Donald Trump © Michael Vadon-Commons.wikimedia.org

Les ayatollahs, Trump, Matzneff…

La décennie s’ouvre sur une bonne nouvelle et un chagrin. La bonne nouvelle est la retenue dont firent preuve les acteurs de la crise qui vient d’opposer derechef Washington et Téhéran, dans une surenchère de provocations et représailles si violente qu’on craignit le pire. Mais le « pouvoir des ayatollahs » et celui de Washington ont limité leurs ultimes ripostes et l’on en resta là. En somme, des deux protagonistes, on a trop dit qu’ils étaient incapables de modération, point important à l’heure où les spécialistes estiment que le pouvoir iranien, délié des obligations contractées en 2015 par le traité de Vienne, s’approche du nucléaire militaire. Ce n’est pas rien.
Bonne nouvelle dans la bonne nouvelle, la réaction des trois États ouest-européens parties prenantes au traité de Vienne (Paris, Londres et Berlin) qui, tout en s’alarmant des effets déstabilisateurs des milices chiites, n’en appelaient pas moins à la modération tous les acteurs, c’est-à-dire Washington autant que Téhéran. M. Trump fut, dit-on, fort contrarié d’une position qui s’éloignait nettement du vieil atlantisme – il était temps !

L’affaire Matzneff
Le chagrin vient d’une affaire intérieure (en apparence du moins), l’affaire Matzneff. Peu après le jour de l’an, mon cher ami Christophe Geffroy me fit part de l’étonnement de plusieurs lecteurs qui ont cru, au vu de « touittes » écrits et lus hâtivement et bien sûr très incomplets (c’est l’affreuse loi des réseaux sociaux, si nécessaires par ailleurs, que de ne dire qu’un mot rapide sans préciser autrement que par d’autres « touittes »), que je prenais la défense du vieil écrivain et, même de sa pédophilie, et pourquoi pas de la pédophilie. Il va sans dire que, non seulement la pédophilie, que je tiens d’abord pour une maladie de type compulsif, me fait horreur par le plus simple instinct, et que je comprends bien entendu la colère qu’elle peut faire naître, dont le texte ci-contre de Matthieu Baumier se fait l’écho. C’est à peine si j’oserais ajouter que, en chrétien, je distingue ici comme ailleurs le pécheur du péché et que, aussi précieuse soit-elle, une revue n’est ni un confessionnal ni un prétoire. Je ferai cependant observer à Matthieu que l’opération déclenchée par Grasset (maison sur laquelle règne BHL, et qui contribua tant à transformer la littérature en machine accusatoire au service de l’antiracisme et du féminisme obsessionnel) me paraît une illustration d’une modernité devenue folle, telle qu’il la stigmatisa avec brio dans son Voyage au bout des ruines libérales libertaires publié en 2019 chez notre ami commun Pierre-Guillaume de Roux : « Les mots et les idées qui accompagnent les étiquettes tendent parfois à se mélanger dans nombre d’esprits, peut-être confus, sans aucun doute égarés dans un monde d’âmes en ruines. » J’ai cru pouvoir user d’un peu de recul pour avancer dans mes malheureux « touittes » deux questions.
Comment expliquer que Matzneff ait pu, quarante ans durant, sans jamais rien cacher des penchants qui le firent si souvent chuter dans le péché et dans le crime, être honoré de mille façons, y compris par un Renaudot récent, reçu dans tous les cercles, invité sur tous les médias et que, d’un coup, il soit poursuivi et même traqué, et ses livres brutalement retirés de la vente ? Que s’est-il passé ? Je crains que ce ne soit pas la morale soixante-huitarde qui soit finie : au contraire, d’autres pédophiles étoilés prospèrent (Frédéric Mitterrand, Daniel Cohn-Bendit…) et, s’il s’agit de ne plus « chosifier » un enfant, alors il faudrait cesser de les tuer dans le ventre de leur mère, de les acheter, de les vendre, de les élever devant des consoles et des écrans qui les assassinent à petits feux.

Victoire de la néo-morale américaine
Il s’est passé autre chose : MeToo, les convulsions d’Hollywood, la prise de pouvoir des féministes, si nette qu’elle fit dire à l’une d’elles, Marie Darrieussecq, dans un article du Journal du Dimanche (du 4 janvier 2020) intitulé « Le Temps des femmes » que, grâce à l’affaire Matzneff, qui disqualifie une fois pour toutes l’homme blanc de plus de 50 ans, « Nous, les femmes, nous prenons la place » (sic). Bref, c’est la néo-morale américaine, le manichéisme (l’une des plus graves hérésies du christianisme) accusatoire, qui se dispense de tout débat, qui s’impose en France. Encore de la géopolitique : victoire de l’Empire, échec de la veille morale européenne, du logos, de l’examen, de la délibération, de la littérature, du droit, de la peine légale et/ou du pardon – il n’est pas étonnant d’ailleurs que l’Église fut la première attaquée, et sur le même terrain. On accuse les lecteurs de Matzneff du même grief que le cardinal Barbarin : ils savaient, mais n’ont pas dénoncé ; la cité humaine n’est-elle plus qu’un champ infini de dénonciation ?
Autre question qui vient à l’esprit en lisant ce très poignant Consentement, acte d’accusation si violent, contre Matzneff, certes coupable, mais aussi contre les hommes en général, tous prédateurs, et son père en particulier (dépeint sous les traits les plus abominables, et mort brutalement quelques jours après la parution du livre) qu’il est une formidable pièce à charge contre la PMA. Si l’absence des pères explique, comme Vanessa Springora s’attache tant à le montrer, que les adolescents tombent dans les premiers bras qui s’ouvrent, pourquoi les féministes et LGBT veulent-ils amoindrir leur rôle ? Bref, « l’affaire » est une sorte de poupée russe – du moins si l’on veut bien admettre que les certitudes, aussi légitimes soient-elles, ne dispensent pas de réfléchir.

Paul-Marie Coûteaux

© LA NEF n°322 Février 2020

À propos Paul-Marie Couteaux

Paul-Marie Couteaux
Écrivain, essayiste, député européen (1999-2009), chroniqueur de La Nef, il dirige Les Cahiers de l’Indépendance, revue des souverainistes de tous horizons, et est l’auteur de nombreux ouvrages dont De Gaulle, espérer contre tout. Lettre ouverte à Régis Debray (Xenia, 2010), Etre et parler français (Perrin, 2006), Un petit séjour en France (Bartillat, 2004), De Gaulle philosophe (JC Lattès, 2002).