Mur de Berlin en 1986 © Noir-Commons.wikimedia

Chute du mur de Berlin : un anniversaire peu fêté

L’anniversaire de la chute du mur de Berlin, le 9 novembre, a suscité un intérêt assez mitigé. Il existe toujours un aveuglement et une complaisance envers le communisme malgré l’étendue de ses crimes.

Nous avons fêté, le 9 novembre dernier, la chute du mur de Berlin, symbole de l’effondrement du communisme, en Europe de l’Est d’abord, en Union soviétique ensuite. Important anniversaire, tant le communisme a tyrannisé ces peuples sur une longue période : de quarante à soixante-dix ans ; et tant son influence a été forte à l’Ouest. Pourtant, l’événement n’a pas rencontré un large écho dans nos grands médias. Trente ans après sa chute en Europe de l’Est, on demeure largement dans le déni ; notre intelligentsia n’a toujours pas compris le caractère « intrinsèquement pervers » (Pie XI) du communisme. Chantal Delsol a raison d’écrire que « le nazisme est resté le Mal absolu tandis que le communisme demeure un objet non identifié » (1). Il bénéficie toujours de l’argument des bonnes intentions, lesquelles le dédouaneraient de ses crimes. Le simple fait qu’il existe toujours, en France, un parti politique qui ose se nommer « Parti communiste français » sans que cela fasse scandale est révélateur de cet aveuglement.
Si Russie et Europe de l’Est ont pu se défaire du communisme, ce dernier n’a pas été éradiqué pour autant comme a pu l’être fort heureusement le nazisme. D’abord parce qu’il sévit toujours dans un certain nombre de pays, et non des moindres comme la Chine. Le communisme est donc toujours au pouvoir dans le pays le plus peuplé du monde et l’un des plus puissants aussi. Ensuite parce que son idéologie et sa praxis continuent d’imprégner nombre d’esprits – sans qu’ils en soient toujours conscients – qui tiennent des positions-clé dans les médias, la culture, l’université… bref dans les différents secteurs qui contribuent à façonner l’opinion dominante.
À quoi reconnaît-on principalement cette influence ? Au fait très simple que la dialectique marxiste tend toujours à opposer les hommes les uns contre les autres. L’idée même de « révolution » suppose les bons d’un côté – les « opprimés » – contre les méchants – les « oppresseurs » –, qu’il s’agit de renverser et d’éliminer pour atteindre un monde meilleur, délivré de l’engeance des exploiteurs. Dans la vision marxiste classique, les opprimés étaient les prolétaires et le moteur de l’histoire la lutte des classes. Aujourd’hui, ce schéma est quelque peu dépassé, mais il n’en demeure pas moins valide si l’on remplace le prolétaire par l’homme de couleur, le migrant, le musulman, l’homosexuel, la femme… La lutte des classes a d’abord évolué vers la lutte antiraciste dans les années 1980 pour s’étendre maintenant à la lutte contre l’islamophobie, l’homophobie, le sexisme… jusqu’à la revendication de choisir son « genre » conformément à la théorie du même nom. Bref, nous sommes parvenus à la lutte généralisée contre toutes les discriminations imaginables. L’opprimé change, s’élargit à des cercles toujours plus vastes, mais le ressort demeure le même : opposer des personnes représentant des groupes que l’on affirme « discriminés » à d’autres personnes provenant de groupes dominateurs, dont l’archétype est le « mâle blanc hétérosexuel ».
Là se situe la signature du communisme marxiste qui aura instauré dans les rapports humains un véritable poison dont on est loin d’être guéri ! Poison, car il entretient la haine entre les hommes et empêche toute fraternité sociale, ce qu’avait bien vu le Père Henri de Lubac : « Ce n’est pas justifier ni même excuser cette dernière attitude que d’affirmer que “la haine des personnes” n’est pas “voulue en principe”, qu’elle ne les vise “qu’autant qu’elles sont la personnification de catégories économiques” et par conséquent de “rapports sociaux aliénants et oppressifs” ; c’est là bien au contraire accroître le mal, car c’est s’autoriser (voire s’obliger) à haïr sous cette formalité un beaucoup plus grand nombre de personnes, tout en se donnant bonne conscience, puisqu’on ne hait en ces personnes que le système qu’elles représentent » (2).
Le fait de susciter la haine de son adversaire, de le criminaliser pour le rendre précisément haïssable, est vraiment la marque de la tournure d’esprit communiste, qui a si fortement imprégné les intellectuels de gauche, si prompts à s’ériger en juges de la moralité, comme s’ils incarnaient seuls le Bien. La gauche a ainsi délimité le périmètre du Bien et n’admet pas la contradiction au-delà de ce périmètre – ce que suppose pourtant la démocratie –, si bien que quiconque s’y aventure est aussitôt dénoncé et taxé des pires maux : nazi, raciste, homophobe, machiste, islamophobe, etc. Or, on ne discute pas avec de tels « monstres » : tout débat est évacué car impossible, créant ainsi des divisions insurmontables dans la société et aboutissant finalement à une confiscation de la démocratie au profit d’un petit nombre d’esprits « éclairés », élite autoproclamée gardienne d’une morale qu’elle a elle-même établie.
Cette attitude ne peut qu’alimenter le « populisme », tant le déni de démocratie ne fait que croître depuis… la chute du communisme à l’Est !

Christophe Geffroy

(1) Le Figaro du 9 novembre 2019.
(2) Henri de Lubac, Petite catéchèse sur nature et grâce, Fayard, 1980, p. 100-101.

© LA NEF n°320 Décembre 2019

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).