Les chanoinesses de la Mère de Dieu.

Découvrir la vie canoniale

Les chanoinesses représentent un Ordre religieux peu connu. Rencontre avec Sœur Faustine-Marie, prieure des Chanoinesses de la Mère de Dieu, dont le couvent est à Azille, dans l’Aude : elle nous parle de leur vocation et aussi de leurs projets.

La Nef – Vous êtes Chanoinesses. Pouvez-vous nous dire en quoi consiste votre vocation ? Quelle est votre spiritualité ?
Sœur Faustine-Marie – Nous vivons sous le patronage de saint Augustin. Pour lui, le lieu évangélique où se fonde la vie monastique est la première communauté chrétienne telle que décrite dans les Actes des Apôtres (4, 32-35) : « la multitude des croyants n’avait qu’un cœur et qu’une âme ». Ils vivaient la pauvreté en mettant « tous leurs biens en commun ». « Un seul cœur, une seule âme, orientés vers Dieu » sont d’ailleurs les premiers mots de la Règle qu’il nous a laissée. Augustin nous invite ainsi à vivre dans l’unité, à l’image de la Trinité, modèle de toute famille. Il nous invite à être des témoins de l’unité, telle qu’elle doit être vécue dans l’Église, selon le grand désir du Seigneur : « Qu’ils soient un, comme nous sommes un » (Jn 17, 22)
Nous pouvons illustrer notre vie canoniale par un triptyque dont le premier volet est justement la vie commune fraternelle. Le deuxième est la vie liturgique : en effet, nous nous livrons à la recherche de Dieu, par l’étude, mais surtout dans la prière commune autour de l’autel et la prière silencieuse. Une chanoinesse se donne d’abord à la liturgie, au centre de laquelle se trouve la messe ; elle fait vivre, chanter son église par la louange. Ces deux premiers volets ouvrent sur le troisième : la vie apostolique.

Quels sont vos apostolats ?
Nous restons disponibles aux besoins de l’Église. Nous pouvons donc être envoyées en mission auprès des jeunes, des enfants, des familles, des personnes âgées (en maison de retraite ou à domicile), dans des camps, des pèlerinages (Lourdes, Chartres, Mont-Saint-Michel, Cotignac…), des sessions familiales, etc.
Le monastère est spécialement un lieu d’accueil pour tous ceux qui veulent venir s’y ressourcer, s’unir à notre liturgie, y être accompagnés, seuls, en famille ou en groupe…
Nous cherchons à rendre visible « le visage maternel de l’Église », selon les mots de saint Jean-Paul II, à l’exemple et avec l’aide de la Vierge Marie. Car « la Vierge a été le modèle de cet amour maternel dont doivent être animés tous ceux qui, associés à la mission apostolique de l’Église, travaillent à la régénération des hommes », nous rappelle le concile Vatican II.

Quelles sont succinctement l’origine et l’histoire de l’Ordre canonial auquel vous appartenez ?
Désirant suivre le modèle de l’Église primitive, les prêtres de l’Antiquité tentaient déjà d’unir vie contemplative, vie apostolique, vie commune autour de l’évêque, avant même d’être appelés canonici. Entre le VIe et le VIIIe siècle, face au développement du monachisme, de nombreux conciles en Gaule et en Espagne tentent de cerner l’idéal et le genre de vie des communautés de chanoines. Puis, devant l’émergence d’un clergé « séculier », des prêtres, encouragés par des papes et des évêques et voulant rester fidèles à cet idéal, reprennent la vie commune de prière et de ministère que saint Eusèbe et surtout saint Augustin, au IVe siècle, avaient normés.
Les XIe-XIIe siècles verront l’âge d’or des chanoines, et des branches féminines apparaissent progressivement, vivant ce triple idéal à l’école de saint Augustin. Les norbertines par exemple, sont plus nombreuses à l’origine que leurs frères prêtres à Prémontré. Au XVIIe siècle, la Bse Alix Le Clerc fonde des chanoinesses éducatrices, la célèbre Mère Yvonne-Aimée (+1951) fera renaître, depuis Malestroit, le charisme hospitalier d’autres chanoinesses augustines.

