Jean-Pierre Denis © Bruno Lévy-Cerf

Un christianisme attestataire

Jean-Pierre Denis, directeur de La Vie, est aussi essayiste et poète. Son dernier livre (1) est un appel stimulant et bienvenu au réveil des catholiques. Nous l’avons rencontré. Entretien.

La Nef – La place du christianisme dans notre société alimente une réflexion nourrie, la plupart insistant sur sa disparition progressive (O. Roy, J. Fourquet), d’autres, tout en partageant ce constat, le voyant résister en se réorganisant (Y. Raison du Cleuziou) ; votre livre arrive dans ce contexte alors que vous le portez depuis longtemps en vous : comment le situez-vous par rapport à ces études dans l’ensemble assez pessimistes ?
Jean-Pierre Denis – Un bon médecin n’a pas peur de la maladie. Pour espérer la guérir, il faut oser un diagnostic sérieux. Constatons donc que les résultats d’analyses sont mauvais, voire exécrables. Tous les taux de pratique – les sacrements, la catéchèse, les vocations – se situent en dessous du seuil vital, et ils n’ont pas cessé de se dégrader, malgré tous les dispositifs mis en place pour masquer les progrès du mal, du type plan pastoral et regroupement paroissial. Dans certains endroits, l’Église est en grand danger de mort cérébrale, voire de disparition pure et simple. Et je ne parle pas seulement de paroisses de village ou même de culte, je parle aussi de culture, de la société sécularisée, de l’apostasie tranquille d’un Occident qui désormais ne se reconnaît plus dans le christianisme qui lui a donné vie. Je parle de production artistique et intellectuelle.
Or c’est dans ce contexte, sur ce corps affaibli que surviennent des affaires d’abus sexuels, qui nous empoisonnent littéralement le sang. Leur toxicité a été sous-estimée depuis vingt ans, dans tous les pays et par toutes les tendances idéologiques. Pis, alors que le corps de l’Église est gravement atteint, et que le patient découvre qu’il aurait dû se soigner plus tôt, vu de l’extérieur, on tend à confondre la maladie et le corps. Du coup, on tient de plus en plus fermement ses distances – appelez cela laïcisme, sécularisation, ou indifférence plus ou moins hostile, inculture religieuse, voire ignorance crasse. Voyez ces prêtres qui se font insulter. Ces chrétiens qui n’osent pas se dire croyants.
Mais ce diagnostic posé, paradoxalement, on respire mieux. On sent qu’il faut changer complètement d’approche. Ne plus se contenter de prendre de jolies pilules qui ne servent qu’à agir sur quelques symptômes. Privilégier un traitement de fond. C’est alors que l’on retrouve une grande espérance. Débarrassés des illusions de la puissance, libérés de la tentation du déni, déniaisés quand nous pensions à une sécularisation tranquille, nous commençons à retrouver du cœur à l’ouvrage. Nous redressons les épaules, mais nous ne faisons plus la leçon, nous essayons de prêcher par l’exemple. C’est ce que comprennent si bien les jeunes catholiques, ce que j’appelle la « génération catho ++ ». Leur statut de minoritaires, ils ne le nient pas, mais il ne les paralyse pas.

Vous défendez – à mon sens à très juste titre – un « christianisme désarmé » et la nécessité de moyens pauvres ou faibles : comment situez-vous cette approche par rapport à la question qui était jadis celle de la « chrétienté » ou, de façon plus modeste aujourd’hui, celle de savoir s’il faut essayer de recréer un environnement plus favorable à l’épanouissement de la foi ?
La foi ne naît pas sur un terrain vierge. Je ne crois pas à la génération spontanée et je trouve étrange que l’on se permette de prendre de haut les époques anciennes en prétendant que la foi était « imposée », donc superficielle, quand la nôtre serait « choisie », donc profonde. Sociologique, la foi des bâtisseurs de Notre-Dame ? Habitué, le martyre des carmélites de Compiègne ? Contrainte, la mystique de Thérèse de Lisieux ? Cela n’a juste aucun sens ! Mais je ne crois pas qu’il soit possible ou même souhaitable de revenir aux modèles d’une civilisation en grande partie disparue. Je pense que tout est dans saint Paul : « c’est quand je suis faible que je suis fort », c’est quand je pratique ce que j’appelle les valeurs faibles, la pauvreté, l’humilité, la charité, la ritualité… Et quand je le fais en catholique, tranquillement mais explicitement. C’est alors que je recrée ce que vous appelez un environnement favorable, et d’abord par proximité, au travail, en famille, avec mes voisins, dans la conversation quotidienne, quand je propose à quelqu’un de prier pour lui, par exemple, ou de venir un jour à l’église.

