Ronan Mullen

La fin de l’Irlande catholique

Le « Oui » légalisant l’avortement en Irlande l’a largement emporté lors du référendum du 25 mai (à 66 %). Analyse de Ronan Mullen, sénateur et l’un des chefs de file des prolife en Irlande.

La Nef – Comment expliquez-vous le résultat du référendum et le fort soutien des jeunes pour le « Oui » ?
Ronan Mullen – Ce résultat confirme les symptômes d’un malaise qui afflige le monde occidental mais aussi l’Irlande depuis longtemps. Il est courant de dépeindre l’Irlande comme un pays profondément conservateur qui émerge tout juste d’un sombre passé catholique. La réalité est différente. Certes, voici encore une trentaine d’années, un consensus national existait en faveur de la foi, du catholicisme et, par extension, de la vision de la vie et de la justice sociale promue par l’Église. Mais dans le pays qui s’appelait jadis « l’île des saints et des savants », une telle influence est en déclin depuis longtemps, et le référendum en est l’illustration. Bref, une majorité d’électeurs irlandais a adopté, ou du moins choisi de tolérer, l’une des plus grandes injustices humaines imaginables – tuer des enfants à naître. Mais ils l’ont fait après un débat marqué par des contrevérités et la déraison – les allégations selon lesquelles la santé des femmes aurait été compromise par le huitième amendement n’étaient que mensonges, pourtant cela n’a pas empêché le gouvernement et les militants pro-avortement, y compris parmi les médecins obstétriciens, de promouvoir sans relâche cet argument. Et, en outre, d’insister sur une infime minorité de cas particuliers douloureux impliquant une grossesse après un viol ou le diagnostic d’une « anomalie fœtale fatale » in utero. Au surplus, les médias ont facilité la tâche des principaux partisans de l’avortement en veillant à ce que les propositions du gouvernement soient le moins possible débattues.
Nous pouvons relever aussi un certain tribalisme en Irlande, une certaine tendance à la pensée de groupe qui marque notre culture et a influencé le résultat. S’il est vrai qu’autrefois nos dirigeants ont promu une identité nationale et catholique homogène, que la plupart des gens étaient heureux de suivre et, peut-être, d’imposer à leur tour, maintenant le consensus dominant est celui de l’intolérance à l’égard de la foi et de tout ce qui remet en question l’individualisme et le matérialisme. C’est un consensus qui ne laisse aucune place à la solidarité avec les plus petits ou les moins puissants : « Je suis contre l’avortement, mais c’est vraiment une décision privée qui revient à la femme et à son médecin. » Et, comme souvent, les jeunes en particulier ont été happés par cette vague idéologique.

Les partisans du « Non » ont dénoncé l’absence de pluralisme dans les médias et parmi les politiques : qu’en pensez-vous ?
C’est un véritable problème en Irlande. Vous n’aimez peut-être pas Fox News aux États-Unis à cause de sa défense grossière des petits intérêts américains et de son langage agressif et discutable, mais, au moins, c’est une sorte de rééquilibrage face aux informations plus subtiles mais non moins biaisées des chaînes libérales américaines. Nous ne disposons pas d’une telle force de correction et de contre-pouvoir en Irlande. Les médias privés étaient encore plus favorables à l’avortement que les chaînes publiques qui, durant la campagne référendaire au moins, observèrent des règles sur l’équilibre des temps de parole. Je pense que cela reflète, en Irlande, un ancrage de l’individualisme. La culture dominante est individualiste et laïque. Quant aux voix de la pensée traditionnelle, minoritaires, elles ne sont généralement pas organisées, ne disposent pas de ressources suffisantes et ont peu de représentants dans les médias et en politique.

Quels signes d’espoir pourriez-vous tirer de la campagne du « Non » ?
C’est une question importante parce qu’il y a beaucoup de raisons d’espérer, malgré tout ce que j’ai dit. Le mouvement pro-vie compte de nombreux nouveaux membres, y compris de nombreux jeunes qui se sont distingués par leur courtoisie et leur engagement. Il a réussi à lever des fonds efficacement afin d’organiser une campagne contre l’establishment politique et culturel et il l’a fait grâce aux sacrifices consentis par ses militants. Le défi consiste maintenant à sortir de cette déception et à s’engager dans le combat culturel.