Pouvez-vous nous dire quelques mots de votre propre histoire ?
Notre histoire est assez originale. Elle se développe sur les racines d’une communauté érigée en Institut séculier, de droit diocésain, en 1961. Rome veille particulièrement sur cet Institut, dit « pilote », en raison de la nouveauté des Instituts séculiers dans l’Église. Il fleurit en Métropole, Outre-Mer, Belgique et aussi au Canada, en Inde et au Vietnam.
Les sœurs évoluent ensuite vers une vie plus contemplative. Un lien spirituel s’établit en 1989 avec une communauté masculine, qui deviendra celle des Chanoines de la Mère de Dieu.
En 1996, Mgr Lagrange accueille très paternellement la communauté dans son diocèse de Gap. Après une reconnaissance de droit diocésain, il nous encourage bientôt à demander la reconnaissance de droit pontifical. Rome signe le Décret d’érection le 8 décembre 2000, lequel nous rattache à l’Ordre Canonial, et nous donne le beau nom de Chanoinesses Régulières de la Mère de Dieu. L’entrée dans cette vocation a été facilitée par notre Prieure précédente, Mère Marie du Sacré-Cœur, qui avait été Chanoinesse dans la Congrégation Notre-Dame.

Quel type de lien avez-vous avec les Chanoines de Lagrasse ?
Nos deux communautés sont unies en une Consociatio reconnue par Rome : la Famille canoniale de la Mère de Dieu, dont le Père Abbé de Lagrasse est le Modérateur suprême. Ce lien canonique encourage tout à la fois autonomie et relations fraternelles. Notre lien est d’abord d’ordre spirituel, par la prière. Le sacerdoce en est une intention privilégiée. De plus, notre aumônerie est assurée quotidiennement par nos frères Chanoines.
Azille est situé à 45 kms de l’Abbaye de Lagrasse. Cette proximité géographique favorise la croissance dans la spiritualité commune, ainsi que l’aide réciproque par des services d’ordre intellectuel, comme la formation, et matériel. Elle permet aussi une harmonieuse complémentarité dans la mission. Certains apostolats sont organisés en commun : camps de jeunes, sessions familiales, pèlerinages, retraites.
Ces liens entre nos deux communautés sont une richesse, vécue avec prudence et équilibre, richesse reçue de l’Église et au service de l’Église.

D’où viennent vos vocations ? Ont-elles une origine ou un profil particulier ?
Notre communauté a la richesse de réunir des Sœurs d’origines et d’âges variés. Cela est dû à son histoire… et à la Providence divine. Deux Sœurs viennent de l’Inde, une de Martinique, et le Seigneur a récemment rappelé à Lui notre Sœur réunionnaise. Les autres viennent de toutes les régions de France. Nos vocations sont, pour la plupart, issues de familles catholiques pratiquantes, mais ce n’est pas forcément le cas. Actuellement, une jeune fille d’origine musulmane se pose sérieusement la question de rentrer chez nous. Les plus jeunes d’entre nous ont souvent participé à des mouvements de jeunes ou d’étudiants.
Par sa diversité, la communauté peut être comparée à un morceau de musique où les notes sont bien différentes mais harmonieusement unies. Les dons et talents, naturels et spirituels, de chacune sont mis au service de la communauté et de l’apostolat.

Cela fait dix ans que vous êtes installées à Azille : comment êtes-vous arrivées dans ce lieu ? Vous allez devoir lancer des travaux prochainement : de quoi s’agit-il ?
Quand nos frères Chanoines se sont installés à l’Abbaye de Lagrasse, en 2004, nous avons cherché à nous rapprocher d’eux. Nous vivions alors à Gap. En 2008, les sœurs Clarisses nous ont proposé leur Monastère à Azille. Nous leur devons une grande reconnaissance pour ce lieu béni et sanctifié par 130 années de présence et de prière. Dès notre arrivée, il nous a fallu entreprendre de lourds travaux, d’une part pour remédier aux injures du temps, d’autre part pour adapter le Monastère à notre vie canoniale. Toiture de l’église, agrandissement du réfectoire, cloître et, dernièrement, l’accueil. Aujourd’hui, c’est toute la toiture de la clôture du Monastère qui est à refaire. Les fuites sont nombreuses. Des infiltrations se sont déjà produites dans les pièces du premier étage, notamment à l’infirmerie. Elles causent des dégâts progressifs. Il nous faut donc « prendre le taureau par les cornes » pour pouvoir mener notre vie religieuse « à pieds secs ».
L’estimation du budget pour la toiture et l’isolation s’élève à 400 000 euros. Évidemment, nous ne les avons pas. Nous profitons donc de cet article pour lancer un appel à l’aide et remercions chaleureusement par avance les bienfaiteurs, pourtant déjà si souvent sollicités, qui entendront cet appel.

