Marion Maréchal © DR

Quelle stratégie pour la droite ?

Un article anodin du Figaro annonçait, en pleine trêve estivale (le 12 août), un spectaculaire revirement stratégique de Patrick Buisson, l’ex-conseiller de Nicolas Sarkozy : l’apôtre de l’union des droites se fait désormais le défenseur d’une alliance des populismes, de droite et de gauche, pour battre Emmanuel Macron, rejoignant par là ce dernier dans une vision politique opposant désormais « progressistes » et « populistes ».

Que penser de cette stratégie ?

Il faut reconnaître que Patrick Buisson a raison dans son analyse du libéralisme et admettre aussi qu’Emmanuel Macron a réussi le coup de force de substantiellement changer la donne politique en unissant libéralisme de gauche et libéralisme de droite ; de son point de vue, le président a raison de présenter le combat politique actuel comme celui du « progressisme » contre le « populisme » : c’est simpliste et donc ne recouvre pas toute la réalité, mais ce n’est pas complètement faux et cette façon d’appréhender le combat politique conduit plus ou moins inévitablement, à l’occasion de la présidentielle, à un face-à-face entre lui et Marine Le Pen, face-à-face, doit-il penser, qui lui assure le pouvoir pour un bon moment, la finaliste malheureuse de 2017 semblant toujours limitée par le fameux « plafond de verre » (et sa propre incompétence).

Que le libéralisme au sens idéologique soit politiquement l’adversaire n°1 aujourd’hui est une réalité qu’il faut voir en face, mais faut-il en conclure que la façon de reprendre le pouvoir à Emmanuel Macron est d’unir tous les anti-libéraux ou tous les « populistes », de droite et de gauche ? Rien n’est moins sûr pour au moins deux raisons : une union des « anti », en admettant qu’elle soit possible ce qui est très loin d’être acquis, peut éventuellement conduire à une victoire électorale, mais en aucune façon à un véritable accord de gouvernement ; ce ne peut donc être qu’une victoire éphémère. Et – c’est la deuxième raison – trop de choses fondamentales opposent les antilibéraux ou les « populistes » de gauche et de droite, qui sont de l’ordre civilisationnel ou sociétal.

Inversement, viser à une « union des droites » la plus large possible en y intégrant toutes sortes de libéraux « de droite » hostiles à Emmanuel Macron risque aussi de conduire à une alliance hétéroclite aboutissant à des divergences insurmontables concernant certains aspects du libéralisme, ne fût-il qu’économique. Une « union des droites » ne peut avoir de sens que si des limites clairement établies sont mises au libéralisme des participants à cette union : certes, il est vrai qu’il convient de faire reculer la bureaucratie de ce pays, ses prélèvements obligatoires beaucoup trop élevés, etc., en ce sens on peut rejoindre les libéraux pour un bout de chemin, mais à la condition très nette que l’État ne soit pas regardé comme l’ennemi par principe et que sa régulation soit reconnue et admise, ainsi que le principe de solidarité dans la nation, notamment avec les plus démunis, ce qui suppose de ne pas déconstruire les régulations et notamment notre système de protection sociale.

Ajoutons qu’une victoire électorale de la « droite » contre Emmanuel Macron suppose impérativement de gagner deux types d’électorats : l’électorat populaire et la petite classe moyenne (en grande partie la « France périphérique ») ; et la bourgeoisie conservatrice. En 2017, schématiquement, Marine Le Pen représentait le premier électorat, François Fillon le second. Mais l’un et l’autre n’ont pas su mordre sur l’autre électorat, d’où leur échec cuisant à tous deux. Ce fut tout le génie de Nicolas Sarkozy (et de Patrick Buisson) d’avoir su capter ces deux franges de population en 2007, hélas pour trahir ce positionnement à peine élu !

Aujourd’hui, de ce point de vue là, les choses n’ont guère changé : battre Emmanuel Macron suppose de gagner la « France périphérique » très hostile à sa politique libérale mondialiste, mais aussi la bourgeoisie conservatrice, soucieuse de liberté d’entreprendre, qui est toujours attachée à la nation et à certaines valeurs morales (l’autre bourgeoisie qui avait aussi voté Fillon a très vite rejoint le nouveau président à l’instar des politiques LR qui maintenant le soutiennent). Grosso modo, électoralement, cela recoupe le RN (la « France périphérique ») et la droite de LR (la bourgeoisie conservatrice) : c’est l’union de ces deux électorats qui permettrait de battre Emmanuel Macron.

Le problème est que LR a été grandement siphonné par LREM (toute la bourgeoisie qui place ses intérêts d’argent avant toute chose l’ayant vite rejoint) et que rien ne dit qu’il pourra retrouver un niveau supérieur aux 8 % des européennes, ce qui est très insuffisant ; en tout cas, si LR ne veut pas disparaître ou être marginalisé comme le PS, il a tout intérêt à se démarquer radicalement d’Emmanuel Macron en devenant un vrai parti conservateur au sens noble et fort de ce terme, comme l’est un François-Xavier Bellamy, d’autant plus qu’il y a là un espace libre occupé par personne. Vu les blocages idéologiques et la peur du politiquement correct des responsables LR, cette orientation semble peu probable.

D’où l’idée de créer un véritable pôle conservateur autour de personnalités comme Marion Maréchal et Éric Zemmour (1) : idée sympathique qui mérite assurément d’être tentée, mais force est de constater que l’on ne connaît pas vraiment le potentiel électoral d’un tel pôle que certains voient plafonner à 8-10 % quand ses promoteurs estiment qu’il pourrait réunir peuple et bourgeoisie et atteindre des scores bien plus élevés : et il est vrai qu’en politique les dynamiques de progression peuvent être rapides, l’exemple de la candidature Macron est là pour le rappeler. C’est une expérience qui mérite d’être suivie et ce d’autant plus que l’absence de convictions profondes aussi bien de la majorité LR que de celle du RN sur les questions sociétales (la loi bioéthique qui se prépare en est un excellent révélateur, ni pour LR ni pour le RN il ne s’agit là de sujets prioritaires) rend urgente l’émergence d’un mouvement plus lucide et plus courageux pour résister à ce rouleau compresseur de la « culture de mort », pour reprendre l’expression de Jean-Paul II.

L’autre question est de savoir si le RN, handicapé par sa présidente qui ne semble pas vouloir lâcher « son » parti, est capable d’évoluer vers une structure moins monolithique, plus ouverte, plus raisonnée dans ses choix ? En politique, néanmoins, les équilibres ne sont jamais gravés dans le marbre et si la situation globale (notamment en termes d’identité, de précarité, de sécurité…) continue de se dégrader, la frange « populiste », principalement incarnée par le RN en France, ne pourra que monter et peut-être même arriver jusqu’au pouvoir. Là-dessus, les exemples étrangers sont instructifs : aujourd’hui, les « populistes » peuvent gagner seuls des élections…

Christophe Geffroy

(1) Cf. la « convention de la droite » organisée par L’Incorrect, « Racines d’Avenir » et « Cercle Audace » le 28 septembre à la Palmeraie à Paris, avec notamment Eric Zemmour, Marion Maréchal, Paul-Marie Coûteaux, Edouard Husson, Gilles-William Goldnadel, Ivan Rioufol, etc. Rens. : https://conventiondeladroite.fr/

© LA NEF le 10 septembre 2019, exclusivité internet

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).