Le linceul, de Turin.

Linceul de Turin : un support objectif pour la foi ?

Le linceul de Turin demeure une pièce unique et extraordinaire, objet de dévotion et possible témoignage de la Résurrection du Christ. Entretien avec Mgr Jacques Suaudeau qui vient de consacrer deux forts volumes au « Saint Suaire ». Mgr Jacques Suaudeau est docteur en médecine, en théologie, en histoire d’art et en archéologie. Il a été en charge de la section scientifique de l’Académie pontificale pour la Vie à Rome.

La Nef – Vous venez de consacrer une belle et exhaustive étude au linceul de Turin : pourquoi vous êtes-vous lancé dans ce travail important ?
Mgr Jacques Suaudeau
– Le linceul de Turin est la relique la plus « parlante » que nous ayons, en rapport direct avec la passion et la mort du Christ en croix. J’ai désiré faire le point sur le statut que l’on peut aujourd’hui lui attribuer – soit icône impressionnante de la Passion du Christ, réalisée peut être au Moyen Âge avec une technique inédite, inconnue et apparemment impossible à reproduire, soit authentique linceul du Seigneur.

Votre premier volume est une histoire du linceul ; on n’en a une trace qu’à partir de 1356 : quel est son parcours supposé durant la longue période précédente ?
L’histoire du linceul, avant son apparition à Lirey en 1356, est incertaine et lacunaire. Elle commence au VIe siècle par la découverte, dans une cache à Édesse (Turquie actuelle), d’une image de Jésus imprimée sur une toile, ni dessinée ni peinte, que l’on dit « non faite de main d’homme ». Elle fut reprise aux musulmans par les Byzantins, qui la transportèrent en triomphe à Constantinople où ils l’enfermèrent. Cette image, décrite par l’empereur Constantin VII Porphyrogénète comme une impression, « sans couleurs ni art de peinture », pourrait correspondre au linceul de Turin. Par ailleurs, le chevalier picard Robert de Clari a vu en 1204, exposé, dans l’église Sainte-Marie des Blachernes, à Constantinople, un sydoine (linceul) « dans lequel Notre Seigneur avait été enveloppé » où l’on pouvait voir « la figure de Notre Seigneur ». Ce tissu évoque lui aussi le linceul de Turin. Les deux reliques ont disparu dans la tourmente du sac de Constantinople par les Croisés, en cette même année 1204. Par la suite, nul ne parle plus d’un tissu qui aurait porté en impression une image du Christ, jusqu’à ce que la pièce connue aujourd’hui comme suaire ou linceul du Christ fasse son apparition en 1356 à Lirey, comme propriété personnelle du chevalier Geoffroy de Charny.

Votre second volume s’intéresse aux investigations scientifiques réalisées sur le linceul : pourriez-vous nous résumer les principales d’entre elles ?
Le plus gros des investigations scientifiques sur le linceul de Turin s’est fait en 1978, par les soins du STURP (Shroud of Turin Research Project), une équipe américaine constituée initialement par des physiciens de la NASA. Nombre de ces investigations ont concerné la nature des « taches sanguines » qui parsèment l’image corporelle empreinte sur le linceul. On a pu montrer qu’elles étaient formées de sang humain très dégradé, du groupe AB (groupe relativement rare mais très commun chez les juifs de la Palestine du Nord).
D’autres équipes se sont attachées à comprendre la nature de l’image corporelle elle-même, sur le linceul. Il s’agit d’une image faite par projection à partir du corps. Elle n’est ni une peinture, ni un dessin, ni un décalque, mais vient d’une oxydation-déshydratation ponctuelle, très superficielle, de la cellulose des fibres de lin.
L’étude des grains de pollen trouvés entre les fibres du linceul a montré que celui-ci avait recueilli au cours de son histoire des pollens venant de plantes très variées, européennes certes, mais aussi méditerranéennes et proche-orientales, ce qui serait difficile à expliquer si l’on fait du linceul une pièce tissée en Europe, au Moyen Âge.
Des études plus récentes ont analysé l’ADN végétal et humain trouvé entre les fibres du linceul. On trouve dans la poussière du linceul de l’ADN végétal provenant de plantes méditerranéennes moyen-orientales et orientales, ce qui confirme la validité des études des pollens. On y trouve de plus de l’ADN humain typique de différentes populations, en particulier méditerranéennes, palestiniennes, moyen-orientales et orientales, ce qui rend encore plus difficile l’hypothèse d’une fabrication médiévale champenoise.
Aujourd’hui, la science n’apporte aucune solution au problème que pose l’existence de l’image du linceul.

