Père Louis-Marie Guitton

La joie au bout du chemin

Le Père Louis-Marie Guitton, curé dans le diocèse de Fréjus-Toulon, est responsable de l’Observatoire socio-politique (OSP) mis en place par Mgr Rey ; il a fondé pour la France l’association Courage qui s’occupe de l’accompagnement spirituel des personnes homosexuelles. Entretien.

La Nef – L’apostolat Courage est né aux États-Unis : comment et dans quel but est née cette association ?
Père Louis-Marie Guitton
– Courage est né en 1980 quand l’archevêque de New York réalisa qu’il n’existait pas d’accompagnement spécifique pour les personnes homosexuelles au sein de l’Église. Beaucoup, se sentant abandonnées, préféraient fréquenter les milieux gays et adopter leur style de vie, incompatible avec la vocation d’enfants de Dieu.
Il décida de former un groupe de soutien spirituel qui aiderait les personnes ayant des attirances homosexuelles à vivre une vie chaste dans la fraternité et la vérité, par la communion fraternelle, la prière et les sacrements. La première réunion de l’apostolat eut lieu en 1980 autour du Père John Harvey. Avec l’approbation du Saint-Siège, Courage compte aujourd’hui des centaines de groupes dans le monde entier.

Comment s’est créée la branche française de Courage et quel est votre statut au regard de l’Église ?
En France, l’apostolat a débuté en 2014 sous l’impulsion de Mili Hawran. Nous sommes allés rencontrer Courage aux États-Unis, où il fait partie du paysage ecclésial. L’intuition est de réunir des groupes de personnes ayant une attirance homosexuelle avec un prêtre : il assure l’animation des réunions et propose un accompagnement spirituel. Aux États-Unis, Courage est une Association publique cléricale, selon les normes du Droit canon : n’en sont « membres » stricto sensu que les prêtres.
En France, Courage est une Association classique, qui n’exerce jamais son activité sans l’approbation et l’accord explicite de l’évêque du lieu. Nous n’avons évidemment pas le même rayonnement qu’aux États-Unis, où une dizaine d’évêques participent chaque année à la session d’été.

Quel est le message concret de l’Église sur les personnes homosexuelles et est-il susceptible d’évoluer ?
Le terme d’homosexualité ne fait pas partie du vocabulaire biblique. Si le concept de tendance, fruit de l’élaboration psychologique du siècle dernier, lui est étranger, la réalité y est présente. La Bible parle d’actes et de comportements homosexuels, qu’elle condamne. Le Catéchisme de l’Église catholique (CEC) parle, lui, d’« actes intrinsèquement désordonnés », au sens où les relations sexuelles entre personnes de même sexe contredisent le projet de Dieu pour ses créatures, qui comprend la différence sexuée.
Ce qui doit évoluer, c’est l’attention aux personnes. La question n’est pas tant de rappeler ce que l’Église dit sur l’homosexualité que de savoir ce qu’elle a à dire aux homosexuels. Le suivi des personnes qui ressentent une attirance pour le même sexe constitue un vrai défi pastoral, dans la mesure où cette question est rarement prise en compte pour elle-même. Faute d’une réflexion sérieuse et d’un accompagnement authentique, l’opinion la plus répandue est que l’Église n’aime pas les personnes homosexuelles et qu’elle les rejette.
« La chose dont a le plus besoin l’Église aujourd’hui, c’est la capacité de soigner les blessures et de réchauffer le cœur des fidèles », dit le pape. La répétition des principes doctrinaux ne peut toucher les cœurs si aucun effort n’est fait pour se rapprocher des personnes et pour leur manifester une attention aimante : non pas des leçons de morale, mais des signes de la miséricorde et de la tendresse de Dieu.

L’Église a toujours distingué le péché et le pécheur, professant amour du pécheur et rejet du péché : comment expliquer cette vérité aujourd’hui dans le cas de l’homosexualité ?
L’homosexualité en tant qu’attirance ou inclination non choisie n’est pas un péché. Cette réalité psychologique est souvent vécue de manière douloureuse en soi (indépendamment du regard des autres). Le rejet par la famille ne fait qu’ajouter de la souffrance à la souffrance. Tout ce qui touche à l’identité de la personne, à sa construction affective et sexuelle est extrêmement sensible.
Ce sont les actes dont le caractère peccamineux est en cause. Une attirance homosexuelle sans passage à l’acte n’est pas susceptible de jugement moral négatif. S’engager dans une relation homosexuelle s’oppose en revanche à la loi de Dieu qui a créé le couple « homme-femme ». La relation intime entre les deux repose sur la différence et la complémentarité, ouverte au don de la vie. Deux personnes homosexuelles peuvent vivre une belle amitié et une grande communion, qui ne seront jamais conjugales.