Et, sur un autre plan, toujours au regard des « moyens faibles », que pensez-vous des « méthodes » d’évangélisation inspirées des évangéliques américains et du marketing dont on nous vante « l’efficacité » qui serait seule à même de « sauver nos paroisses » ?
Sans doute le modèle américain est-il bon pour les Américains. Mais la sécularisation rattrape à grande vitesse les États-Unis, à très et trop grande vitesse. Et à mon avis, l’alliance de certains évangéliques avec Donald Trump n’arrangera rien sur le long terme. Le catholicisme politique, de gauche ou de droite, est le berceau de tant de désillusions et de compromissions… On risque d’avoir de plus en plus, comme en Europe, une gauche libérale sécularisée et une droite populiste qui défendra un christianisme athée. Pour le reste, je n’ai pas beaucoup de goût pour le marketing, je n’y crois pas plus que ça. Pour moi, la question n’a pas beaucoup changé depuis l’Évangile. C’est celle de Jésus à Pierre : « M’aimes-tu ? » Ce n’est pas du marketing, ça, c’est de l’amour ! Avouez que c’est plus puissant, plus engageant !
S’il y a quelque chose à retenir de la culture évangélique, c’est ce christianisme attestataire qui est pour moi au cœur de la question. Autrefois, nous déléguions à des professionnels le soin de la transmission du message et la cohésion de l’appartenance. Désormais, l’institution est à terre (et parfois à taire). Du coup, chaque baptisé se trouve devant une question simple, comme dans l’émission radiophonique d’autrefois : « Stop ou encore ? » À chacun de se demander s’il veut que l’Église continue son chemin terrestre et que l’Occident reste chrétien. Si non, rideau ! Mais si oui, action ! À chacun de prendre en charge la mission, l’annonce. À chacun de témoigner. Et je dirais, de manière plus cruciale, à chacun d’écouter. Car à force de parler très fort de toutes sortes de sujets politiques ou éthiques, nous avons perdu la capacité d’entendre. Baissons d’un ton, et nous entendrons que beaucoup de personnes nous réclament l’Évangile, à bas bruit, sans trop le savoir parfois. Que leur disons-nous ?

J’ai lu quelque part que votre livre était l’anti-Rod Dreher, alors qu’il me semble que vos deux messages sont plus complémentaires que contradictoires : qu’en pensez-vous ?
Je suis mal placé pour juger. J’ai dit dans un précédent ouvrage, en 2010, que le christianisme est contre-culturel, au sens où Benoît XVI parlait de « minorités créatives ». Permettez-moi de préciser que l’enjeu est d’être « contre-culturel dans sa culture », non pas à côté ou contre elle. Cela suppose de privilégier les hôpitaux de campagne, plutôt que les forteresses. Je comprends la nécessité de communautés cohérentes où l’on peut se ressourcer, accueillir et créer, mais je pense qu’il faut aussi se tenir à tous les carrefours existentiels, là où comme mon père mourant on nous demande : « Quel est le chemin ? »

Vous estimez que les catholiques non-pratiquants sont la « première périphérie de l’Église » ; la plupart des récits de conversion proviennent pourtant de personnes qui étaient loin de l’Église : pourquoi les non-pratiquants qui connaissent déjà un peu le christianisme sans que cela les émeuve seraient-ils plus faciles à convertir que ceux qui l’ignorent totalement ?
Je veux prendre le déclaratif au pied de la lettre. Ceux qui disent « je suis catholique » ou même « je suis de culture catholique » disent déjà quelque chose, fût-ce quelque chose d’approximatif, de léger ou de faussé. Je crains que nous n’ayons jeté beaucoup d’entre eux en dehors de l’Église en les regardant de trop haut. Si l’on n’avait pas condamné la religion populaire, si on avait d’abord parlé au cœur, à la sensibilité, on n’en serait peut-être pas tout à fait là où nous en sommes, même si à l’évidence la société marchande et le culte de l’individu ont joué à plein régime. Ces personnes qui n’attendent plus rien attendent peut-être encore un petit quelque chose, comme un feu qui semble près de mourir. À nous de toucher leur cœur quand ils viennent à un enterrement parce qu’ils y sont obligés ou quand ils inscrivent leur enfant à l’école privée pour assurer leur réussite scolaire. Ne rien leur dire, c’est les jeter dans le vide. Nous n’en avons pas moralement le droit.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

(1) Jean-Pierre Denis, Un catholique s’est échappé, Cerf, 2019, 190 pages, 18 € (cf. notre recension dans La Nef n°314 de mai 2019). Jean-Pierre Denis avait publié un précédent essai tonique, Pourquoi le christianisme fait scandale (Seuil, 2010).

© LA NEF n°315 Juin 2019

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).