Emmanuel Macron © Gouvernement français-Commons.wikimedia.org

Ignominies en catimini

L’accusation de « complotisme » est devenue si infamante que l’esprit public gavé d’informations superficielles fait passer pour demi-fou quiconque entend décrypter la politique des États, qui est justement une véritable politique parce qu’elle est secrète. Est réputée complotiste, par exemple, toute évocation des cénacles où se réunissent en catimini des responsables politiques, financiers, industriels et autres « décideurs » de l’univers. Davos en est l’archétype mais il y en existe d’autres, tel le groupe de Bilderberg ou l’ERT (European Round Table) qui inspire tant d’initiatives de la Commission européenne. C’est l’un des pires aspects de la mondialisation que d’avoir pour ainsi dire transporté le lieu de la décision politique des discrets bureaux gouvernementaux à ces empyrées d’où rien ne filtre et qui, surtout, créent entre les dirigeants de la planète un « entre soi » si hermétique qu’il finit par les rendre plus solidaires les uns des autres qu’ils ne le sont de leur peuple. Voilà plusieurs décennies que, pour les dirigeants français, ce progressif transfert est devenu l’un des moyens de se donner un rôle planétaire pendant que la France, qu’ils ne se soucient plus de servir, perdait le sien, d’autant que ces tranquilles trahisons le diminuent à mesure.
Emmanuel Macron est le parangon de ces dirigeants dont on ne voit guère quel lien charnel l’attache au pays, à son peuple et ses intérêts, sans même parler de son histoire et sa géographie. La géographie, justement : comme elle parle ! Derrière de Gaulle on voyait Colombey ; derrière Pompidou le Cantal, et l’Auvergne derrière Giscard ; de même la Corrèze voisine marquait Chirac et Hollande, sans oublier le très enraciné Mitterrand sur fond de Charente et de Landes. Derrière Sarkozy, peu de choses, mais derrière Macron, rien, nulle terre ni paysage, à peine le Touquet, ses plages, ses brumes, et la mer : un univers « liquide » qui certes va bien avec l’ère post-moderne, mais ne fait pas un enracinement. Notons que le Premier ministre vient aussi d’un port, Le Havre, et l’on aura une illustration parfaite de la vieille opposition géopolitique entre les peuples de la terre, attachés au temps long et aux identités durables, et ceux de la mer qui ne connaissent ni les frontières ni l’épaisseur des civilisations : mondialistes par nature.
Coupée de ce qu’on nomme désormais « les territoires », donc du peuple et de ses réalités, la politique intérieure de M. Macron subit le choc en retour de Français qui n’ont trouvé que leurs gilets jaunes pour être enfin visibles et rappeler que ne comptent pas seulement ses vues planétaires sur l’écologie, le sort des immigrés ou l’émancipation des chères minorités, mais qu’il existe aussi en tant que peuple, lequel a besoin d’un État protecteur à l’heure où la technique donne à l’égoïsme et au commerce élevés à la hauteur d’une science des moyens inouïs, plus destructeurs qu’ils ne furent jamais. Quant au peuple comme sujet de l’histoire et voix dans le monde, dont la traduction immédiate est la politique étrangère, le détachement macronien est encore pire. Nous avons pointé ici plusieurs décisions contraires aux intérêts traditionnels de la France, telles le torpillage, en octobre à Erevan, de la francophonie confiée à l’un de nos adversaires les plus acharnés en Afrique, Paul Kagamé (un lecteur de Lausanne m’invite à revenir sur ce point, et j’y reviendrai, mais notons en passant que M. Macron rencontra M. Kagamé à Davos), ou les accords de Marrakech, eux aussi signés en catimini, ou encore sa politique allemande.

Le traité franco-allemand
Le 18 novembre, peu après les commémorations au cours desquelles Mme Merkel fut tant mise à l’honneur qu’on croyait commémorer une victoire franco-allemande, M. Macron s’en alla prononcer devant le Bundestag un long discours dans lequel il opposa, à la France enfermée dans une conception étriquée de la souveraineté (ce curieux président a pris l’habitude de décocher ses flèches à son propre pays depuis l’étranger), une bonne Allemagne qui serait, elle, « ouverte sur le monde ». On pourrait objecter que le « nationalisme étroit » est préférable au nationalisme large, qui est celui des empires, mais on constate que cette « déclaration d‘amour » relevée par la seule presse allemande se traduisit peu après par un traité signé le 22 janvier à Aix-la-Chapelle qui donne un droit de regard à Berlin sur les instruments diplomatiques et militaires français. Hélas, à l’heure où ces lignes sont écrites, soit quatre jours avant sa signature, le texte du traité est encore tenu secret – « hors débat », bien entendu ; il n’est encore connu que par son titre, tel que le formula le 8 janvier un communiqué de l’Élysée « traité de coopération et d’intégration franco-allemande ». « Intégration » ! Une indiscrétion de Wikistrike, site pirate, révèle des points inquiétants, telle la création d’un conseil franco-allemand de défense, qui aurait un droit de regard sur tout recours à la force, même nucléaire ; et que son article 8 fixerait que « l’admission de l’Allemagne parmi les membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU est une priorité de la diplomatie franco-allemande ». Diplomatie franco-allemande ? Mais n’allons pas plus loin, par crainte d’être accusé de complotisme, et attendons le texte de cet important traité quand on voudra bien le faire connaître.

Paul-Marie Coûteaux

© LA NEF n°311 Février 2019

À propos Paul-Marie Couteaux

Paul-Marie Couteaux
Écrivain, essayiste, député européen (1999-2009), chroniqueur de La Nef, il dirige Les Cahiers de l’Indépendance, revue des souverainistes de tous horizons, et est l’auteur de nombreux ouvrages dont De Gaulle, espérer contre tout. Lettre ouverte à Régis Debray (Xenia, 2010), Etre et parler français (Perrin, 2006), Un petit séjour en France (Bartillat, 2004), De Gaulle philosophe (JC Lattès, 2002).