Manifestation du 6 octobre 2019 à Paris © Michel Pourny

Manif du 6 octobre : beau succès, et après ?

Ce n’était pas gagné d’avance : côté nombre, la manif du 6 octobre a été un succès au-delà de la sempiternelle querelle des chiffres. Laquelle montre d’emblée que le gouvernement semble vouloir appliquer la même tactique que François Hollande en 2013, à savoir ignorer la forte mobilisation de ces opposants en annonçant par la préfecture un chiffre ridiculement bas de 42 000 personnes.
La Manif Pour Tous conserve donc un pouvoir de mobilisation important. Mais pour faire quoi ?
En observant les sympathiques manifestants, on ne pouvait qu’être frappé par leur forte homogénéité sociologique représentative des catholiques pratiquants. Ce sont très majoritairement les chrétiens qui ont manifesté le 6 octobre et c’est tout à leur honneur de s’être ainsi mobilisés en masse. Mais cela pose la question de notre incapacité à toucher d’autres tranches de populations : pourquoi les autres opposants que les chrétiens pratiquants plutôt conservateurs ne se sentent-ils pas concernés par une telle manifestation, tant l’enjeu important devrait ici dépasser les clivages sociologiques, religieux ou politiques ?

Peut-être un des aspects de la réponse à cette question tient-il à l’absence de stratégie visible de ces immenses rassemblements. Après ce succès, les organisateurs appellent à une nouvelle mobilisation le 1er décembre : et après ? Encore une nouvelle manif ? Le pouvoir a compris qu’il avait affaire à des manifestants pacifiques et bien élevés dont il n’a rien à craindre – aujourd’hui seuls les violents ou ceux qui bloquent tout un pays se font entendre ! Évidemment, je n’invite pas la Manif Pour Tous à verser dans la violence pour faire bouger les lignes, mais ne devrions-nous pas nous interroger sur les objectifs recherchés et, surtout, sur la façon d’atteindre de nouveaux publics pour les mobiliser eux aussi.

Cette question, qui touche ici un enjeu sociétal et politique, s’adresse aussi au catholicisme français dont les forces vives sont devenues sociologiquement trop resserrées : toucher les milieux populaires, la « France périphérique », celle des Gilets jaunes, ne devrait-il pas être une priorité de l’évangélisation ? La Manif Pour Tous étant largement le fait de chrétiens convaincus, sa direction et sa base se retrouvent finalement être très largement la même que celle de la part de l’Église de France la plus militante, il n’y a là rien de surprenant.
L’enjeu sociétal de la loi bioéthique n’est-il pas une occasion pour essayer de toucher d’autres milieux, beaucoup, au-delà des cercles chrétiens, étant opposés à la déconstruction anthropologique qui s’opère pas à pas sous nos yeux ? Pas facile, certes, mais ne convient-il pas déjà d’en prendre conscience et, ensuite, d’y réfléchir ?

Christophe Geffroy

© LA NEF n°319 Novembre 2019

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).