La Communauté Saint Martin à Evron (Mayenne)

Communauté Saint-Martin : «Etre heureux en donnant sa vie à Dieu»

L’abbé Paul Préaux est le modérateur général de la Communauté Saint-Martin depuis 2010 (il a été réélu pour un second mandat de six ans en 2016), communauté en plein essor qui a vu les 28 et 29 juin derniers onze ordinations de diacres et neuf de prêtres en son sein.

La Nef – Vous êtes le séminaire qui, en France, compte le plus d’entrées chaque année : comment expliquez-vous un tel succès en pleine crise des vocations, votre séminaire a-t-il une spécificité que les autres n’ont pas ?
Abbé Paul Préaux
– Vous le savez, je n’aime pas ce mot « succès », car « le succès n’est pas le nom de Dieu » (J. Ratzinger) et cette notion renvoie trop facilement à un schéma binaire qui ne construit pas la communion ecclésiale lorsque succès pour les uns, évoque échec pour les autres. Cela ne tient pas assez compte de la diversité des vocations. La Communauté Saint-Martin a une mission spécifique au sein de l’Église : former des diacres et prêtres à un ministère en communauté au service des diocèses et les accompagner dans ce ministère. La vie commune telle qu’elle est proposée par la Communauté Saint-Martin n’est pas la seule voie possible. Elle répond, je le constate, à un besoin de nombreux évêques. Elle suscite aussi, effectivement, une attraction sur des jeunes qui recherchent légitimement à pouvoir se projeter dans une vie sacerdotale fraternelle et missionnaire. Il faut discerner si leur vocation est bien au sein de la Communauté Saint-Martin. C’est une vocation particulière qui n’est pas meilleure que les autres mais différente et complémentaire.

Don Paul Préaux

Votre réussite, malgré tout, n’est-elle pas le symptôme d’une grave crise des séminaires diocésains dont beaucoup ferment pour se regrouper en région, surtout si l’on tient compte du fait que d’autres communautés traditionnelles ou charismatiques drainent également nombre de vocations au détriment des séminaires diocésains ?
Il faut se méfier des analyses simplistes et réductrices. Avec les autres responsables de la formation sacerdotale en France, et à la demande de la Congrégation pour le Clergé, nous sommes attelés à la rédaction d’une nouvelle charte pour la formation des prêtres. Pour cela, nous devons essayer de comprendre la situation complexe dans laquelle nous sommes, d’en tirer les conséquences et d’y faire face objectivement. À l’échelle de la planète, nous traversons une crise globale – anthropologique, morale, sociale, économique, écologique, etc. – qui a des répercussions sur l’Église. Nous ne sommes pas hors du monde, ni épargnés par l’esprit du monde, ou par les « structures de péché » qui génèrent des immaturités humaines et des fragilités spirituelles très marquées. Par ailleurs, la crise d’identité sacerdotale des années postconciliaires se poursuit encore aujourd’hui et rejaillit nécessairement sur la question des vocations sacerdotales et celle de la formation dans les séminaires. Le concile Vatican II et la théologie postconciliaire – fidèle aux enseignements pontificaux – apportent à ce sujet des lumières qui n’ont pas encore informé toutes nos conceptions et nos représentations pastorales.
Certains séminaires vivent des difficultés, des crises, et des réformes sont à entreprendre. Mais les communautés, traditionnelles ou charismatiques, qui drainent des vocations ont aussi un travail de réflexion à réaliser pour savoir quels prêtres elles forment afin d’évangéliser le monde dans lequel nous vivons. Nous avons tous à relever le défi d’un aggiornamento indispensable et salutaire. Le défi est gigantesque !

