Ludovine de La Rochère © Michel Pourny

« Le 6 octobre, tous dans la rue »

Ludovine de La Rochère est présidente de La Manif pour Tous (LMPT) qui appelle à une grande manifestation le 6 octobre pour contester le projet de loi bioéthique qui inclut notamment la légalisation de la « PMA pour toutes ». Elle nous en explique les raisons. Entretien.

La Nef – Que pensez-vous du projet de loi bioéthique, qu’est-ce qui vous semble le plus critiquable ?
Ludovine de La Rochère
– Ce projet de loi serait le franchissement d’un abîme anthropologique, éthique et civilisationnel.
Dans sa partie « procréation », il prévoit que la PMA ne serait plus réservée aux couples souffrant d’infertilité. Les couples de femmes et les femmes seules pourraient donc avoir un enfant en l’absence de père : elles n’auraient besoin d’hommes que pour leur fournir des gamètes. Quant aux couples homme-homme féconds, pourquoi leur ouvrir la PMA, si ce n’est pour les faire profiter d’un diagnostic prénatal. Joint à l’élargissement, prévu dans ce projet, du diagnostic prénatal, cela implique une orientation eugénique.
Le texte prévoit aussi la possibilité, sans condition médicale, de faire prélever et conserver ses gamètes. Sous prétexte de libérer la femme de son « horloge biologique » – une illusion complète – on va mettre la femme enceinte à un âge habituel en position d’avoir à se justifier de ne pas avoir reporté sa grossesse à plus tard…
Quant à la partie qui concerne la recherche, elle veut créer une différence entre l’embryon humain et les cellules embryonnaires. Or ces dernières proviennent évidemment de l’embryon lui-même, et la question en jeu est bien le statut de l’embryon dans tous les cas. Le projet vise aussi à faciliter encore davantage l’utilisation de l’embryon. Les chercheurs n’auraient plus qu’à « déclarer » leurs projets scientifiques : il n’y aurait même plus d’autorisation à demander. L’embryon humain ne serait plus qu’un matériau de recherche comme un autre !
Le projet prévoit en outre d’autoriser la fabrication d’embryons transgéniques. Le transfert in utero ne serait pas autorisé mais, évidemment, si ces recherches sont conduites, c’est bien pour autoriser un jour la naissance d’enfants dont on dira qu’on a « traité » tel ou tel gène pour éviter une maladie. Enfin, le projet veut « encadrer » les travaux qui cherchent à faire des cellules germinales à partir de cellules iPS : en clair, il s’agit d’essayer de produire des spermatozoïdes et des ovocytes à partir de cellules de peau, par exemple. Cela rejoint la partie « procréation » du projet de loi, lequel nous emmène vers une procréation asexuée.

Pourquoi la PMA est-elle pour vous une mauvaise chose ?
La PMA pour les femmes seules et les couples de femmes consistera, d’abord, à faire volontairement des orphelins de père, ce qui va à l’opposé de la finalité du droit, qui est la protection du plus faible.
Cela implique, en outre, une révolution de la filiation : celle-ci ne serait plus fondée sur la réalité humaine – charnelle et psychique – mais sur la volonté de l’adulte. L’enfant devient dès lors otage de l’adulte.
J’ajoute que le fait d’ouvrir la PMA à des personnes fécondes serait un détournement de la médecine. Alors que celle-ci est faite pour soigner les maladies et les prévenir, le législateur pourrait en faire une prestation de service destinée à réaliser nos désirs individuels. Or les désirs humains sont illimités. La PMA sans père entraînera dès lors la PMA post-mortem (réalisée avec les gamètes congelés du père décédé), la gestation pour autrui (GPA), etc.
À cela s’ajoutera d’ailleurs le détournement de l’Assurance maladie puisque le projet prévoit le remboursement de la PMA sans motif médical et ce, dans un contexte où notre système de santé est confronté à de grandes difficultés budgétaires.
Un autre problème majeur est l’insuffisance de gamètes : à ce jour, 3,9 % des couples ayant recours à la PMA ont besoin d’un don de sperme. Si on étend la PMA aux femmes seules et couples de femmes, 100 % d’entre elles auront besoin d’apports de sperme. C’est pourquoi l’extension de la PMA entraînera la France dans le commerce des gamètes. Et dès lors qu’on achète, on choisit… ce qui nous ramène aux implications eugéniques de ce projet de loi.

