Suzanne au bain, d'après le Livre de Daniel © Commons.wikimedia.org

La faute au « cléricalisme » ?

Dans les affaires d’abus sexuels sur mineurs dans l’Église, le pape François a mis en avant le « cléricalisme » comme l’un des principaux facteurs explicatifs de ce phénomène tragique. Si l’abus d’autorité du prêtre à raison de sa fonction est en effet un élément important à prendre en compte, l’analyse ne peut en rester là et mérite une réflexion plus poussée. Explications.

Dans sa Lettre au peuple de Dieu (1), le pape François situe l’origine des abus sexuels dans le « cléricalisme ». Il est surprenant, de prime abord, d’imputer à une cause univoque un phénomène aussi complexe que celui de la pédophilie. On pourrait concevoir, par exemple, qu’en amont de tels crimes, sont entrés dans des séminaires ou des monastères des hommes qui pensaient pouvoir « sublimer leur libido » désordonnée dans la religion ; ou encore que des prédateurs se sont engagés dans le parcours vocationnel – comme dans d’autres filières, par exemple celle de l’éducation – assurés d’y trouver là un terrain de chasse. Il serait sans doute aussi pertinent de relever qu’un certain type d’homosexualité, qui s’exprime à travers l’éphébophilie, est du même genre que la pédophilie, et l’omerta magistérielle à ce sujet est quand même consternante.
On peut s’étonner aussi de voir assumée dans le discours ecclésial une accusation historiquement assénée par les adversaires de l’Église : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! », et parfaitement relayée encore aujourd’hui par les « radsocs » laïcards dénonçant l’ingérence de l’Église dans les questions sociétales. Il est vrai, cependant, qu’un Charles Péguy, qui était anticlérical avant sa conversion, le resta de façon encore plus véhémente après. Il faut lire ou relire le savoureux Dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle, où le gérant des Cahiers de la Quinzaine vitupère contre le « curé clérical » qui veut démonter l’éternel du temporel, qui est à la remorque du monde moderne, qui est encore plus détestable que le « curé laïque » en raison de l’onction qu’il met dans sa turpitude, de telle façon que « ce qu’il y a de bon dans les curés, ce qu’il y a d’agréable, c’est que, quand on les retrouve au bout de trente ans, on les retrouve aussi odieux que quand on les a quittés » ! Et Péguy de prophétiser : il n’y a pas de malheur des temps, il n’y a que le malheur des clercs.
Dans le lexique franciscain, il faut entendre par « cléricalisme » une « manière déviante de concevoir l’autorité dans l’Église » et une « attitude qui annule non seulement la personnalité des chrétiens, mais tend également à diminuer et à sous-évaluer la grâce baptismale que l’Esprit Saint a placée dans le cœur de notre peuple ».
Que les crimes sexuels perpétrés par des prêtres relèvent d’un abus de pouvoir ne fait pas de doute, et le pape François a raison de le souligner. On sait que la très grande majorité des actes de pédophilie ont lieu au sein même des familles. Or le prêtre exerce une paternité pastorale et, s’il en abuse à l’égard de « ses » enfants, cela correspond très précisément à un inceste spirituel. Tout peut partir de l’influence qu’il exerce sur les consciences. En pesant sur elles, en étant par trop directif, voire coercitif, il les viole déjà. Attention au prêtre qui prétend diriger le plus grand nombre d’âmes ! Il est déjà en quête d’un tableau de chasse, réduisant les personnes à des proies. Se tapit derrière cette volonté de possession un gourou potentiel. Il peut y ajouter la séduction de son « charisme ». Dans certaines communautés, la confusion entre le for interne et le for externe de supérieurs qui entendent confesser/diriger leurs sujets, au mépris des normes canoniques, constitue un élément supplémentaire de totalitarisme.

Les vieillards lubriques du livre de Daniel
Dans l’Ancien Testament, on trouve une illustration presque archétypale de cet abus de pouvoir chez les deux anciens pervers qui seront finalement confondus par Daniel. Ces vieillards lubriques, qui étaient des juges et qui « se donnaient pour guides du peuple » (Dn 13, 5), c’est-à-dire se prévalaient de leur autorité, qui, en raison de leur convoitise, « perdirent le sens, négligeant de regarder vers le Ciel et oubliant ses justes jugements » (13, 9), conçurent d’utiliser leur pouvoir pour parvenir à leur fin en cumulant dans leur iniquité les postures de juges et de (faux) témoins (13, 21) afin que, « parce que c’étaient des anciens du peuple, des juges » (13, 41), ils soient crus par l’assemblée plutôt que Suzanne qui clamait son innocence. On voit ici le poids institutionnel qui tente de réduire au silence la victime en refusant de l’écouter.
Mgr Éric de Moulins-Beaufort parle d’un sentiment de « toute-puissance » dans lequel des prêtres se sont complu, jusqu’à s’autoriser « à s’affranchir des lois » (2). Mgr Luc Ravel évoque un reliquat du privilège de l’exemption des lois dont bénéficiaient jadis les clercs (3), qui se traduit par un sentiment d’impunité. Les deux évêques, qui ont été confrontés à des « cas », parlent d’expérience et leur analyse mérite l’attention. Ils mettent aussi en cause la sacralisation du prêtre. L’argument ici peut cependant se retourner. N’est-ce pas par défaut de sens du sacré de l’homme – et de l’enfant, en l’occurrence – qu’on le réduit à un objet de concupiscence et à un moyen d’assouvir sa pulsion ? Même si ces crimes ont été encore récemment commis, il faut dire que la plupart d’entre eux – connus – relèvent aussi d’une époque où le prêtre a justement été désacralisé. On évoque aussi, comme remède, la promotion du laïcat, mais une telle promotion, justement fondée sur le sacerdoce baptismal, ne s’est-elle pas, hélas, bien souvent opérée pratiquement en termes de prise de pouvoir et de cléricalisation des laïcs ? Quant au comportement clérical, ne pourrait-on pas complètement s’en affranchir en acceptant de répondre simplement aux doutes soulevés courageusement à propos d’une inflexion possible de la doctrine ?

Abbé Christian Gouyaud

(1) Pape François, Lettre au peuple de Dieu, 20 août 2018.
(2) Mgr Éric de Moulins-Beaufort, « Que nous est-il arrivé ? De la sidération à l’action devant les abus sexuels dans l’Église », Nouvelle Revue Théologique, 140/1, janvier-mars 2018.
(3) Mgr Luc Ravel, « Mieux vaut tard », Lettre pastorale sur les abus sexuels, L’Église en Alsace, Hors-série, septembre 2018.

© LA NEF n°309 Décembre 2018

À propos Abbé Christian Gouyaud

Abbé Christian Gouyaud
Docteur en théologie, curé dans le diocèse de Strasbourg, membre de Totus tuus, il est l’auteur notamment de La catéchèse, vingt ans après le Catéchisme (Artège, 2012), Quelle prédication des fins dernières aujourd’hui ? (La Nef, 2011). Il collabore régulièrement à La Nef.