Benoît XVI et la crise de l’Église

L’incendie de Notre-Dame aura, et à juste titre, fait disparaître le début de polémique qui entourait la publication d’un texte du pape émérite sur la question des abus sexuels dans l’Église. Il n’est pourtant pas inutile de revenir sur le débat qu’a suscité ce texte, profond comme le sont généralement les écrits de son auteur. De nombreux catholiques se sont émus de ce que, retiré de la vie ecclésiale et ayant renoncé à sa charge, Benoît XVI se permette de donner son avis : pourtant, en tant qu’acteur crucial et observateur éclairé des soixante dernières années de la vie de l’Église, qui autant que lui serait fondé à s’exprimer et à nous rappeler aux vrais enjeux moraux et spirituels ?
Certains ont cru lestement voir dans ces quelques pages une disculpation de l’Église et un oubli des victimes. Rien n’est plus faux, Benoît XVI donnant notamment l’exemple d’une jeune fille servante d’autel abusée par un prêtre. Tout au contraire, celui qui fut le cardinal Ratzinger puis le pape Benoît XVI aura lutté une grande partie de sa vie contre les crimes sexuels dans l’Église, et il est fort malvenu de lui reprocher, à lui, de négliger ce pan-ci du scandale.

Au-delà de l’autoflagellation
Mais la visée de ce texte est bien supérieure à un simple constat, qui n’aurait aucun intérêt tant il a été dressé ces dernières années, et la lumière commence d’être faite, malgré les obstacles qui demeurent. En réalité, certains détracteurs de Benoît XVI ne supportent pas qu’il ne se limite pas à une flagellation habituelle de l’Église et à une repentance politiquement correcte. Pourtant, non seulement Benoît XVI n’a aucune raison de se repentir en la matière, mais encore il tente surtout par ce texte de contribuer au salut de l’Église. D’abord en rappelant que c’est la congruence inopinée de deux événements qui ont créé les conditions de cette dégénérescence interne, le mouvement de « 68 » par où toute morale commune s’est délitée dans la société et la révision des fondements de la morale à l’intérieur de l’Église. Ainsi, affirme-t-il, « que, dans les deux décennies entre 1960 et 1980, les critères qui prévalaient sur la sexualité se sont complètement effondrés et qu’il en est résulté une absence de normes auxquelles on a tenté de remédier ». Et d’ajouter : « À la même époque, indépendamment de cette évolution, la théologie morale catholique a connu un effondrement qui a rendu l’Église sans défense face à ces changements dans la société. » Bien plus qu’à une analyse, déjà faite, de la société postmoderne, c’est à une nouvelle compréhension de ce qui est advenu dans l’Église elle-même que se livre Benoît XVI.
Il rappelle notamment qu’il ne peut y avoir de morale sans foi vivante, et que c’est donc d’abord cette foi qu’il faut ranimer et revivifier, sans quoi toute action interne pour purifier l’Église ne sera qu’un pansement provisoire : « Ce n’est que lorsque la foi ne détermine plus les actes de l’homme que de tels crimes sont possibles. » C’est donc autre chose que le « cléricalisme » qu’il fustige et c’est là qu’on sent que certains catholiques laïcs sont désappointés, qui étaient pour certains déjà sur les starting-blocks pour prendre le pouvoir. Dans ce sens, Benoît XVI, s’il salue la volonté de Vatican II de remettre l’Eucharistie au cœur de l’Église, rappelle aussi combien cela n’a pas été accompli entièrement, combien même c’est parfois le contraire qui s’est passé.

Continuer à aimer l’Église
Plus loin, il a cette phrase sans concession : « Le martyre est une catégorie fondamentale de l’existence chrétienne. » De quel martyre parle-t-il ? Certainement de celui qui est vécu intérieurement plus que dans un supplice physique, et qui est la conséquence de la recherche d’une vie droite, fidèle à ses engagements. On ne peut qu’entendre ici un rappel violent à la chasteté des hommes d’Église qui en font le vœu. Le pape émérite procède aussi à un rétablissement de la « loi naturelle », dans la lignée des docteurs de l’Église comme fondement de toute morale possible, liant cette loi naturelle à la foi catholique : « Il existe un minimum moral qui est indissolublement lié au principe fondateur de la foi et qui doit être défendu si nous ne voulons pas réduire la foi à une théorie et reconnaître au contraire qu’elle s’incarne dans la vie concrète. »
Mais surtout, et c’est là sans doute le cœur de son message, Benoît XVI dévoile l’un des pires visages du Mal : si « la puissance du mal naît de notre refus d’aimer Dieu », c’est, dit-il, que dans sa ruse ultime, il « veut nous prouver que Dieu lui-même n’est pas bon, et ainsi nous détourner de Lui ». Ainsi nous adjure-t-il à continuer d’aimer et espérer dans l’Église de Dieu, quand bien même de trop nombreux pasteurs l’ont provisoirement défigurée.

Jacques de Guillebon

© LA NEF n°314 Mai 2019

À propos Jacques de Guillebon

Jacques de Guillebon
Écrivain, essayiste, chroniqueur de La Nef, rédacteur en chef de L'Incorrect, il est l’auteur notamment de Anarchrist. Une histoire de l’anarchisme chrétien (avec Falk van Gaver, Desclée de Brouwer, 2015), L’impasse. Du mariage laïc au mariage gay (Editions de l’Œuvre, 2012), Le nouvel ordre amoureux (avec Falk van Gaver, Editions de l’Œuvre, 2008), Nous sommes les enfants de personnes (Presses de la Renaissance, 2005, rééd. Xenia, 2010).