Quelles devraient être les priorités actuelles du mouvement pro-vie ?
Nous vivons dans une culture occidentale très individualiste, craintive et hostile aux revendications justes des enfants à naître de notre compassion et de notre solidarité. Notre tâche est de travailler fidèlement pour promouvoir et financer une vision plus généreuse de la vie et de l’amour que ne le permet l’avortement. Sans l’appui de la loi, nous devons maintenant être plus créatifs. Nous devons travailler politiquement pour réduire les pires excès de la législation proposée sur l’avortement. Mais nous nous engagerons aussi comme jamais auparavant dans les domaines des arts, de la culture, des médias, de l’éducation et de la science pour réveiller le sens de la dignité de chaque vie humaine dès ses débuts.

Quelle est selon vous la situation de l’Église catholique en Irlande avant la Rencontre mondiale des familles à Dublin en août et la visite du pape François à cette occasion ?
La direction de l’Église est dans une position très faible par rapport à la situation d’autrefois. Les évêques et les responsables d’Église – pour la plupart – ont fait de leur mieux pour exercer une influence positive pendant le référendum. Mais ils savaient que, même s’ils parlaient très bien avec raison et compassion, le fait même qu’ils étaient les chefs de l’Église pouvait être utilisé pour attiser le ressentiment, même parmi les fidèles ! La situation est très tendue. Beaucoup de gens sont fragiles et querelleurs lorsqu’il s’agit de débats sur des questions morales et ils confondent l’argumentation raisonnable avec l’autoritarisme démodé. Ce qui est tragique, c’est que beaucoup ne voient pas à quel point les médias les conditionnent cyniquement et à quel point notre société est devenue autoritaire d’une nouvelle façon.

Ce vote marque-t-il la fin de l’Irlande catholique et son alignement sur les grands pays de l’Union européenne ?
Oui, dans le sens où les gens comprenaient l’Irlande catholique, mais, je l’ai dit plus haut, ce changement était en cours depuis longtemps. Ce n’est pas la fin du catholicisme en Irlande, bien sûr. Mais l’Église doit travailler maintenant pour que les laïcs s’engagent et qu’il y ait une formation chrétienne des enfants et des familles davantage axée sur les paroisses. Elle doit aussi se concentrer sur la formation d’éducateurs catholiques. Nous devons nous efforcer de devenir une minorité bien formée, convaincue, efficace et évangélisatrice dans la société irlandaise.
En ce qui concerne l’alignement sur l’UE, nous avons maintenant « réalisé » nous-mêmes le pire de ce que les gens craignaient que l’UE nous impose. Il ne fait aucun doute que l’UE a, au fil des ans, joué un rôle par l’intermédiaire du « soft power » de la diplomatie intergouvernementale. Mais il y a depuis longtemps déjà de nombreuses personnes persuadées des bienfaits de l’individualisme laïciste au sein même de l’establishment irlandais et il me semble qu’il ne sert à rien de blâmer l’UE.

Propos recueillis par Tim O’Sullivan et Christophe Geffroy, et traduits de l’anglais par nos soins

Originaire de Galway, Ronan Mullen est membre indépendant du Sénat irlandais depuis 2007, il défend courageusement la Vie au Parlement et dans les médias. Il est aussi l’un des représentants irlandais au Conseil de l’Europe à Strasbourg.

© LA NEF n°305 Juillet-Août 2018

 

Version originale en anglais

How would you explain the referendum result and strong support of the young for Yes ?
In this referendum result, we can see the symptoms of a malaise that has afficted the western world but also Ireland for a long time now. It is fashionable internationally to portray Ireland as a deeply conservative country only recently emerging from the dark shadow of a Catholic past. The reality is different. It is true that perhaps up to thirty years ago there was a public consensus in favour of faith, Catholicism and, by extension the vision of life and social justice promoted by the Church. But of the country that was once called the land of Saints and Scholars, we can say that the influence of saints and scholars has been on the wane for a long time. In fact, the referendum exemplifies the decline of the influence of both. Clearly, a majority of Irish people voters has embraced, or at least chosen to tolerate, one of the greatest human injustices imaginable – the killing of children yet to be born. But they did so after a debate marked by untruth and unreason – claims that women’s health had been compromised by the Eighth Amendment were simply lies but that did not stop the Government, and abortion campaigners within the ranks of obstetrics and gynaecology, from promoting this argument relentlessly. We also had a relentless focus on a tiny minority of tragic cases involving pregnancy after rape or the diagnosis of ‘fatal foetal abnormality’ in utero. The media facilitated leading abortion proponents in politics and medicine by ensuring that contested debates were kept to a minimum. Other inconvenient issues – like Ireland’s very low abortion rate compared with that in Britain – were barely discussed. So you had an evil agenda advanced by emotive argument with rational argument pushed to the sidelines. A situation to make both saints and scholars shudder.
We can see also a certain tribalism in Ireland, a certain tendency to groupthink that perhaps marks our culture, influencing the result. If it is true that, once upon a time, our social and cultural leaders promoted a homogeneous nationalistic and Catholic identity, which most people were happy to go along with and maybe to impose in their turn, now the dominant and domineering consensus is one of intolerance towards faith and towards anything that challenges individualism and materialism. It’s a consensus which leaves no room for solidarity with the less visible or powerful:  “I don’t like abortion myself but really this is a private decision best left to a woman and her doctor.” And, as often before, young people in particular have been caught up in this ideological wave. But while it is true that some older people struggled to dialogue about this issue with a younger generation that was ever more strident, we also know from exit polls taken on the day of the referendum that there was strong support for the ‘Yes’ vote among both urban and rural voters and among older voters to a very considerable degree.  I think this shows that many older people have lost their philosophical moorings and have been losing them for a long time already, under the influence of a dominant secular culture, relentless conditioning by the media, a certain inferiority complex rooted in their having less formal education than the younger generation, a loss of the sense of the wisdom of the older age and an excessive deference towards the young (consider, in this context, our young, untried political leaders in Ireland and across the continent).