Courage appelle ceux ou celles qui les rejoignent à la chasteté : comment est-ce reçu par les personnes que vous aidez ?
La chasteté ne doit pas être utilisée comme un épouvantail. On a l’impression que pour certains elle ne concernerait que deux catégories de personnes : les homosexuels et les divorcés-remariés. C’est une vue moralisante et hypocrite. À l’inverse, d’autres voudraient que la chasteté ne soit réservée qu’à un tout petit nombre, ceux qui s’y sentiraient appelés. Courage dit simplement que nous sommes tous appelés à la chasteté, indépendamment de nos attirances et de notre état de vie. On confond aussi chasteté et continence.
Le discours de l’Église s’est longtemps limité à la mise en garde contre le péché d’homosexualité. C’est insuffisant : si l’on veut annoncer une Bonne Nouvelle, on ne doit pas seulement dénoncer. L’amour inconditionnel du Christ est le premier message. Mais sommes-nous vraiment persuadés que l’Évangile est une bonne nouvelle qui éclaire aussi notre manière d’aimer, notre sexualité et notre affectivité ? Sommes-nous prêts à redécouvrir la beauté de l’amitié, comme relation non érotisée ? L’Évangile propose un chemin exigeant certes, mais qui offre au bout du compte épanouissement, joie et libération.

Beaucoup aujourd’hui tendent à « essentialiser » l’homosexualité : qu’en pensez-vous ?
Le terme homosexualité désigne trop souvent une catégorie de personnes. Si on peut parler de personnes qui ressentent une inclination ou tendance homosexuelle, on ne peut définir quel­qu’un par son homosexualité… ni par son hétérosexualité.
Selon le Catéchisme de l’Église catholique, « l’homosexualité désigne les relations entre des hommes ou des femmes qui éprouvent une attirance sexuelle, exclusive ou prédominante, envers des personnes du même sexe. […] Elle revêt des formes très variables à travers les siècles et les cultures. Sa genèse psychique reste largement inexpliquée » (CEC n°2357). On doit donc plutôt parler d’homosexualités. Cette attirance est plus ou moins enracinée, plus ou moins durable. Une personne peut avoir eu des « expériences homosexuelles » et ne pas y revenir. Si on ne choisit pas ce que l’on ressent, on peut choisir en revanche sa manière de vivre. La personne humaine est bien plus que la somme de ses émotions !

On a beaucoup évoqué ces temps derniers la présence d’un « lobby gay » dans l’Église : que cela vous inspire-t-il ?
Le pape François est resté sobre sur ce sujet, se limitant à répondre à des questions en conférence de presse. La question sur un « lobby gay » dans l’Église est celle qui a entraîné sa phrase devenue fameuse : « Un homosexuel de bonne volonté et qui cherche le Seigneur… Qui suis-je pour le juger ? » Mais la réponse disait aussi que les lobbies n’étaient pas tous bons, le lobby gay en particulier. Quant à savoir s’il était présent au Vatican, il ne l’a pas affirmé.
Depuis, il a évoqué le fait que l’homosexualité semblait « être à la mode dans la société » et que cette mode pouvait influencer la vie de l’Église. Cela touche la question délicate de l’homosexualité dans le clergé. Celle-ci est encore largement taboue. Peut-être faudra-t-il se demander un jour dans quelle mesure elle freine le développement de propositions pastorales dans ce domaine. Qui osera affronter cette difficulté ?
La question ne serait pas tant d’enquêter sur la sensibilité homosexuelle de certains prêtres, que de se demander si le fait de s’identifier à cette attirance n’en pousse pas quelques-uns à épouser la cause des lobbies, oubliant au passage le message évangélique sur l’amour. La réforme du clergé est sans cesse d’actualité…

Propos recueillis par Christophe Geffroy

Association Courage France : 68 impasse Beaulieu, 83100 Toulon. Site : http://couragefrance.fr/

© LA NEF n°311 Février 2019

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).