bénédictin a été largement discuté aux États-Unis. Certains le lisent comme un appel bienvenu à se réveiller, un message invitant les chrétiens à aller à contre-courant de la culture environnante pour garder la foi et la transmettre à leurs enfants. D’autres y voient un argument imprudent pour se retirer de l’action politique et le repliement sur une Église plus resserrée et protégée. Dans ma propre critique de ce livre, j’ai soutenu que le « pari bénédictin » pouvait être compris soit comme le révélateur du sentiment des chrétiens de n’être plus chez eux en Amérique et donc une intuition que nous devrions prendre une nouvelle direction dans notre façon de penser l’Église dans la société – ce qui nécessiterait une grande prudence pour porter de bons fruits ; soit cela signifie élever ses enfants dans la foi, pratiquer l’hospitalité, cultiver la vie de famille, etc., et dans ce cas, nous avons déjà un mot pour cela : le christianisme.

Vous intervenez également dans une revue de haut niveau, First Things : pouvez-vous nous en dire un mot ?
First Things a été fondé par le P. Richard John Neuhaus comme une revue religieuse et culturelle « œcuménique » faisant intervenir catholiques, protestants et juifs. Neuhaus était un pasteur luthérien qui a milité dans le mouvement pour les droits civiques avec Martin Luther King et qui a contribué à organiser l’opposition religieuse à la guerre du Vietnam. Peu après avoir fondé First Things en 1990, il est devenu prêtre catholique. Sa position politique s’est également déplacée de gauche à droite, bien qu’il ait prétendu que c’était plutôt la gauche qui s’éloignait de lui. Dans le premier numéro de la revue, Neuhaus a écrit que la première chose à comprendre à propos de la politique est que la politique n’est pas la première chose. First Things cherche à mieux comprendre la théologie, la politique et la culture à travers une optique théologique. Neuhaus était un ami du pape Jean-Paul II et de George W. Bush, qui a dit un jour que lorsqu’il s’agissait de questions pro-vie, le P. Neuhaus « m’aide à réfléchir à ces choses ».

Propos recueillis par Christophe Geffroy et traduits de l’anglais par nos soins

Nathaniel Peters est Docteur en théologie de Boston College, l’université jésuite de Boston. Il publie notamment dans les journaux suivants :
Religious Studies Review, America, Commonweal, First Things et Plough Quarterly.

© LA NEF n°305 Juillet-Août 2018

 

Version originale en américain

1/ Pourriez-vous nous présenter ce qu’est le « Morningside Institute » : quels sont ses objectifs, qui en est à l’origine et qui vise-t-il ?

The Morningside Institute is an independent scholarly foundation that works to enrich the academic culture of Columbia University and other universities in New York City. We seek to foster liberal learning across the disciplines of the modern university, relating their intellectual work to human flourishing and the common good. The chairman of our board of directors, Donald Landry, is the chairman of the department of medicine and the chief physician of the hospital at Columbia’s medical school. Dr. Landry wanted to help found a center that would allow students and professors to pursue their intellectual vocation outside of the classroom and in a way that would connect what students learn in the classroom to their deepest questions about life. Thus, Morningside’s purpose is to help students and professors pursue the truth in ways that might be more difficult in a conventional university setting.

2/ Quelle philosophie anime vos interventions et d’où viennent vos intervenants ? Avez-vous des contacts particuliers avec l’Eglise catholique ?

Classical philosophy, Judaism, and Christianity are the guides of the institute. Most of the students and faculty associated with the Institute are Catholic, Protestant, or Jewish. We’ve been in contact with the Catholic chaplaincy at Columbia University, and Cardinal Dolan was pleased to hear of our arrival in New York. Some of our programming engages the Catholic faith. For example, this fall we will work with the Thomistic Institute, run by the Dominicans, to host a conference on Thomas Aquinas, Aristotle, and their understanding of the good.

3/ Quels sont vos projets pour l’avenir au Morningside Institute ? Un tel institut pourrait-il s’exporter hors des Etats-Unis ?

Since we are only a year old, we still have plenty of room for growth! We hope to expand our offerings of seminars, lectures, and conferences within universities. We would like to hold week-long summer seminars for students, perhaps on the nature of the liberal arts and the way they can shape our souls or the thought of Jacques Maritain. We would also like to have talks over lunch or breakfast for professionals in Manhattan, as a way to enrich their intellectual and spiritual lives. Eventually we would like to be able to host visiting scholars for a year. But many of our projects depend on opportunities that arise with particular people, so we will see what happens!