There is concern about a lack of pluralism in both the media and politics – what is your perspective ?
It is a huge problem in Ireland. You may not like Fox News in America because of its crass appeal to narrow American self-interest and its aggressive and blaming language, but, at least, it is a corrective of sorts to the more subtle but no less biased elements in the other American liberal networks. We have no such corrective, balancing force in Ireland. Privately-owned broadcast media were even more biased in favour of abortion than the national broadcaster which, during the referendum cycle at least, had some rules around balance. I think that reflects the fact that in Ireland, individualism has taken hold. The dominant culture is individualist and secularist. The voices of thinking traditionalism, if you like, are a minority, are not generally organised, are not particularly well resourced, and have few champions in the media and politics.

What signs of hope would you draw from the No campaign ?
That is an important question because there are considerable grounds for hope, despite everything that I have said. The pro-life movement has many new members, including many young people who distinguished themselves by their courtesy and commitment. It managed to fundraise effectively in order to mount a campaign against the political and cultural establishment and it did so thanks to the sacrifices made by a large number of ordinary people. The challenge now is to move on from this disappointment and to engage the culture.

What should be the priorities now for the pro-life movement ?
We live in a western world culture that is highly individualistic, fearful and hostile to the just claims of unborn children to our compassion and solidarity. Our task is to work faithfully to promote and resource a more generous vision of life and love than abortion allows. Without the support of the law, we must now be more creative. We must work politically to curb the worst excesses in the proposed abortion legislation. But we will also engage as never before in the fields of arts, culture, media, education and science to reawaken people’s sense of the dignity of each human life from its earliest beginnings.

What would you see as the situation of the Catholic Church in Ireland in advance of the World Meeting of Families in Dublin in August and the visit of Pope Francis on that occasion ?
The Church leadership is in a very weak position compared with how things once were. Bishops and church leaders – mostly – did their best to exert a positive influence during the referendum. But they knew that, even if they spoke very well with reason and compassion, the very fact that they were church leaders could be used to stoke up resentment and backlash, even among churchgoers! It is a very fraught situation. Many people are brittle and querulous when it comes to debate on moral issues and they mistake reasonable argument for old-fashioned authoritarianism. The tragedy is that many do not see how cynically they are being conditioned by the media and how authoritarian, in a new way, our society has become.

Does this vote mark the end of Catholic Ireland and its full coming into line with the major countries of the European Union ?
Yes, in the sense in which people understood Catholic Ireland, but, as I said earlier, that change has been underway for a long time now. It is not the end of Catholicism in Ireland, of course. There will be further erosion of the institutionalisation of Catholicism and there will be more attacks on the role of the Church as a patron of schools. But the Church must work more to engage its lay people and to move towards more parish-focused Christian formation of children and families. It must also concentrate on forming Catholic educators. We must focus on becoming a well-formed, convinced and effective and evangelising minority in Irish society – a people not of the culture but very much in the culture. The Letter to Diognetus makes useful reading around now – didn’t it always ?
As for alignment with the EU, we have now ‘achieved’ for ourselves the worst of what people feared the EU would impose on us. No doubt the EU played a role through the ‘soft power’ of inter-governmental diplomacy over the years. But there have beeen plenty of persuaders for secularist individualism within the Irish establishment for a long time now and there is no point in blaming the EU, I think.

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).