Alger © Sandervalya-Commons.wikimedia.org

La France et l’Algérie face à face

Voici quelques mois, l’Algérie ressurgissait dans l’actualité avec l’annonce par l’omnipotent (mais de plus en plus invalide) président Bouteflika (82 ans) d’une cinquième candidature à l’élection présidentielle – alors fixée en mai. Annonce qui provoqua de si massives manifestations que le vieux président dût, après maintes tergiversations, la retirer. Sa retraite provoqua la chute d’une grande partie du système népotique mis en place par sa famille au fil de vingt années d’immobilisme, renvoyant la balle au partenaire-rival, l’armée. Depuis lors, celle-ci, incarnée par le chef d’État-Major Gaïd Salah (bientôt 80 ans), cacique sans scrupule, madré et richissime, règle ses comptes à cœur joie : le pouvoir militaire démit non seulement le Président qui fut si longtemps sa couverture mais aussi, au nom d’une très hypocrite « lutte contre la corruption », tous ses proches.
La rue vit d’abord la chose d’un bon œil ; mais, très mobilisée (on manifeste partout en Algérie, chaque vendredi, dans une atmosphère parfois débonnaire, parfois surchauffée), elle exige à présent une « transition démocratique ». Or, on ne voit pas, en l’absence d’autorité légitime, et d’opposition tant soit peu structurée, qui pourrait l’organiser. Le camp Bouteflika est discrédité, le chef de l’État, Abdelkader Bensalah, achève son intérim le 9 juillet ; quant à l’armée, la rue ne lui accorde plus aucune confiance, d’autant moins que le général Salah la provoque régulièrement, suspendant internet, interdisant d’arborer dans les manifestations tout autre drapeau que celui de l’Algérie : en clair les drapeaux berbères, kabyles et autres, dont l’irrédentisme ressurgit de plus belle – soit dit en passant, on n’imagine pas pareille mesure en France à l’encontre des Algériens qui manifestent régulièrement en exhibant toutes sortes d’oriflammes…
Une nouvelle date, le 4 juillet, fut avancée pour la présidentielle, qui seule pourrait dénouer la situation ; mais, aucun candidat ne se prêtant à la mascarade, elle est repoussée, on ne sait à quand. Bref, tout est durablement bloqué.

Radeau de la Méduse
Le malheur est que le blocage politique s’ajoute à celui de toute une société : l’Algérie, avec ses quelque 45 millions d’habitants (dont 25 millions ont moins de 25 ans), fait l’effet d’un immense radeau de la méduse dérivant l’on ne sait où. Alors que les ressources de pétrole et de gaz bénéficient de cours mondiaux élevés, le pays accuse depuis plusieurs années un taux de couverture commercial négatif, et même déficitaire dans l’agriculture où il fut longtemps auto-suffisant, sa balance touristique étant de plus en plus inexistante alors qu’il offre parmi les plus beaux paysages du monde et que ses richesses culturelles, étagées au fil des influences prestigieuses qui se sont succédé depuis des millénaires sur son sol (le plus étendu des riverains de la Méditerranée, et de toute l’Afrique), sont colossales. Pire, le taux de chômage repart à la hausse (il frôle les 15 %, taux deux fois supérieur pour les moins de 30 ans), le marché du travail, par manque d’infrastructures économiques, ne pouvant absorber les afflux de jeunes sans cesse plus massifs au fil d’une croissance démographique loin d’être contrôlée – d’ailleurs, le veut-on ? C’est ainsi que des millions de jeunes mangent à peine à leur faim et que, beaucoup, chassés de chez leurs parents, n’ont pas de toit, vivant au petit bonheur dans des quartiers de plus en plus insalubres.
Mais il y a pire : la manne des hydrocarbures, qui, aussi chichement redistribuée soit-elle, parvient encore à éviter l’explosion, diminuera au fil des années 2020 pour disparaître quasi totalement dans les années 2030 : comment éviter alors de gigantesques famines ?
Pour déjouer le péril, il faudrait un gouvernement légitime, donc obéi, prévoyant et soucieux du bien public. On en est loin : l’Algérie s’est habituée aux clans qui se partagent le pouvoir et les ressources depuis plus d’un demi-siècle ; on croirait même qu’il ne saurait en aller autrement aussi longtemps que perdurera la culture du mensonge et de l’hypocrisie, généralisée et tacitement admise par tous.

Un pays installé dans le mensonge
On a peine à dire le premier des mensonges, celui sur lequel tout repose : mise à part la nomenklature qui exploite, surveille et tient l’immense zone d’une main de fer, l’Algérie n’existe pas. C’est une myriade de villes ou régions qui, chacune, constitue un espace culturel particulier : Algérois, Oranais, Kabylie, Aurès, Hauts Plateaux, Hoggar, vallée du Mzab, sans compter les oasis, chaque recoin a sa culture particulière, qui porte les traces d’une influence extérieure traversant les siècles. À cela s’ajoute la croissante fracture territoriale (90 % de la population vit sur la mince bande urbaine du littoral) et, bien entendu celle qui, intacte, oppose depuis un millénaire les Arabes conquérants aux diverses tribus qui leur préexistaient et qui refleurissent, chacune avec sa langue, quelquefois son alphabet. La prétendue « Algérie » cache, sous le discours anti-français de rigueur, cette vérité plus lourde de conséquences que jamais : elle n’existait pas avant la colonisation, et existe de moins en moins à mesure que s’effiloche la fiction « révolutionnaire et socialiste » d’un pays unitaire.
La France qu’on croirait muette, oreilles et yeux clos, ne peut se désintéresser d’un pays si proche à tant d’égards –à vol d’oiseau Marseille est aussi près d’Alger que de Paris. La question algérienne est donc plus que jamais à suivre ; laissons passer l’été, et retrouvons-la bientôt…

Paul-Marie Coûteaux

© LA NEF n°316 Juillet-Août 2019

À propos Paul-Marie Couteaux

Paul-Marie Couteaux
Écrivain, essayiste, député européen (1999-2009), chroniqueur de La Nef, il dirige Les Cahiers de l’Indépendance, revue des souverainistes de tous horizons, et est l’auteur de nombreux ouvrages dont De Gaulle, espérer contre tout. Lettre ouverte à Régis Debray (Xenia, 2010), Etre et parler français (Perrin, 2006), Un petit séjour en France (Bartillat, 2004), De Gaulle philosophe (JC Lattès, 2002).