Gilets jaunes © Eric-Pothier-AdobeStock

Pour le retour du politique

ÉDITORIAL

Face à la contestation des Gilets jaunes, le président Macron ouvre un « grand débat national » qui se déroulera jusqu’au 15 mars. Ce procédé, légitime en soi, est cependant révélateur de la déliquescence du politique et donc du fonctionnement même de la démocratie.

D’abord ce débat est censé aborder des thèmes tellement nombreux et disparates que cela en devient un véritable « fourre-tout », il est ainsi difficile d’établir une hiérarchie des priorités. Une telle initiative donne surtout l’impression d’avoir comme objectif de désarmer la contestation en détournant l’attention – et pendant ce temps, M. Macron signe à Aix-la-Chapelle, dans la plus grande discrétion et sans l’ombre d’un débat, un important traité avec l’Allemagne.

Ensuite ce « grand débat » n’a aucun statut contraignant, si bien que le gouvernement en fera ce que bon lui semblera. On a bien vu lors des états généraux de la bioéthique combien il faisait peu de cas d’une consultation de la base lorsque celle-ci ne va pas dans son sens (une large majorité des personnes s’était prononcée contre la PMA, ce qui n’a strictement rien changé).

Enfin les lieux de débats existent en démocratie – médias, élections, partis, référendums, Parlement… – sans avoir à en créer de nouveaux, artificiels et phagocytés par le pouvoir. Le recours à ce subterfuge montre, s’il en était besoin, combien les instances régulatrices du débat démocratique ne fonctionnent plus : une majorité de nos concitoyens se sent exclue et non représentée.

Un problème de représentation

Prenons le cas des médias. Même s’il faut reconnaître que sur la « mondialisation heureuse » de M. Macron des voix discordantes s’expriment de plus en plus, conscientes de ses conséquences dévastatrices (règne de l’argent-roi, extension de la pauvreté, délitement du lien social…), il n’en demeure pas moins que les médias les plus influents – la télévision notamment – partagent tous la même idéologie. Ils sont les gardiens vigilants du politiquement correct, ignorant le besoin d’enracinement des peuples et donc les problèmes soulevés par l’immigration massive et l’islam. Surtout, ils militent unanimement pour la « culture de mort », pour la déconstruction anthropologique en cours et pour toutes les transgressions morales. Le simple fait qu’un François-Xavier Bellamy ait évoqué, « à titre personnel », son opposition à l’avortement a déclenché un tsunami médiatique – le cas d’Agnès Thill est également éloquent. C’est très clair : il y a des opinions interdites et leur périmètre ne cesse de s’élargir, les Gilets jaunes l’ont bien compris !

Le référendum ? Alors que son principe était dans l’esprit de la Ve République, les présidents ont très peu utilisé ce moyen de consultation simple et direct. Et une des rares fois où un référendum a été mis en œuvre sur un sujet central, l’Europe en 2005, nos dirigeants n’en ont tenu aucun compte en imposant sous une autre forme ce que les Français avaient massivement rejeté !

Quant au Parlement, il connaît un grave problème de représentation qui tient aussi bien au discrédit des partis politiques qu’au décalage entre les idées majoritaires parmi le peuple et celles des députés censés les incarner. Et la droite bourgeoise n’essaie même pas de s’émanciper du magistère moral de la gauche boboïsée déconfite – tutelle aussi ridicule que paralysante –, qui désigne encore qui est fréquentable et qui ne l’est pas.

La désagrégation du lien social

Comme au XIXe siècle où la bourgeoisie avait peur du peuple et imposait un suffrage censitaire pour le tenir à distance, aujourd’hui la « France d’en haut » cultive la même peur du peuple, un même mépris pour cette « France périphérique » qui lui est devenue totalement étrangère et qui ne dispose d’aucun moyen d’expression.

Une différence toutefois : aujourd’hui, l’individualisme exacerbé, l’éclatement de la famille, l’effacement des corps intermédiaires, la primauté de l’argent, la prédominance du virtuel… tout cela a entraîné une désagrégation sans précédent du lien social. Or si les Gilets jaunes sont une réaction aux points soulevés plus haut, ils ont surtout trouvé dans les rassemblements autour des ronds-points un lieu de fraternité et de solidarité qui n’existe plus ailleurs : cela ne devrait-il pas nous interpeller, surtout nous chrétiens (1) ?

Ces Gilets jaunes sont un révélateur supplémentaire du dysfonctionnement de notre démocratie. Fondamentalement, l’enjeu est de redonner toute sa place au politique, car la démocratie n’a de sens que moyennant la primauté du politique sur toutes les autres instances qui, aujourd’hui, ont pris le dessus : l’économique, le financier, l’Union européenne… Le politique a été remplacé par le concept de « gouvernance », laquelle est largement aux mains d’« experts » qui agissent dans l’ombre sans aucune légitimité démocratique. Et l’on s’étonne de la crise actuelle !

Christophe Geffroy

(1) C’est le sens du bel « Appel pour un nouveau catholicisme social », paru le 19 janvier 2019 sur le site de La Vie.

© LA NEF n°311 Février 2019

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).