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La politique de la vertu

La politique de la vertu (1), de John Milbank et Adrian Pabst, récemment traduit en français, est un essai important qui prolonge la réflexion de deux intellectuels liés aux mouvements Radical Orthodoxy et, en partie, communautariens. La vertu contre le libéralisme totalisant ? Présentation.

Dans La politique de la vertu, John Milbank, fondateur de Radical Orthodoxy (2), et Adrian Pabst pensent les travers du monde actuel liés au libéralisme libertaire qui impose aux hommes un mode de vie totalisant, inhumain car éloigné de l’anthropologie chrétienne. Outre une analyse des différentes crises contemporaines, ou « métacrises » dans leur vocabulaire, cet essai propose un projet pour une politique chrétienne, en vue d’une société « post-libérale » et chrétienne.

Retour sur Radical Orthodoxy
Ancré dans la doctrine sociale de l’Église, Radical Orthodoxy s’appuie aussi sur des penseurs habituellement peu convoqués par la pensée politique chrétienne et catholique, ainsi Michel Foucault ou Guy Debord, et retourne l’arme de la déconstruction contre les déconstructeurs. Ces derniers usant du libéralisme politique, économique et culturel comme d’une arme. Le mode de vie libéral-libertaire est ainsi pointé du doigt comme cause première des maux de nos sociétés. Milbank et Pabst n’utilisent pas le vocable « libéral-libertaire » qui, cependant, en contexte français, traduit bien ce dont ils parlent : le fait que le libéralisme est ce « centre » unissant les libéralismes dits de gauche et de droite en un même projet déshumanisant fondé sur le consumérisme idolâtre. Un « centre » dominateur, touchant à tous les aspects de la vie. Radical Orthodoxy n’est pas un simple mouvement illibéral : c’est un projet qui oppose l’anthropologie chrétienne au relativisme anthropologique induit par le libéralisme, particulièrement dans les domaines de l’économie et de la culture devenus imbriqués.
Conservateur et contre-moderne, Radical Orthodoxy n’écarte pourtant pas l’idée de progrès social. Au centre de ce corpus, cette idée : la religion, et singulièrement le christianisme, n’est en rien une illusion mais la perception authentique de la réalité. Cette dernière ne peut être réellement perçue que si on la regarde avec les yeux du sacré. Il s’agit donc de renverser l’inversion du réel produite par le libéralisme libertaire dans nos existences.
Les principales caractéristiques de Radical Orthodoxy, mouvement « post-libéral » (Milbank), ont souvent été présentées par leur meilleur connaisseur en France, Denis Sureau (3) : entre autres, une volonté de déconstruire, avec les armes du christianisme, l’idéologie du modernisme ; l’affirmation que la théologie chrétienne est un outil de résistance ; que la négation de Dieu est aussi négation de l’humain, ou encore que l’humanisme séculier et le libéralisme sont des idéologies étrangères au réel. Ces idéologies produisant ce que Guy Debord nommait « la Société du Spectacle », autrement dit un moment de l’histoire humaine où le faux est devenu ce qui prétend être le vrai.
Radical Orthodoxy insiste aussi sur la nécessité du don dans les relations sociales et personnelles, un don au sens religieux. John Milbank et Adrian Pabst définissent alors leur pensée sociale comme un « socialisme conservateur ». Pour Denis Sureau, il y avait du coup une sorte de « déclaration de guerre » contre la modernité libérale séculière dans la naissance de Radical Orthodoxy : le christianisme n’y étant pas un simple soubassement de nos vies, mais bien son sens, et même ce qui fait sens pour l’ensemble du vivant.

Le moment post-libéral ?
Les auteurs proposent une action politique, et même, en partie, une sorte d’embryon de projet dont nombre d’éléments pourraient s’inscrire dans un programme électoral. Sortir de nouveau des catacombes en quelque sorte, affirmer que la théologie pense la réalité, être dans la polis, penser le ré-enchantement chrétien de nos sociétés… Le christianisme politique et social des auteurs est un retour à l’essentiel, c’est-à-dire au réel, lequel est le contraire de l’image dans laquelle la modernité prétend nous contraindre à exister.
C’est dans ce cadre, considérant le libéralisme comme une inversion, que doit s’inscrire, aux yeux des auteurs, l’engagement des chrétiens. Du coup, fort de ses 500 pages, La politique de la vertu est un livre massif, composé de cinq grandes parties (La politique, L’économie, La polis, La culture et Le monde), qui propose de construire politiquement un « moment post-libéral », d’élaborer l’après de la postmodernité, rejetant les attendus dogmatiques de la modernité séculière autant que l’idée d’un moment populiste. Ce dernier étant aux yeux des auteurs un revers réactif de la médaille libérale, auquel ils n’attribuent pas de perspective politique constructive, reprenant plutôt à l’encontre du populisme les critiques développées par ses adversaires, en gros d’être une impasse fondée sur le refus de l’autre. Pour eux, nous n’entrerions pas dans un « moment populiste » (4) mais dans un moment « post-libéral ». Cette question de savoir dans quelle mesure le populisme actuel peut ou non être un outil politique contre-libéral mériterait évidemment débat. Reste que Milbank et Pabst pensent une voie chrétienne pour après le libéralisme.

