Monastère de Gracanica au Kosovo © Sasa Micic-Commons.wikimedia.org

Alexis Troude, les Balkans et la France

Il est des esprits aiguisés qui ne saisissent la question politique qu’à travers les relations internationales, plus précisément les rapports de force internationaux et ce que l’on nomme depuis Leibniz la « géopolitique », interaction entre la géographie, l’histoire (qui n’est en bonne part que la somme des effets de la géographie dans le temps) et la politique. Rares sont hélas les observateurs qui ont « le réflexe géopolitique » (moins rares en France qu’ailleurs cependant, Suisse exceptée) et osent mettre au grand jour la politique des grands États, dont Nietzsche disait qu’ils sont « les plus froids des monstres froids ». D’autant plus rares, d’ailleurs, que la plupart ont de bonnes raisons de s’en méfier, l’idéologie dominante les pourchassant avec férocité.

Le remarquable travail d’Alexis Troude
C’est le cas d’Alexis Troude, géographe, universitaire (il est chargé de cours à l’université Versailles-Saint-Quentin), grand spécialiste des Balkans en général et de la Serbie en particulier – dont, étant passé par les « Langues O » et maîtrisant parfaitement le serbo-croate, il connaît à la fois la géographie, l’histoire, la politique et… la classe politique. Or, comme on le sait, la Serbie, à laquelle il a fini par s’attacher, a été prise depuis les années 90 dans une sorte de nasse dont les lacets sont fermement tenus par les puissances occidentales – parce qu’elle est orthodoxe et viscéralement attachée à l’alliance avec la Russie. La Serbie est, en plus, la vieille bête noire des Allemands : ceux-ci se vengent d’une nation intrépide qui a apporté (au prix de plus d’un million de morts !) une énorme contribution à la victoire des Alliés pendant la Première Guerre mondiale, et le seul pays qui, pendant la Seconde, a résisté avec ses propres armes à la domination nazie, immobilisant plusieurs divisions de la Wehrmacht qui manquèrent beaucoup sur le front Russe. De plus la Serbie était le cœur de cette Fédération Yougoslave qui préservait la Slovénie et la Croatie de l’influence allemande en Europe du Sud – affaire réglée, l’éclatement de la Yougoslavie ayant fait de ces deux pays, stratégiquement, des satellites de l’Allemagne. Quant aux États-Unis, ils n’ont cessé de réduire et de culpabiliser la puissance orthodoxe, au bénéfice des communautés musulmanes, en Bosnie d’abord puis au Kosovo, région mère de la Serbie mais lentement colonisée par des musulmans albanais et déclarée « indépendante » – grâce à quoi Washington a pu y installer des bases militaires, visant principalement la Russie.
Troude n’a jamais cessé de rappeler la vieille amitié entre la France et la Serbie (dans le cadre notamment de l’entente franco-russe), pour dénoncer le complot – c’en fut un – contre un allié que la France a abandonné de façon lamentable – c’est au point que, lors de la commémoration du 11 novembre, alors que la Serbie qui compta pendant la Grande Guerre la plus grande proportion de morts, le président Serbe ne fut pas invité à la tribune d’honneur (comme le fut le… président du Kosovo, trônant avec les principaux chefs d’État !), se trouvant relégué à la tribune des ambassadeurs et des journalistes. On admire que le président Vucic n’en fît pas un scandale.

Revoir le statut du Kosovo
Contre vents et marées, Alexis Troude multiplie, où il le peut, les interventions (comme sur le site « Causeur ») et les ouvrages (1), pour rappeler quelques évidences que la diplomatie française et la propagande médiatique ne veulent pas voir : les Balkans demeurent un des points les plus vulnérables de l’Europe. Il n’est pas compréhensible que l’élargissement étant allé bon train depuis 15 ans (pour le meilleur ou pour le pire) l’Union Européenne diffère sans cesse l’entrée de trois des six candidats qui frappent à sa porte (Serbie, Monténégro, Macédoine du Nord, Bosnie, Albanie, Kosovo) ; s’il faut sans doute mettre à l’écart les trois derniers, de plus en plus dominés par les puissances (et les finances) musulmanes, il faut cesser de demander à la Serbie de reconnaître l’indépendance du Kosovo, à quoi elle ne pourra jamais consentir, pour lui ouvrir les portes de « l’Europe », dont elle est, et sera de plus en plus, une puissance stratégique de par sa situation géographique même. Et Troude de relever patiemment les signes, dans cette région que l’UE tient imprudemment à l’écart, de l’influence grandissante de la Russie et surtout de la Turquie, qui construit partout ponts et routes. Affaire plus grave qu’on ne croit : les Balkans pourraient bien préfigurer à terme une « balkanisation » de l’Europe entière, partagée entre une zone d’influence Turque sur son flanc sud, la traditionnelle zone d’influence Russe à l’est, les puissances « occidentales », au premier rang les États-Unis, contrôlant l’Europe de l’Ouest : c’en serait bel et bien fini du rêve européen, comme de l‘indépendance et de la prospérité de notre continent…
Alexis Troude tente actuellement de susciter une mission parlementaire en Serbie (mais les députés ne se bousculent pas) et fait circuler une pétition (en ligne) pour la révision du statut du Kosovo. Ténacité qui lui coûte sa carrière (il n’est toujours que chargé de cours, ce qui prouve une fois encore combien l’université française est alignée sur « le politiquement correct »), mais il ne désarme pas : de tels hommes, hélas obscurs, sont l’honneur secret de la France.

Paul-Marie Coûteaux

(1) Lire notamment Géopolitique de la Serbie (Ellipse, 2006) et Balkans, un éclatement programmé (Xenia, 2012).

© LA NEF n°318 octobre 2019

À propos Paul-Marie Couteaux

Paul-Marie Couteaux
Écrivain, essayiste, député européen (1999-2009), chroniqueur de La Nef, il dirige Les Cahiers de l’Indépendance, revue des souverainistes de tous horizons, et est l’auteur de nombreux ouvrages dont De Gaulle, espérer contre tout. Lettre ouverte à Régis Debray (Xenia, 2010), Etre et parler français (Perrin, 2006), Un petit séjour en France (Bartillat, 2004), De Gaulle philosophe (JC Lattès, 2002).