The model for our institutes could definitely be exported outside the US. We have seen many centers such as ours do great work with university faculty and students and serve as an excellent way to evangelize the university. As long as there is sufficient funding and support from a few professors, I highly recommend it.

4/ Dans le contexte de nos sociétés modernes, comment résumeriez-vous la situation du catholicisme américain aujourd’hui ?

Historically, most American Catholics were immigrants in a hostile protestant society. In the face of that hostility, they wanted to show that they really were American. Thus the desire for acceptance by the protestant mainstream has shaped American Catholicism for a long time. Now that Catholics are well established, some worry that we have become too accommodated, especially when it comes to places where the Church’s teaching conflicts with the beliefs of elites. As in French Catholicism, I believe, American Catholicism resembles the left/right political divide, with different emphases on care for the poor and life issues, more modern or more traditional liturgy, doctrinal fidelity or dissent, etc. But I would identify two unique aspects of the American Church. Evangelical Christianity and American entrepreneurialism have both served as sources of inspiration and renewal. Many traditional American Catholics have an evangelical zeal. Some are converts, some not, but traditional Catholics want to make more people Catholic. If these Catholics see a need for an apostolate in the Church, they try to fill it. They create organizations like FOCUS (the Fellowship of Catholic University Students) to help evangelize university students. They found small Catholic colleges and high schools that reach poor students. They build crisis pregnancy centers and clinics for the poor.

5/ Il y a aujourd’hui une élite intellectuelle catholique aux Etats-Unis : d’où provient-elle et par quels canaux s’expriment-elle ? Et quels sont aujourd’hui les principaux thèmes qui retiennent son attention ?

The Catholic intellectual elite comes from government, law, journalism, and the academy. Many traditional Catholics are converts or Catholics who returned to the faith, but all who see Catholicism as a joy and treasure that they hope to share with others. First Things, America, Commonweal, and now Public Discourse and the Catholic Herald are all journals that sustain the Catholic conversation, but Catholics also publish in The Wall Street Journal, The New York Times, and other national publications. A few themes stand out. First, the struggles in the Church during the pontificate of Pope Francis: what he intends to do, how it accords with tradition or not, and what should the response of Catholics be. Second, how to serve as a witness in a culture that is increasingly hostile to Catholicism. Third, to what degree the liberal political and economic order is opposed to Catholicism. Is this a recent development, a perversion of an earlier and healthier form of liberalism, or is the liberal order a problem in itself? Fourth, Catholics seek to retrieve many of the traditions and practices lost in the 1960s and 1970s, and to find theological sources that can help us understand the faith.

6/ En France, le livre de votre compatriote Rod Dreher, Le pari bénédictin, a donné lieu à d’intéressants débats sur le thème : « Comment être chrétien dans un monde qui ne l’est plus ? » Comment ce livre a-t-il été reçu aux Etats-Unis et que répondez-vous cette question ?

Le pari bénédictin was widely discussed in the US. Some read it as a welcome wake-up call, a message to Christians that they had to go against the current of their surrounding culture in order to keep the faith and pass it on to their children. Others saw it as an unwise argument for withdrawal from political action and a call for a more insular, protected Church. In my own review of the book, I argued that the Benedict Option was one of two things. Either it was a feeling that Christians were no longer at home in America and an intuition that we need to take a new direction in how we think about the Church in society—in which case it needs careful direction in order to bear good fruit.  Or it means raising one’s children in the faith, practicing hospitality, nurturing family life, etc—in which case we already have a word for that: Christianity.

7/ Vous intervenez également dans une revue de haut niveau, First Things : pouvez-vous nous en dire un mot, nous expliquer l’objet de cette revue et son influence ?

First Things was founded by Fr. Richard John Neuhaus as an ecumenical journal of religion, culture, and public life. Neuhaus was a Lutheran pastor who marched in the Civil Rights movement with Dr. Martin Luther King, Jr, and helped lead the religious opposition to the Vietnam War. Shortly after founding First Things, he became a Catholic priest. His politics also moved from left to right, though he claimed it was more that the left moved away from him. In the first issue of the magazine, Neuhaus wrote that the first thing to understand about politics is that politics is not the first thing. First Things seeks to understand theology better, and politics and culture through a theological lens. Neuhaus was a friend to Pope John Paul II and George W. Bush, who once said that when it came pro-life matters, Fr. Neuhaus “helps me think about these things.”

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).