Irréductible fracture

ÉDITORIAL

Chaque jour nous apporte son petit lot de nouvelles qui montre combien sont profondes les fractures au sein de notre société. Pas seulement les fractures sociales qui s’aggravent et qui sont fort inquiétantes, mais aussi celles concernant les questions dites « sociétales » : PMA et GPA (dont il a été beaucoup question ces temps derniers), avortement, « mariage pour tous », euthanasie, transhumanisme… Entre adeptes et adversaires de ces pratiques, tout accommodement est impossible, tant elles révèlent des visions de l’homme irréductiblement inconciliables. Depuis quatre décennies au moins – grosso modo depuis Mai 68 –, les partisans des « avancées » sociétales, d’abord minoritaires parmi la population mais soutenus par tous les grands médias, volent de victoire en victoire selon un schéma bien rodé : chaque nouvelle transgression, nous promet-on, est la dernière jusqu’à ce qu’elle soit adoptée ; on passe alors à la suivante qui semblait impensable encore la veille. Et il n’y a aucune raison que cela cesse, puisque, conviction ou lâcheté, les élites au pouvoir appuient ces « avancées » qu’elles jugent inéluctables.

Une telle fracture met en danger le principe même de la démocratie qui suppose un consensus sur les principes essentiels de la vie en société, faute de quoi la majorité peut « légalement » imposer aux minorités récalcitrantes des lois moralement illégitimes qui créent un climat tyrannique de persécution. Nous en voyons les prémisses avec l’appel de certains à supprimer l’objection de conscience des médecins face à l’avortement. Certes, pour l’instant, nos sociétés « libérales » préservent encore les principaux attributs du bien commun (sauf quelques banlieues, paix sociale, paix extérieure, libertés fondamentales, notamment de pratique religieuse et d’évangélisation…), ce qui n’était le cas ni des premiers chrétiens ni sous les totalitarismes du XXe siècle ! Mais pour combien de temps encore ?

Jadis, à l’époque de la guerre des deux blocs Est-Ouest, existait déjà un clivage radical qui obligeait à un « choix de société », libérale ou collectiviste. Au moins, les fondements de la morale étaient-ils à peu près partagés. Aujourd’hui, la fissure est plus fondamentale encore, car elle touche l’homme lui-même, ce qu’il est, sa place dans l’univers. L’opposition, désormais, est entre ceux qui défendent l’existence d’une nature (ou d’une essence) humaine qui s’impose à nous et ceux qui nient cette commune nature et qui pensent donc l’homme libéré de toute contrainte à l’égard d’un donné qui le dépasserait – Dieu, la nature, la culture –, rien ne devant entraver sa volonté, ses désirs… Opposition, donc, entre ceux qui estiment nécessaires et même vitales des limites en tout domaine et ceux qui les rejettent, cherchant toujours à transgresser les normes au nom de la liberté.

Cette divergence tient précisément à deux conceptions fondamentalement différentes de la liberté : la « liberté de qualité », particulièrement développée par l’école héritière d’Aristote et saint Thomas d’Aquin, et la « liberté d’indifférence » issue du nominalisme de Guillaume d’Ockham au XIVe siècle (1). La première conception place la liberté au terme d’une éducation – éducation aux vertus notamment – qui permet à l’homme de choisir le bien conforme à sa nature, le choix du mal étant une déficience de la liberté (comme pour celui qui est dépendant de la drogue, par exemple, ou esclave de ses sens). La seconde conception se limite à la faculté de choisir les contraires : ainsi, pouvoir opter pour le bien ou le mal est-il l’essence de la liberté, laquelle relève de la seule volonté, quand la première dépend conjointement de la volonté et de la raison.

La révolution nominaliste

On ne dira jamais assez la véritable révolution qu’a été le nominalisme, la plus importante, sans doute, de l’histoire de l’Occident dans l’ordre des idées. Il a permis l’avènement de la modernité, modernité au sens de primauté donnée à la volonté et à l’émancipation de toutes les tutelles bridant la liberté d’indifférence. Toutes les dérives « sociétales » que nous connaissons aujourd’hui sont inscrites dans cette fausse conception de la liberté.

Ainsi, les tenants de la PMA, par exemple, s’indigneront que vous puissiez prétendre ne pas leur accorder cette liberté, rien ne vous forçant à y recourir vous-même ! Cette objection est logique, dès lors que la liberté procède de la seule volonté et du seul bien personnel, sans se soucier de savoir si l’acte recherché est un bien en soi, un bien pour autrui (ici l’enfant), ni de l’impact qu’il a sur la société.

La prospérité du nominalisme et de sa liberté d’indifférence est à l’origine du long mouvement de déchristianisation de l’Europe depuis la fin du Moyen Âge. Le paradoxe est que cette forme de pensée n’a été possible qu’en terre chrétienne, en raison de l’importance accordée à la liberté dans l’Évangile – aucune autre aire civilisationnelle n’a poussé si loin l’amour de la liberté. On peut donc dire que ce sont des chrétiens qui sont historiquement responsables de la lente sécularisation de nos sociétés : la chrétienté s’est peu à peu défaite de l’intérieur quand elle présentait encore une belle façade qui a fini par n’être plus qu’une illusion, d’où son effondrement.

Il est bon d’y penser avant de voir toujours les ennemis de l’Église à l’extérieur. Les pires ont toujours été en son sein, Benoît XVI nous l’avait rappelé en 2005 en évoquant les « loups ». Comment ne pas le voir aujourd’hui ?

Christophe Geffroy

(1) Terminologie employée par Servais Pinckaers, op dans son maître livre Les sources de la morale chrétienne (Academic Press Fribourg/Cerf, 1985).

© LA NEF n°308 Novembre 2018

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).