Des propositions concrètes
Impossible de résumer l’ensemble des propositions concrètes de La politique de la vertu, propositions qui touchent l’ensemble de nos vies en société. Il s’agit de déconstruire la société libérale pour reconstruire une société anthropologiquement chrétienne fondée sur la reconnaissance de la participation, c’est-à-dire du fait que nous sommes partie prenante d’un tout qui, nous dépassant, est plus important que nos individualités, et donc sacré de ce point de vue. Ce qui inclut la question écologique.
Quelques propositions ? Dans le domaine économique, La politique de la vertu propose en « l’économie civile », fondée sur la doctrine sociale de l’Église, une alternative au libéralisme financiarisé contemporain. Ainsi : « L’objectif est d’associer l’investissement avec la charité, et de changer le marché de l’intérieur en plaçant la logique de don-échange au cœur des processus économiques ordinaires ; […] environ 735 entreprises ont rejoint ces “économies de communion”, surtout en Europe. […] Ce sont de petits nombres mais cela donne un exemple concret d’entreprenariat éthique réalisant de bonnes affaires. » En effet, Milbank et Pabst ne rejettent pas l’économie de marché en tant que telle mais en tant qu’elle est orientée vers le profit plutôt que vers l’humain. Pour eux, l’économie est lieu de réalisation humaine de soi.
Dans le domaine de la culture : « C’est l’immanence désabusée d’un libéralisme sécularisé qui a absorbé notre culture. Nous devons réintroduire activement la vertu pour sauver l’humanité du cauchemar post-humaniste de l’ordre bio-robotique et reconstituer le primat culturel de la vie, avec son indispensable complément de technique, pour réinstaurer la personne humaine et rationnelle ». Pour Milbank et Pabst, cela passe par la réaffirmation de nos racines chrétiennes, une réforme radicale de la formation et de l’éducation, singulièrement en France où l’Éducation Nationale est un acteur de déculturation. Ainsi, « L’éducation authentique, à la fois, transmettrait une tradition et encouragerait l’expressivité individuelle dès le début. Elle n’enseignerait pas simplement aux élèves des techniques mais les initierait aussi aux traditions de l’Europe et de leur nation ou de leur région […] commençant dès leur plus jeune âge par des images, des contes et des mythes ».
Les deux auteurs font ainsi des propositions dans tous les domaines, cherchant une « troisième voie », sans lien avec ce qui a pu jusqu’alors être ainsi appelé, allant parfois vers le très concret, comme lorsqu’ils proposent de réinstaurer un système de « Guildes » dans le monde du travail. Leur objet est de faire le pari de la vertu, en laquelle ils voient une composante essentielle de notre humanité, et ainsi de placer le Bien commun au cœur du politique. Ils l’écrivent ainsi : « D’Aristote à Burke, en passant par Thomas d’Aquin, nous considérons que le but de la politique est la libre association autour d’intérêts communs et de vertus sociales partagées, de générosité, de loyauté, de courage, de gratitude et de fraternité qui peuvent nous unir en tant que citoyens, nations et cultures ».

Matthieu Baumier

(1) John Milbank et Adrian Pabst, La politique de la vertu, Desclée de Brouwer, 2018, 540 pages, 24 €.
(2) Je renvoie le lecteur à l’essai d’Adrian Pabst paru en 2003, Radical Orthodoxy, pour une révolution théologique (Ad Solem, 2003), essai qui avait provoqué moult débats, ainsi qu’à l’ouvrage de Denis Sureau paru en 2008 chez Parole et Silence, Pour une nouvelle théologie politique : autour de Radical Orthodoxy. Catherine Pickstock, William Cavanaugh ou Olivier Thomas-Venard sont d’autres noms à croiser pour qui souhaiterait aller plus loin, et découvrir un courant de pensée, dont certains traits sont annoncés chez Lubac mais aussi Rosenzweig.
(3) Voir par exemple en ligne le texte de sa conférence donnée en 2015 à l’Académie des sciences morales et politiques, à l’invitation de Chantal Delsol.
(4) L’expression est d’Alain de Benoist.

© LA NEF n°306 Septembre 2018

À propos Matthieu Baumier

Matthieu Baumier
Auteur d'essais, L’Anti Traité d’Athéologie (Presses de la Renaissance, 2005), La démocratie totalitaire (Presses de la Renaissance, 2007) et de romans, Les apôtres du néant (Flammarion, 2002), Le manuscrit Louise B (Les Belles Lettres, 2005). Collaborateur de La Nef, il écrit également dans diverses revues, dont Causeur, La revue Littéraire ou L'Incorrect. Il est aussi poète (Le Silence des pierres, Le Nouvel Athanor, 2013).