À quoi ont servi, selon vous, les états généraux de la bioéthique ?
Ils ne sont clairement pas pris en compte en ce qui concerne la PMA, puisqu’il était ressorti des états généraux une opposition très importante à cette pratique.
En revanche, la GPA n’est pas abordée dans le texte, contrairement à ce qui était envisagé. On peut penser que les 90 % d’opposition des participants a eu une certaine portée.

La « PMA pour toutes » est une étape supplémentaire dans la suppression du père : comment analysez-vous la situation actuelle, passons-nous d’une société patriarcale à une société matriarcale ?
Oui, la PMA sans père est une manière de mettre les pères de côté, et donc les hommes. Si ce n’est pour avoir leur sperme (en attendant qu’on puisse en fabriquer à partir de cellules de peau), la société n’aurait pas besoin d’eux. Laurence Rossignol, l’ancienne ministre « des familles », expliquait ainsi, sur le plateau de la chaîne LCI en juin, que la PMA « ne regarde que les femmes, leur ventre, leur grossesse », que « les hommes n’ont rien à dire ». En réalité, les femmes ne font pas les enfants toutes seules, même avec la PMA !
Un autre aspect sous-jacent se déploiera encore davantage je pense : c’est l’indifférenciation sexuelle. La PMA sans père, en effet, consiste à dire qu’un homme et une femme, ou deux femmes, cela revient au même. L’idée, fondamentalement, est qu’un père et une mère ne diffèrent pas… parce qu’un homme et une femme ne diffèrent pas : certes, ils ne sont pas pareils physiquement, mais cela n’aurait pas d’importance. Quant à la différence dans la manière d’être, féminin ou masculin, elle serait due à la culture : la société construirait cette différence pour assurer la domination de l’homme. Comme vous l’avez compris, la PMA sans père est fondée sur l’idéologie du genre.

Le « mariage pour tous » appelait la PMA, qui appelle aussi la GPA au nom de l’égalité et de la lutte contre les discriminations, sésame face auquel personne n’ose vraiment s’opposer : comment communiquer sur ces questions, un débat honnête et non faussé est-il possible ?
Les militants de la PMA et de la GPA utilisent en effet toujours les mêmes arguments. Et pourtant, comme le Conseil d’État l’a exposé, l’encadrement actuel de la PMA n’est pas inégalitaire ni discriminatoire. Mais le fait est que nos opposants n’ont pas d’autres arguments… et que la victimisation fonctionne.
Cependant, il semble que les Français voient très bien la manipulation. Lorsque nous participons à des débats médiatiques, par exemple, nous voyons bien que beaucoup d’internautes, sur les réseaux sociaux, sont d’accord avec nous.
D’ailleurs, 83 % des Français pensent que « l’enfant né par PMA a le droit d’avoir un père et une mère » (sondage IFOP de juin 2019). Nous sommes une immense majorité !

Qu’avez-vous prévu face à ce projet de loi ? Envisagez-vous de revenir à de grandes manifestations et pensez-vous possible de rééditer des rassemblements comparables à ceux de 2013 sur ces questions de bioéthique ?
Le 24 juillet, le projet de loi a été présenté au Conseil des Ministres. Le jour même, avec 18 autres associations, nous avons lancé l’appel à la mobilisation nationale, à Paris, le 6 octobre. Face à l’absence de dialogue et de raison, c’est la meilleure solution.
Je pense que la mobilisation peut être immense, oui, parce que ce projet concerne les enfants et parce que nos concitoyens ne veulent pas du « meilleur des mondes » qui se profile.

Malgré le succès en nombre des manifestations de 2013, la loi pour le « mariage pour tous » est quand même passée : quelle leçon en tirez-vous, était-ce la bonne méthode ?
Il est vrai que la loi Taubira a été votée malgré tout. Mais n’oublions pas nos grandes victoires, des premières dans l’histoire sociétale : reculs successifs de François Hollande sur la PMA ; retrait du projet de loi « Familles » le 3 février 2014, au lendemain de l’une de nos manifestations ; retrait du projet d’ouverture de l’adoption aux couples pacsés et concubins ; volte-face de Manuel Valls sur la GPA… La France a aussi entraîné de nombreux pays à résister : Croatie, Italie, Finlande, Slovaquie, Roumanie, Mexique, Chili, Taïwan…
Le 6 octobre, soyons tous dans la rue !

Propos recueillis par Christophe Geffroy

Tout renseignement pour la manifestation du 6 octobre sur le site de LMPT : http://www.lamanifpourtous.fr/

© LA NEF n°317 Septembre 2019

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).