Père Daniel-Ange.

Une vie pour Dieu et la mission

Le Père Daniel-Ange, infatigable missionnaire et fondateur de Jeunesse-Lumière, nous offre un riche recueil de mémoires (1), ainsi qu’un beau livre sur le Rwanda (2). Une double occasion de le rencontrer : entretien.

La Nef – Votre livre révèle une vie riche incluant des états de vie bien différents : pourriez-vous nous résumer succinctement les grandes étapes et les grands engagements qui ont marqué votre vie ?
Père Daniel-Ange
– 1. L’Appel du Seigneur. 2. L’entrée à Clairvaux. 3. Le service militaire. 4. La fondation de la « Vierge des pauvres ». 5. Le départ pour le Rwanda, et les 12 années là-bas. 6. Le retour en Europe et les études à Fribourg. 7. L’effusion de l’Esprit et le Renouveau charismatique. 8. La Demeure Notre Père et les années de vie érémitique à Berdine. 9. L’Ordination sacerdotale à Lourdes et les premières grandes tournées missionnaires internationales. 10. Le lancement de Jeunesse-Lumière, en 1984.

Quel rôle a joué votre famille dans votre vocation et comment s’est manifesté l’appel de Dieu ?
Mes chers parents et mes frères ont été remarquables dans l’accueil de ma vocation à la vie monastique. Éternelle, ma reconnaissance ! Comment s’est manifesté l’Appel du Seigneur ? Je me permets de renvoyer au récit que j’en donne dans mon livre.

De grands témoins vous ont marqué, expliquez-vous : quels sont les principaux et comment vous ont-ils influencé ?
Avant tout les martyrs qu’il m’a été donné de connaître personnellement. Ceux de ma famille : les pères Henri et Jean de Maupeou. Mgr Vladimir Ghyka. Au Rwanda : Félicité Niyitegeka, Mgr Louis Gasorè. Mais aussi des hommes de Dieu comme le cardinal Journet, Maurice Zundel, Gustave Thibon, Jean Vanier, Olivier Clément, Jérôme Lejeune. Mais encore tant de personnes porteuses de handicaps, comme Brigitte Ripoll, et de jeunes ou d’enfants partis au Ciel, comme Jeanne-Marie Kegelin. Pour ne pas mentionner – par discrétion – ceux qui sont encore en pèlerinage sur terre.

Comment et pourquoi avez-vous fondé « Jeunesse lumière » en 1984 ? Quel bilan en tirez-vous aujourd’hui ?
C’était – et c’est toujours plus que jamais – une double évidence crevant les yeux : d’un côté la toute première urgence d’aujourd’hui : offrir le Seigneur Jésus et son Évangile à ce continent immense de la jeunesse, en pleine dérive. De l’autre, seuls les jeunes peuvent être les authentiques apôtres de leur propre génération, n’ayant pas à s’y inculturer comme des adultes.
Après 35 années de vie contemplative et de virées missionnaires, notre petite école, par pure grâce divine, est toujours florissante. En France, chaque année, nous y sommes entre 25 et 35 jeunes, et des anciens ont lancé nos écoles-sœurs : en Italie, Pologne, Bénin, Cameroun, avec des projets en Espagne, Ukraine, Hongrie, Haïti. Déjà près de 60 nationalités.
J’ajoute que si la fragilité des jeunes Occidentaux s’intensifie, leur don de soi, générosité, enthousiasme, dévouement, transparence, demeurent intacts. Ils sont chez nous stimulés par leurs sœurs et frères d’Afrique, Asie et Amérique latine. C’est une belle stimulation mutuelle.

L’évangélisation est pour vous essentielle : l’Église en nos pays d’ancienne chrétienté est-elle suffisamment missionnaire et quel conseil donneriez-vous pour dynamiser la mission en nos pays sécularisés ?
Ce n’est que récemment, devant le vertigineux collapse général de la foi et la galopante paganisation de nos pays occidentaux, qu’enfin – enfin ! – l’Église en ses instances hiérarchiques prend conscience de l’option dramatique : soit elle annonce l’Évangile – c’est-à-dire offre la Personne du seul Sauveur du monde, et cela par tous les moyens possibles et imaginables ; soit nos pays à racines chrétiennes seront musulmans ou païens d’ici 50 ans. Pas d’autre alternative.
Diagnostic de Jean-Paul II : c’est « la silencieuse apostasie de l’homme qui se croit heureux sans Dieu ». Et Dieu relégué au cimetière, l’homme se retrouve en enfer. Point barre.
Devant ces deux continents qui se séparent à vitesse folle – l’Église et la jeunesse – la toute première des urgences – je le répète – est la création d’écoles où tout jeune baptisé donne une ou plusieurs années de sa jeunesse, pour devenir un courageux et donc joyeux prophète de la Beauté de Dieu. Chaque diocèse devrait avoir la sienne. Et chaque séminaire devrait être une école d’adoration eucharistique et d’ardent feu missionnaire.