Quel est le charisme propre de la Communauté Saint-Martin, pour quelle raison un jeune entre-t-il chez vous plutôt que dans un séminaire diocésain ?
Les jeunes qui entrent chez nous sont attirés pour les raisons suivantes :
– La joie de la vie fraternelle. À la fois structurée et structurante, la vie fraternelle, joyeuse et exigeante, est un soutien et un stimulant de la sainteté. Ceux qui viennent nous visiter se disent en voyant les séminaristes et les prêtres : c’est possible d’être heureux en donnant sa vie à Dieu !
– L’enracinement dans la liturgie grégorienne, fidèle à la réforme voulue par le concile Vatican II. Elle est une école de vie intérieure et d’obéissance surnaturelle à l’Église. La liturgie est un lieu privilégié d’apprentissage de la vie du Christ dans l’Esprit. Elle est aussi une source d’évangélisation comme le souligne le pape François dans son exhortation Evangelii gaudium : « L’Église évangélise et s’évangélise elle-même par la beauté de la liturgie, laquelle est aussi célébration de l’activité évangélisatrice et source d’une impulsion renouvelée à se donner » (n. 24).
– Cette fidélité à l’Église se retrouve dans l’enseignement doctrinal. On ne vise pas l’originalité, mais à faire en sorte qu’un séminariste se retrouve à l’aise avec les grandes orientations du Magistère. Ce qui rend la formation intellectuelle attirante, c’est qu’il n’y a pas de risque que les jeunes se disent : « Là, le professeur dit quelque chose, mais qu’est-ce que dit l’Église ? » Pour les séminaristes, c’est extrêmement reposant, et ça libère une énergie considérable pour des choses qui sont plus importantes. Certes, il faut aussi qu’on les prépare à entendre quotidiennement le contraire ; mais pour ça la méthode de saint Thomas, que nous avons choisi résolument comme pivot de notre enseignement, est géniale, parce qu’il n’étudie jamais une question sans commencer par les objections !
– Enfin les jeunes qui frappent à notre porte ressentent le besoin de servir l’Église dans sa dimension universelle. Bien évidemment, ils serviront au sein d’une Église particulière, ils recevront leur mission d’un évêque, incarnée dans un lieu, mais sans exclusive. Quand on entre à la communauté Saint-Martin, on est, sans doute, attiré par la perspective de servir une diversité de diocèses en France ou à l’étranger.

Comment gérez-vous ces nombreuses vocations, où placez-vous vos prêtres, quel est leur ministère… ?
Nous essayons de susciter parmi les membres de la communauté une culture de la modestie (qu’as-tu que tu n’aies reçu ?), de la gratitude (rendre grâce pour les dons reçus et partagés), et de l’autodérision. Notre fondateur – l’abbé Jean-François Guérin – nous répétait souvent : « Prendre Dieu au sérieux, sans se prendre au sérieux. »
Les prêtres reçoivent leur mission du modérateur de la communauté aidé de son conseil, et en réponse aux appels des évêques. Ce sont eux qui donnent la mission. Le modérateur ne fait que proposer des noms pour la mission. Nous desservons le peuple de Dieu dans les paroisses, les sanctuaires, la pastorale des jeunes, les hôpitaux. Rien de très original !

Le soin de la liturgie a toujours été un point capital dans la Communauté Saint-Martin : alors que nous venons de fêter le 50e anniversaire de l’institution du nouvel Ordo Missae, comment voyez-vous la question liturgique aujourd’hui, les débats sur la réforme appartiennent-ils au passé et comment vous situez-vous par rapport à la forme extraordinaire du rite romain dont beaucoup de vos célébrations en forme ordinaire sont très proches ?
Comme l’a suggéré à plusieurs reprises le cardinal Sarah, préfet de la Congrégation pour le Culte divin et la Discipline des Sacrements, nous aurions intérêt à relire, étudier et méditer la Constitution Sacrosanctum concilium, premier document issu du concile Vatican II. Ce document magistériel constitue la ligne de conduite de la Communauté Saint-Martin. Nous recevons la liturgie de l’Église, et nous voulons en vivre comme l’Église nous le demande. Nous ne sommes pas mandatés pour la réformer selon nos critères personnels ou communautaires. Nous sommes envoyés pour évangéliser le monde, mais pas pour réformer l’Église. Nous ne voulons pas tomber dans le piège néo-pélagien « de ceux qui, en définitive, font confiance uniquement à leurs propres forces et se sentent supérieurs aux autres parce qu’ils observent des normes déterminées ou parce qu’ils sont inébranlablement fidèles à un certain style catholique justement propre au passé. C’est une présumée sécurité doctrinale ou disciplinaire qui donne lieu à un élitisme narcissique et autoritaire, où, au lieu d’évangéliser, on analyse et classifie les autres, et, au lieu de faciliter l’accès à la grâce, les énergies s’usent dans le contrôle » (Evangelii gaudium, n. 94).

Vous venez de lancer « Jeunes Missionnaires Saint-Martin » : pourriez-vous nous expliquer cette initiative ?
C’est une initiative qui rejoint deux besoins : celui de nos frères dans la pastorale qui ont besoin d’être aidés et soutenus par le dynamisme et l’enthousiasme des jeunes, et de l’autre côté, le besoin de ces jeunes de trouver un sens à leur vie, apprendre à mettre Dieu au cœur de leur vie, et se donner sans compter au service d’une cause qui les dépasse et les élève.