Que représente saint Augustin pour vous et votre vocation ? En quoi vous semble-t-il un saint pour notre temps ?
Le docteur d’Hippone a donné une version au féminin de sa Règle. En ce sens, il est donc notre père autant que celui des chanoines ! Augustin reste indiscutablement un des auteurs anciens les plus lus et commentés aujourd’hui. Pourquoi ? Certes, la richesse et la profondeur de ses écrits spirituels ou théologiques, l’élégance de son style, la finesse psychologique de ses analyses ou confidences en font un auteur fascinant. Mais avant tout, sa conversion encourage la nôtre, elle est un signe d’espérance.
Un saint pour notre temps ? Oui, car Augustin a d’abord été un homme dont la riche sensibilité, les passions et inclinations naturelles n’étaient pas toujours bien orientées. Avec sa conversion, elles se sont trouvées humanisées et évangélisées mais non éteintes. Il en va de même de sa quête intellectuelle et spirituelle. Il nous montre que nos soifs de plaisir et de bonheur, parfois désordonnées, ne peuvent être assouvies que dans la possession de Dieu, Bien infini et rassasiement ultime. Bref, Augustin veut jouir de Dieu et nous apprend à le faire…

Saint Augustin a souvent une image austère (les jansénistes s’en sont réclamés) et on l’oppose parfois à saint Thomas d’Aquin : qu’en pensez-vous ?
Comment opposer saint Augustin et saint Thomas ? D’ailleurs, vous savez bien que dominicains et dominicaines ont la Règle de saint Augustin et vivent aussi du thomisme : il n’y a donc pas incompatibilité ! Et nous faisons de même !
Augustin est d’abord un Pasteur, un pêcheur d’hommes ; saint Thomas est un professeur, qui édifie en synthèse le savoir théologique. Leurs points de vue sont différents. Car saint Augustin est plutôt dans « l’ordre de la charité », instruisant fidèles et lecteurs dans la lumière du don de sagesse. Saint Thomas est plutôt dans « l’ordre de l’intelligence », il procède selon le mode rationnel de la science théologique, l’intelligence surélevée par la foi.
On peut mal interpréter ces deux géants de la pensée chrétienne. Ainsi les mauvaises interprétations de saint Thomas ont engendré une scolastique desséchée. Les excès dans l’interprétation d’Augustin proviennent souvent d’un thème isolé de son contexte, ou l’accentuation d’une position née dans un contexte polémique. Ainsi le pessimisme de Jansénius a pu tordre la pensée d’Augustin.
Les historiens reconnaissent que l’Occident est souvent augustinien sans le savoir, tant Augustin a marqué notre pensée, notre littérature. Retenons de Jean-Paul II cet éloge d’Augustin : « Sa pensée fut tellement profonde et universelle que nous pouvons l’appeler non sans raison le père commun de l’Europe chrétienne. »
Ainsi le Père Gardeil, grand thomiste, pouvait dire que saint Thomas avait fait de la doctrine d’Augustin « la propre substance de son esprit ».

