PMA et déréglementation

ÉDITORIAL

La loi bioéthique qui se profile à l’horizon laisse augurer le pire, non seulement en autorisant la « PMA pour toutes », mais aussi en ce qui touche la précarité de l’embryon. La façon dont on n’a tenu aucun compte des états généraux de la bioéthique et la mascarade que furent les auditions parlementaires montrent que le pouvoir n’avait aucun souci réel d’un véritable débat, mais était d’emblée acquis à toutes les nouvelles transgressions. Il s’agit là, plus encore que pour le « mariage pour tous », d’un enjeu de civilisation primordial, bien plus essentiel que les habituels sujets politiques.

Certes, sans doute peu de nos concitoyens ont conscience de l’aspect crucial de ces enjeux – com­ment le pourraient-ils quand l’immense majorité de la classe politique tient ces questions pour secondaires et ne relevant que de l’appréciation personnelle ? Mais cela ne nous donne que plus de responsabilités, à nous chrétiens et hommes de bonne volonté, de dire haut et fort notre ferme et totale opposition à cette loi délétère, et de le manifester légalement de toutes les façons possibles. Et comme le disait justement Mgr Aupetit, même si cela n’empêche pas l’adoption de la loi, nous travaillons ainsi pour l’avenir, en montrant que tous n’ont pas avalisé cette triste dérive et en fournissant les arguments qui, tôt ou tard, feront prendre conscience des graves erreurs commises, contre l’enfant et contre la vie notamment.

Le principe de précaution bafoué

Il est au demeurant absurde de constater combien le « principe de précaution », mis en avant aujourd’hui à tout propos, est ici totalement ignoré. Admettons que le besoin d’un père et d’une mère pour un enfant ne soit pas une certitude de bon sens ; ce qui est certain, en revanche, c’est que la proposition inverse, à savoir qu’un enfant peut sans conséquence dommageable se passer de père (ou de mère), et donc avoir deux mères ou deux pères, n’a jamais été corroborée : le principe de précaution devrait donc jouer ici en faveur de la protection de l’enfant, à savoir tout faire pour lui préserver une mère et un père. Mais, en l’occurrence, nos législateurs et ceux qui les soutiennent se moquent totalement de ce risque, seul importe la volonté d’adultes qui doivent pouvoir satisfaire leur désir d’enfant quoi qu’il en coûte, même au détriment de l’enfant lui-même – comme s’il y avait un « droit à l’enfant » qui supplante ici le « droit de l’enfant » !

Cette affaire est révélatrice de l’égoïsme foncier qui habite ce système qui place le désir des adultes (ayant une influence électorale) avant l’intérêt fondamental de l’enfant (qui n’a aucune possibilité de s’exprimer et de se défendre) – encore une fois, même si cet intérêt peut prêter à discussion, le principe de précaution joue sans aucun doute possible en faveur de la structure familiale basée sur le père et la mère.

L’influence de l’idéologie libérale

Il serait temps de comprendre que cet état d’esprit égoïste, aujourd’hui fortement répandu, est la conséquence de l’emprise du libéralisme sur tous les pans de la société et finalement sur toutes les dimensions de la vie. Depuis les années 1980, la tendance dominante est à la déréglementation, laquelle s’est d’abord manifestée en économie sous l’égide de l’école libérale néoclassique. À une époque où l’État-providence et le socialisme rampant prenaient une dimension quelque peu ubuesque, sans doute était-il légitime de vouloir libérer les énergies créatrices d’un réel carcan bureaucratique. Le problème est que la chute du communisme a supprimé le principal adversaire du libéralisme qui, un temps dégagé d’une puissante opposition, a laissé son hubris naturelle suivre sa pente et toucher tous les domaines. Ainsi la déréglementation s’est-elle progressivement généralisée, favorisée par la mondialisation (et son obsession de la concurrence) qui a connu dans le même temps une rapide expansion.

Partie de l’économie, l’idéologie de la déréglementation a fini par toucher tous les secteurs de la société, depuis le social jusqu’à ce que l’on nomme les « questions sociétales ». Et ce au nom d’une liberté abstraite ayant toujours de nouveaux bastions à conquérir et d’une égalité à étendre indéfiniment, le vecteur inépuisable de cette double revendication étant les « droits de l’homme » en vertigineuse augmentation et ainsi vidés de toute substance. Le politique, mis sous tutelle par l’économie, tombé en déliquescence, sans plus aucune notion du bien commun et même du bien tout court, n’avait plus les moyens de s’opposer à ce mouvement intronisant le business – l’argent ! – à tous les niveaux de l’activité humaine.

Rétablir la primauté du politique – et donc lui redonner le pouvoir réel (alors qu’il réside aujourd’hui dans les hautes et opaques sphères économiques) – est nécessaire pour redonner vie et sens à la démocratie. Sans doute en sommes-nous encore loin aujourd’hui. On peut toutefois y contribuer en manifestant massivement notre opposition à cette loi bioéthique mortifère, en étant tous à Paris le 6 octobre avec le collectif « Marchons enfants ! ».

Christophe Geffroy

© LA NEF n°318 Octobre 2019

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).