Erevan, capitale de l'Arménie © Serouj Ourishian-Commons.wikimedia.org

Le sommet de la francophonie à Erevan

La France s’est toujours gardée de présenter la francophonie comme une métamorphose de l’aventure coloniale qui, après les indépendances, se transformerait, par le truchement de sa langue, en une sorte d’extension universelle de sa civilisation. Précaution qu’exprimait déjà de Gaulle quand, à ceux qui le pressaient de créer « un Commonwealth à la française », il rétorquait : « Il faut que cela vienne d’eux. »
Cela vint en effet : non seulement de la « Francafrique » (Senghor, Houphouët, Diori, Bourguiba, Hassan II…) mais aussi des anciennes colonies belges (Congo, Rwanda, Burundi) ou allemandes (Cameroun, Togo), ou d’autres États placés dans l’orbite anglaise (Egypte, Irak, Jordanie) et, surtout, de diverses communautés francophones inquiètes de la substitution, au français dont elles avaient l’usage, de l’universel anglais : cas des francophones du Proche-Orient (Liban, Syrie), d’ancienne Indochine ou des plus remuantes provinces du Canada, Acadie et Québec, dont le spectaculaire réveil après deux siècles de domination anglophone donna sa vraie naissance et surtout son sens à la francophonie : dite ou non, il s’agissait d’engager une guerre contre le monopole de l’anglais – que ses militants nomment « anglo-américain » pour souligner l’enjeu géo-politique de l’entreprise.
C’est cette orientation discrètement conflictuelle qui fit la francophonie, comme le montrèrent divers épisodes menant au premier sommet francophone de 1986 : de Boutros Boutros-Ghali, ministre égyptien lançant le projet d’université francophone d’Alexandrie en s’exclamant « le français est la langue du non-alignement ! », au gouvernement colombien décrétant le français langue obligatoire au baccalauréat en lieu et place de l’anglais. Dans tous les cas, il ne s’agissait pas tant de concevoir le français comme un prolongement de la France que d’utiliser sa dimension mondiale comme un rempart protégeant la diversité des cultures. D’ailleurs, la francophonie trouva une application très concrète lors du sommet de l’île Maurice en 1993 quand, quelques mois avant la création de l’OMC, les 47 États francophones résolurent d’exclure les biens culturels du libre-échange.
Les États-Unis, on pouvait le deviner, réagirent vite : d’abord en faisant pression sur les gouvernements français, incroyablement indifférents, ou faibles, pour élargir le cercle francophone à leurs affidés (dont l’Arabie-Séoudite !), puis en prenant le contrôle de l’OIF (Organisation internationale de la Francophonie), désormais aux mains d’un gouvernement rwandais qui a déjà substitué dans son système éducatif l’anglais au français. La francophonie reste donc, bel et bien, ce qu’elle fut dès son origine, l’instrument d’une guerre culturelle – ou d’une guerre tout court, quand bien même dédaigne-t-on de la mener.

Paul-Marie Coûteaux

© LA NEF n°308 Novembre 2018

À propos Paul-Marie Couteaux

Paul-Marie Couteaux
Écrivain, essayiste, député européen (1999-2009), chroniqueur de La Nef, il dirige Les Cahiers de l’Indépendance, revue des souverainistes de tous horizons, et est l’auteur de nombreux ouvrages dont De Gaulle, espérer contre tout. Lettre ouverte à Régis Debray (Xenia, 2010), Etre et parler français (Perrin, 2006), Un petit séjour en France (Bartillat, 2004), De Gaulle philosophe (JC Lattès, 2002).