Vous sortez le 7 novembre un CD à partir de chants et de textes de saint Augustin : pouvez-vous nous en dire un mot ?
Il y a plusieurs années, nous avions composé quelques chants, à partir de textes de saint Augustin. Beaucoup nous encourageaient à les enregistrer, mais le moment n’était pas opportun. Peu à peu la Providence a posé sur notre chemin les aides dont nous avions besoin ! Nous remercions Gabriel et Anne Lefèvre, de Rejoyce Musique, qui ont cru à ce projet et l’ont aimé, et qui nous accompagnent dans sa réalisation.
Nous désirons, à travers ce CD, contribuer à faire connaître et aimer Augustin. Ce saint parle à notre temps et nous invite à la recherche du bonheur, du vrai Bonheur… Nous souhaitons que ce disque rayonne un peu de ce que nous vivons en communauté, à l’école de ce saint, fondateur de l’Ordre Canonial. Il s’agit de partager avec tous un trésor que nous avons reçu. Son message d’espérance sera transmis à travers des chants et un choix de brefs textes, lus par les soins de l’acteur Roland Giraud qui sert magnifiquement les mots d’Augustin.

Vous touchez de nombreux jeunes par vos apostolats : comment les appréhendez-vous, particulièrement au regard de la religion ? Et dans le contexte de notre société qui perd tous ses repères, avez-vous observé des évolutions notables chez les jeunes ?
Nous rencontrons une grande diversité de jeunes à travers nos camps ou pèlerinages, mais aussi nos rencontres dans le village, lors de nos déplacements… Certains viennent à nous dans le but de se rapprocher de Dieu. Ils ressentent et se demandent comment vivre ce décalage entre leur désir de vérité et de vie authentique et ce que leur propose le monde. Ils sont alors très réceptifs à ce que nous leur apportons. Pour d’autres, c’est notre habit qui attire ou intrigue. Cela donne lieu à de nombreuses questions sur le sens de la vie, la finalité de notre existence sur la terre… qui amènent à parler de Dieu et de la religion.
Tous ont soif de bonheur et le cherchent mais, malheureusement, parfois sur des chemins trompeurs. Les situations familiales de plus en plus compliquées, le développement croissant du numérique n’aident pas les jeunes à se construire et impliquent de grandes souffrances dans leur vie personnelle. La peur de l’engagement à long terme est une conséquence très nette du mal-être qu’ils ressentent. Pour répondre à ces problématiques, ils sont démunis car ils n’ont ni repères ni but. Nous tâchons alors de leur transmettre aussi une formation humaine, en mettant l’accent notamment sur la vocation de la femme, sa richesse et sa beauté.

Dans ce contexte difficile d’une société de plus en plus « liquide », comment voyez-vous la situation de l’Église en France et dans le monde ?
À vues humaines et statistiques, la situation de l’Église catholique en France est vraiment alarmante. Pour autant, l’histoire des catholiques de France en a vu d’autres et la vertu d’espérance nous oblige. Soulignons le courage des familles, des écoles, des mouvements et les belles initiatives qui surgissent.
Dans le monde, la situation ecclésiale est différente et contrastée. Mais notons que la proportion des catholiques reste minime. Heureusement, les chiffres ne disent pas tout et un seul saint peut faire plus pour faire avancer le Royaume de Dieu que dix couvents !
Alors que devons-nous faire ? Comme vient de l’écrire le Saint-Père dans sa dernière exhortation apostolique, « l’Église n’a pas tant besoin de bureaucrates et de fonctionnaires, que de missionnaires passionnés, dévorés par l’enthousiasme de transmettre la vraie vie. Les saints surprennent, dérangent, parce que leurs vies nous invitent à sortir de la médiocrité tranquille et anesthésiante ».
Enfin, si la société est devenue « liquide », il lui faut plus que jamais des repères solides. Notre vocation canoniale est particulièrement d’actualité : la tradition augustinienne, la visibilité de l’habit, la beauté de la liturgie, la joie nous semblent des boussoles indiquant la bonne direction, vers le Ciel.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

Pour aider les Chanoinesses…
Chanoinesses de la Mère de Dieu, 6 rue du Monastère, 11700 Azille. Tél. : 04 68 49 54 27. Site : www.soeursdazille.com
Pour aider les Sœurs dans leurs travaux : don à l’ordre de « Les Amis d’Azille », 6 rue du monastère, 11700 Azille. Ou don en ligne (paiement sécurisé) sur leur site ci-dessus. Reçu fiscal possible permettant de déduire 66 % du montant du don dans la limite de 20 % du revenu imposable.

© LA NEF n°306 Septembre 2018

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).