Angela Merkel et Emmnauel Macron © Адміністрація Президента України-Commons.wikimedia.org

L’« intégration » franco-allemande

Protégée par la coupable indifférence de l’opinion pour les affaires étrangères, la longue liste des États avec lesquels Paris se brouille ne cesse de s’allonger. Visitant fin janvier l’Égypte, M. Macron (après avoir cru bon d’attaquer le gouvernement japonais pour les mauvaises conditions de détention de M. Ghosn, sortie qui indisposa deux gouvernements à la fois) déclara devant un Président égyptien ébahi que la stabilité et la paix de son pays étaient conditionnées par l’État de droit ! Le président Al-Sissi refusa-t-il, comme on le dit, de serrer la main de son homologue français, au point qu’il fallut improviser un tête à tête à l’aéroport pour réparer l’affront ? Qu’importe, nos médias négligèrent de relever le torrent de critiques qui pleut depuis lors sur la France dans la presse égyptienne, d’où ressort pourtant la crainte que l’ère des contrats égyptiens, si précieux ces dernières années notamment en matière d’armement, ne s’achève vite. Il est vrai que, sévère ou désinvolte avec beaucoup, M. Macron ne l’est pas avec tous : il épargne la Turquie et l’Arabie Séoudite et choisit son partenaire de prédilection, l’Allemagne, à qui rien n’est refusé.
L’Allemagne, donc : empli de ces propos de miel qu’il multiplie à l’égard de l’Allemagne (« la part que je ne comprends pas en allemand a un charme romantique que le français ne m’apporte plus » – notons ce « plus » assez curieux), M. Macron s’en alla, le 22 janvier, à Aix-la-Chapelle signer un traité qui combla d’aise la diplomatie allemande, couronnant la Chancelière, pourtant sur le déclin, d’une réussite inespérée. Ce traité que nous mentionnions dans notre précédente chronique (sans l’évaluer puisqu’il ne fit l’objet d’aucune information ni débats préalables) est enfin connu par le menu.
Son titre innove : « Traité de coopération (formule habituelle) ET d’intégration ». L’intégration étant l’« incorporation d’un nouvel élément à un système », on voit mal le sens : qui intègre quoi ? S’il s’agit de coopération européenne, pourquoi ne pas le dire ? Sans doute l’Allemagne, qui refuse tout abandon de souveraineté, préféra-t-elle rester dans le vague… En son Préambule, il réaffirme l’attachement commun à « un marché mondial ouvert », puis viennent différents articles visant à l’établissement d’une politique étrangère commune. L’article 3 fixe des consultations « afin de définir des positions communes sur toute décision importante » – est-ce là subordonner les opérations extérieures de la France à des « décisions conjointes » ? L’Allemagne, qui n’en fait pas, a tout à gagner à ce droit de regard, tandis que l’article 4 entend étendre la coopération militaire en enjoignant les deux États à agir « conjointement en matière de sécurité » et créé un « Conseil franco-allemand de défense ». Ici encore, la France apporte beaucoup plus dans la corbeille « intégrée », notamment, si les mots ont un sens, son arme nucléaire et un effort militaire (60 milliards de dollars, en hausse, contre 40 milliards, en baisse, pour l’Allemagne). L’article 8 prévoit, comme nous l’annoncions voici six mois, des échanges de diplomates dans les instances multilatérales, notamment l’ONU, aux fins de parvenir à des « positions communes » (garantie de paralysies nombreuses, tant les positions sont éloignées sur la plupart des théâtres, en particulier au Proche-Orient), affirmant que « l’admission de la République Fédérale d’Allemagne en tant que membre permanent du Conseil de Sécurité est une priorité de la diplomatie “franco-allemande” ». Sic !
À ceux qui se sont alarmés de tant de grâces, les thuriféraires de ce qui passe pour le couple franco-allemand répondent qu’il ne s’agit là que d’orientations destinées à renforcer le cœur d’une Europe unifiée. Passons sur le fait que ladite unification est sans cesse démentie alentours, de l’Angleterre à la Hongrie, de la Pologne à l’Italie, pour observer que, sous couvert d’unification européenne, les dividendes allemands viennent vite : dès mars, le siège français à l’ONU sera réputé occupé deux mois durant par l’Ambassadeur allemand aussi bien que le Français (étrange mélange de deux statuts différents, guère compatible avec l’actuelle Charte), tandis que se préparent l’ouverture d’ambassades franco-allemandes à Dacca, Khartoum et Lagos, ainsi que, pour 2020, de dix « centres culturels franco-allemands ».
Il suffit de rappeler les partenariats franco-allemands en matière industrielle pour savoir ce que l’Allemagne entend par « partenariat » : il y a 60 ans, l’Allemagne n’avait plus d’industrie aéronautique ; la coopération franco-allemande se chargea de lui en donner avec Airbus, dont l’essentiel de l’activité fut longtemps à Toulouse, sous direction française et qui est désormais à Hambourg (notamment) sous direction allemande. On pourrait en dire autant de l’industrie pharmaceutique française, longtemps brillante, désormais partagée entre laboratoires américains et allemands, et regarder ce que faillit être, sans le véto de la commissaire européenne à la concurrence, la vente, tant voulue par M. Macron, de la branche Transports d’Alstom : sous couvert de « pôle européen », une fusion-acquisition au bénéfice de Siemens. C’est ainsi que la France distribue ses dernières cartes, glissant vers le déclassement politique, et donc économique, dont les actuels troubles sociaux typiques d’un pays qui s’appauvrit, ne sont que les prodromes.

Paul-Marie Coûteaux

© LA NEF n°312 Mars 2019

À propos Paul-Marie Couteaux

Paul-Marie Couteaux
Écrivain, essayiste, député européen (1999-2009), chroniqueur de La Nef, il dirige Les Cahiers de l’Indépendance, revue des souverainistes de tous horizons, et est l’auteur de nombreux ouvrages dont De Gaulle, espérer contre tout. Lettre ouverte à Régis Debray (Xenia, 2010), Etre et parler français (Perrin, 2006), Un petit séjour en France (Bartillat, 2004), De Gaulle philosophe (JC Lattès, 2002).