À ce propos, tout le monde s’accorde à donner la priorité à l’évangélisation dans un pays redevenu terre de mission : comment voyez-vous concrètement cette évangélisation, que pensez-vous notamment des « méthodes » d’évangélisation inspirées des évangéliques américains et du marketing dont on nous vante « l’efficacité », est-ce là un critère chrétien ?
Saint Paul écrit : « je n’ai rien négligé pour vous annoncer tout le dessein de Dieu » (Ac 20, 27). Qu’il y ait des méthodes, comme par exemple celles proposées par les groupes Alpha, ou les cellules d’évangélisation, ou les équipes Notre Dame, ou les patronages, ou encore les groupes Even : pourquoi pas ? Ce sont des moyens qui peuvent être inspirés par l’Esprit Saint. Sachons discerner les méthodes qui conviennent le mieux là où nous sommes envoyés, sans confondre l’efficacité (ou la réussite) avec la « fécondité » don de l’Esprit Saint.

L’Église traverse une période très difficile avec le terrible drame des « abus sexuels » perpétrés par des prêtres et des évêques : comment vivez-vous cette épreuve et comment voyez-vous la situation de l’Église en nos pays déchristianisés dans les années à venir ?
Humainement, c’est douloureux et pénible à vivre, car il règne un climat de suspicion sur l’ensemble des ministres ordonnés. Spirituellement, c’est certainement une purification nécessaire, voulue par le Seigneur. Cela nous pousse à une vraie conversion. Cette crise nous oblige aussi à réfléchir sur la formation affective dans les séminaires et sur la qualité de l’accompagnement des prêtres dans leur ministère. En France, les catholiques sont devenus une minorité : nous devons prendre notre place, en étant force de proposition, et en faisant entendre la voix de l’Évangile, pas seulement par des discours. Souvenons-nous des mots de saint Jean-Paul II : « c’est l’heure d’une “nouvelle imagination de la charité”… la charité des œuvres donne une force incomparable à la charité des mots » (Novo millenio ineunte, n. 50).

Le pape François voit la cause principale de ce drame dans le « cléricalisme » et certains appellent à « désacraliser la figure du prêtre » (Sr. Véronique Margron) : qu’en pensez-vous et que pensez-vous de l’assouplissement du célibat sacerdotal que certains souhaitent dans ce même esprit ?
J’ai quelques raisons de craindre, en effet, que le fameux cléricalisme dénoncé légitimement par le pape ne devienne une sorte de fourre-tout au fond duquel s’amassent les théories les plus hasardeuses concernant l’Église, les sacrements, le sacerdoce. Et, parmi elles, il y a l’idée selon laquelle il faudrait penser un presbytérat libéré de l’autorité et du pouvoir que lui confère le sacrement de l’ordre. Par le sacrement qu’il reçoit, le prêtre agit au nom du Christ tête et, ce faisant, il signifie que l’Église ne se donne pas à elle-même le salut mais qu’elle le reçoit à chaque instant du Christ comme de sa source. Saint Jean-Paul II disait du prêtre qu’il est le signe de la priorité absolue et de la gratuité de la grâce. Par lui l’Église prend conscience dans la foi de ne pas exister par elle-même mais par la grâce du Christ. Et c’est ce qui place le prêtre non seulement dans l’Église au même titre que tous les baptisés parce qu’il est d’abord un baptisé, mais aussi face à l’Église (cf. Pastores dabo vobis n. 16). Le sacrement de l’ordre est à ce titre un sacrement structurant de l’Église qu’on le veuille ou non. Ce qui veut dire que l’Église est maintenue sub Christo, sous le Christ par le sacrement de l’ordre qui est constitutif de sa réalité profonde.
Quant au célibat ecclésiastique, il n’est pas d’abord une contrainte imposée par l’Église latine, mais un charisme, une grâce. Il est un trésor pour l’Église, une source d’une très grande fécondité mais il ne peut être vécu que dans la joie d’une vie pour l’amour du Christ pour l’humanité. Il ne peut être vécu que dans l’humilité et la miséricorde. Il nous revient, à nous prêtres, de témoigner que notre célibat n’est pas synonyme de frustration mais signe d’une proximité à tous, d’une sexualité qui n’est pas toute-puissance mais don de soi, d’une maîtrise de soi qui n’est pas refus mais ouverture à l’autre.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

Communauté Saint-Martin : 8 place de la Basilique, BP 110, 53600 Évron. Tél. : 02 43 26 12 00. Site : http://www.communautesaintmartin.org

La Communauté Saint-Martin en chiffres
– 115 prêtres et diacres
– 115 séminaristes
– 25 propédeutiques
– 33 paroisses dans 22 diocèses en France et implantations en Italie et à Cuba

© LA NEF n°316 Juillet-Août 2019

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).