Parlement européen à Strasbourg.

Europe : marquer contre son camp

On a beau savoir que le sport en général (et le foutebole en particulier) constitue l’un des ingrédients les plus efficaces de l’extraordinaire involution du monde de la technique et de la marchandise qui étend partout ses ravages, on n’échappe pas aux plis de l’esprit qu’il nous fait prendre, surtout en période de coupe du monde. Du moins cette circonstance nous permet-elle de jeter un regard circulaire sur la planète et ses États, parmi lesquels se distinguent à l’œil nu ceux qui savent jouer, menés par des gouvernements aptes à saisir les balles que les circonstances leur offrent, et ceux qui perdent l’offensive, découvrent leur défense, et quelquefois jouent contre leur camp. Il est frappant d’observer comme ces derniers se situent en Europe, tandis que les autres États prennent la main et marquent des points.
Ladite coupe du monde illustre à point nommé l’habileté de Vladimir Poutine qui, récemment réélu avec une majorité écrasante et doté d’une légitimité populaire dont les démocrates de l’Ouest n’osent plus rêver (ce qui ne les empêche pas de le publier pour autocrate), signe ainsi son définitif rétablissement sur une scène internationale d’où les États-Unis et leurs affidés n’ont cessé de vouloir l’exclure. Non seulement le voilà au centre de tous les regards, mais sa diplomatie et son armée, que la période Elstine avait laissées exsangues, ont réussi à rétablir le rôle traditionnel de la Russie au Proche-Orient, tout en ouvrant de larges coopérations avec le reste de l’Orient, de l’Iran à la Chine, au Vietnam et à la Corée – elles devraient inquiéter l’Europe, dont l’un des atouts à long terme, la mise en valeur des immenses richesses de la Sibérie, est en train de filer vers un Orient décidément devenu « centre du monde ».

Les États-Unis jouent et marquent
Il faut croire que la diplomatie réussit aux pouvoirs forts : le grand maître de Corée du Nord vient lui aussi de réussir un beau coup en desserrant l’étau américain – tout en permettant à la première puissance mondiale, sous la houlette d’un Trump certes erratique mais moins irrationnel qu’on ne le publie, de paraître garder l’initiative sur un continent où elle a perdu ses anciennes positions. Nul doute que Washington aperçoit le véritable enjeu de la dénucléarisation de la Corée du Nord, une réunification qui pourrait bien être le cœur secret de l’affaire (curieux que ce point soit rarement mentionné), et qui pourrait à terme créer un nouveau mastodonte économique et peut-être militaire : est-ce une façon pour Washington de compliquer en Extrême-Orient le jeu de la Chine, laquelle, toujours en délicatesse avec l’Inde à l’Ouest et le Japon à l’Est, se voit entourée de dragons qu’elle est loin de contrôler ? Ce serait bien joué de la part de Trump, dont le slogan America first, pour évident qu’il soit (c’est en principe la règle de tout gouvernement qui se respecte…), semble déjà produire ses pleins effets : l’infraction flagrante aux règles de l’OMC par une administration états-unienne dont le protectionnisme se fait désormais à visage découvert symbolise un égoïsme, certes cynique, mais dont le redressement des indicateurs économiques prouve qu’il fonctionne à plein. Les États-Unis jouent et marquent.

L’Europe contre son camp
On ne peut en dire autant de l’Europe de l’Ouest. Tandis que le centre du continent parvient à contenir, en concertation, la vague migratoire qui le menaçait, les trois principales puissances de l’Ouest paraissent désemparées. Malgré les annonces et les rodomontades de M. Macron, dont le voyage à Washington apparaît ex post comme inutile, voire ridicule, la suspension par Washington de l’accord de 2015 sur l’Iran laisse l’Europe inerte : après avoir encouragé les investissements dans ce pays, elle est incapable de déjouer l’embargo américain qui pénalise tant de ses entreprises, non des moindres. Voici des États, déjà menacés de sécessions internes, mal dirigés par des élites sans charisme, ahuris devant l’évidente menace migratoire qui mine la vie quotidienne de leurs peuples, au point que les révoltes dites « populistes » ou « identitaires », qui ne sont que de simples réflexes de défense, traversent l’UE de part en part et la paralysent. Le stupéfiant discours de Theresa May saisissant l’occasion du ramadan pour faire l’éloge des « multiples apports » de la communauté musulmane pendant que celle-ci installe la charia dans plusieurs de ses villes, les incertitudes d’une Angela Merkel en bout de course, les palinodies d’un Macron capable de brouiller Paris et Rome en jugeant « cynique » l’attitude du gouvernement italien qui refuse l’accostage d’un bateau-piège, tout en le refusant pour la France, ne sont que les signes d’un immense défi migratoire qui laisse nos États sans défense.
Il y a pire : selon une information si incroyable qu’il me fallut la vérifier par deux fois, le même M. Macron, à qui il ne suffisait pas de recevoir en grande pompe l’un des ennemis les plus acharnés de la France, Paul Kagamé, président de facto du Rwanda responsable de la mort de plusieurs dizaines de milliers de civils dans les années 1990 et 2000, vient de lui proposer le choix du prochain président de l’Organisation Internationale de la Francophonie ! Concession incompréhensible qui stupéfie nombre de capitales africaines, déconsidérant et la France et la francophonie, l’une de nos meilleures cartes au XXIe siècle. Alors que les échos indignés fleurissent dans la presse africaine, l’information n’a pas retenu l’attention de nos médias : il est vrai que l’on y a pris l’habitude de voir le gouvernement « marquer contre son camp »…

Paul-Marie Coûteaux

© LA NEF n°305 Juillet-Août 2018

À propos Paul-Marie Couteaux

Paul-Marie Couteaux
Écrivain, essayiste, député européen (1999-2009), chroniqueur de La Nef, il dirige Les Cahiers de l’Indépendance, revue des souverainistes de tous horizons, et est l’auteur de nombreux ouvrages dont De Gaulle, espérer contre tout. Lettre ouverte à Régis Debray (Xenia, 2010), Etre et parler français (Perrin, 2006), Un petit séjour en France (Bartillat, 2004), De Gaulle philosophe (JC Lattès, 2002).