Les forces vives de la jeunesse chrétienne, en France, proviennent en grande partie des classes moyennes et supérieures : comment faire pour retrouver un christianisme plus populaire, plus ouvert à ce que l’on appelle la « France périphérique » ?
Les campagnes d’évangélisation doivent cibler davantage le monde rural et ouvrier. Y inviter largement à ces beaux rassemblements de jeunes attirant encore de telles foules (Medjugorje cet été : 40 000 jeunes autour de 600 prêtres et 16 évêques). Nos missions scolaires de Jeunesse-Lumière nous permettent de toucher tous les milieux, dans les collèges et les lycées.

Vous êtes resté longtemps au Rwanda et vous venez de consacrer un livre émouvant aux témoignages de charité, ignorés du public, mais qui n’ont cessé, y compris lors du génocide de 1994 : comment expliquer une telle horreur dans un pays largement chrétien et quelle leçon en tirez-vous ?
Ce génocide, voici 25 ans, est la preuve la plus cruelle du pouvoir de Satan sur notre humanité pécheresse. Ne plus y croire : de la démence ! En Europe nous en avons fait la satanique expérience avec Dachau et le nazisme, avec le Goulag et Lénine-Staline : déshumanisation radicale sur des terres séculairement chrétiennes. Sans parler de la Terreur et du génocide vendéen. Nous n’avons aucune leçon à donner, sinon par arrogance… J’ai écrit ce « martyrologe », y recueillant par centaines – parmi des milliers – des actes de pur héroïsme, d’authentiques splendeurs divines, au plus terrible des horreurs. Beaucoup pourraient être canonisés. Il y aura bientôt une fête des martyres du Rwanda et du Burundi, étendue à l’Église universelle. De quoi être fiers de l’Esprit-Saint !

Vous avez beaucoup voyagé et le monde paraît aujourd’hui plus instable et plus incertain qu’il y a encore trente ans : en guise de conclusion, comment voyez-vous l’avenir et tout particulièrement celui de l’Église ?
Nous sommes face à deux idéologies totalitaires hégémoniques : d’une part l’islamisme intégriste ciblant l’Occident, d’autre part le libéralisme immoral occidental s’imposant au monde entier. « La troisième guerre mondiale par morceaux » et « la guerre mondiale contre le mariage et la famille » (pape François). La première en grande partie provoquée par la seconde. C’est notre dictature occidentale qui entraîne la révolte musulmane.
On nous impose la rébellion satanique contre le Père (paternité dissoute dans l’anonymat), contre le Créateur (l’homme, la femme, c’est quoi ce truc-là ?), contre l’Incarnation (anatomie et physiologie totalement déconnectées du psychisme ; la différence sexuelle, du phantasme judeo-chrétien !). L’abîme, le gouffre, le précipice sont creusés entre deux mondes : l’Occident d’un côté, l’islam, l’Asie, l’Afrique et encore un peu l’Amérique latine de l’autre.
L’Église doit être plus prophétique que jamais. Les baptisés de toute confession ecclésiale, avec les hommes et femmes ayant encore un minimum de bon sens humain, avec les musulmans ouverts et intelligents, doivent se liguer pour stopper cette course galopante vers la fin de l’humanité en tant qu’humaine. Les temps de la fin, nous y sommes. Sans conteste. Nous sommes en plein combat apocalyptique entre l’homicide et le Prince de la Vie. Nous nous battons – au prix de la prison et de la condamnation à mort sociale, s’il le faut – pour arracher la Vie à la mort, l’Amour à la perversion, l’homme à la déshumanisation. Avec une certitude absolue : avec la Reine du Ciel secondée par l’archange Michel, nous sommes déjà les grands vainqueurs.
De quoi avoir peur ? « Le monde, j’en suis le Vainqueur ! » (Jn 16, 33). « Petits enfants, voici la dernière Heure. […] Jeunes gens, vous êtes forts : le Mauvais, vous l’avez vaincu ! » (1 Jn 2, 18 et 2, 14). Tel est le mot de la Fin.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

(1) Serviteur du très Beau, bonheur en crescenDeo. Biographie, Éditions du Jubilé, 2019, 608 pages, 19,90 €.
(2) Rwanda : au fond de l’enfer le Ciel ouvert, Éditions des Béatitudes, 2019, 356 pages, 20 €.

© LA NEF n°320 Décembre 2019

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).