Le public ne retient souvent que la datation au carbone 14 réalisée en 1988 et qui a conclu à un linge du XIIIe-XIVe siècles : que penser de cette datation ?
Différentes hypothèses ont été avancées pour expliquer cet étonnant résultat. Il y a d’abord le fait d’une possible erreur, suggérée par des manques d’accord statistiques entre les différentes mesures. On fait aussi jouer le fait que les échantillons ont été prélevés sur une partie très périphérique du linceul, riche en souillures. On invoque encore l’incendie de Chambéry de 1532 dans lequel le linceul fut en partie carbonisé.
On fait enfin jouer un rôle à l’agent venu du corps qui a provoqué la formation de l’image sur le linceul, en supposant que cet agent physique aurait été de type radiationnel et aurait pu provoquer un enrichissement du tissu en carbone 14. Une datation approximative du tissu a pu, depuis, être obtenue par des procédés moins précis, mais qui indiquent une création du linceul entre 898 avant J.-C. et 517 après J.-C., donc nettement avant la date indiquée par l’analyse au radiocarbone.

Entre les arguments pour ou contre l’authenticité, quels sont pour vous les plus forts ?
Les arguments qui ont été présentés contre l’authenticité du linceul sont d’abord d’ordre historique, à cause des lacunes et des incertitudes que comporte cette histoire, jusqu’à 1353.
Cependant deux témoins plaident en faveur de la présence à Constantinople, avant 1204, du futur linceul de Turin :
– L’observation faite par le chevalier Robert de Clari sur le sydoine vu à Constantinople en 1204.
– Le témoignage du Codex Pray, ouvrage du XIIe siècle qui renferme une illustration représentant le sépulcre vide du Christ, après la Résurrection. L’auteur de l’illustration, qui aurait pu avoir vu l’image d’Édesse à Constantinople vers 1150, a eu curieusement soin de faire figurer sur ce linceul des marques circulaires disposées en L correspondant à des brûlures du tissu (« trous de tisonnier ») qui devaient lui apparaître caractéristiques. Or, on retrouve ces marques à l’identique, avec la même disposition en L, sur le linceul de Turin et sur une copie du linceul (« suaire de Lierre ») faite en 1516.
Sur le plan scientifique, l’argument principal contre l’authenticité du linceul vient du résultat de l’analyse au carbone 14. On évoque aussi la complexité de son tissage (sergé 3/1 avec motif de chevrons) qui contraste avec la simplicité générale du tissage des pièces en lin, de l’Antiquité au Moyen Âge.
Il y a par contre un faisceau d’arguments scientifiques qui plaident en faveur de l’authenticité du linceul.
– Les dimensions importantes du linceul et sa confection en lin pur évoquent une origine antique et excluent pratiquement une production médiévale.
– La présence de grains de pollen venant de plantes méditerranéennes et orientales, et la découverte dans les poussières du linceul d’ADN végétal et humain oriental montrent que le linceul a dû se trouver au Proche-Orient avant son apparition à Lirey.
– Le fait que les taches sanguines qui parsèment l’image corporelle, sur le linceul de Turin, soient faites de sang humain très dégradé rend improbable l’hypothèse d’une fabrication par un faussaire, à cause de leur complexité et du fait qu’elles correspondent parfaitement à l’image corporelle en regard d’elles.
– L’étude des sévices qu’invoque l’image corporelle imprimée sur le tissu du linceul de Turin comporte des détails qui ne faisaient pas partie des représentations médiévales, comme le percement des membres supérieurs par les clous au travers des poignets, ou l’utilisation d’un clou unique pour fixer les pieds sur le bois de la croix.
– L’image corporelle n’a pu être reproduite avec nos moyens modernes. On voit mal comment un faussaire médiéval aurait pu arriver, avec des moyens beaucoup plus limités, à produire un tel résultat.
Au total, les arguments en faveur de l’authenticité semblent l’emporter sur les arguments contre l’authenticité.

Est-il important que le linceul soit vrai et peut-il être un « outil » d’apologétique ?
La conviction de se trouver en face du linceul dans lequel le corps du Seigneur a été enveloppé au soir du Vendredi saint constituerait un puissant support, objectif, pour la foi, et un argument apologétique de valeur. Si le linceul est vrai, alors ce que nous rapportent les Évangiles sur la Résurrection est aussi vrai. En effet, l’étude du linceul montre que le corps qui a marqué le tissu de son image n’y a séjourné qu’un temps bref, pas plus de trois jours, et que, de plus, ce corps a disparu de façon mystérieuse, sans déranger le linceul, puisque les caillots sur le tissu sont restés parfaitement nets. Tout porte à croire que le linceul s’est « effondré » sur lui-même lors de la disparition du corps, cependant que l’image de ce corps se projetait alors sur le tissu.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

Mgr Jacques Suaudeau, Le linceul de Turin, de l’analyse historique à l’investigation scientifique. Tome I : Face à l’histoire, Tome 2 : Face à l’investigation scientifique, L’Harmattan, 2018, 310 pages, 31 € (T.1) et 352 pages, 35 € (T.2).

© LA NEF n°319 Novembre 2019

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).