Mila, l'ado qui a déclenché la tempête. DR.

Blasphème : la confusion !

La France et sa République sont une fois encore confrontées à l’insoluble question du blasphème, dont personne n’a de définition précise, adéquate et claire, ni partant de solution à y apporter. Quoi ? Une gamine pérore dans une vidéo et dit tout le mal qu’elle pense d’une religion, minoritaire en France, Dieu merci, qui n’est pas la sienne – et d’ailleurs elle n’en a aucune, se satisfaisant manifestement d’un vague athéisme pseudo-libérateur – et aussitôt la France s’embrase. Enfin, soyons précis : une partie de la France de confession musulmane, qui ne doute jamais de rien, s’embrase et commence dans un phénomène de meute habituel de menacer ladite jeune fille de tous les maux. En retour, le reste de la France défend derrière la jeune fille la liberté d’expression et le « droit au blasphème ». Ce qui n’est pas moins problématique.

Un « droit au blasphème » ?
Qu’il y ait une liberté d’expression en France, c’est un fait établi et heureux, quoiqu’elle soit parfois rognée : notre jeune fille a dans ce sens parfaitement l’autorisation de raconter ce qu’elle veut à travers son téléphone. Mais qu’il puisse y avoir un « droit au blasphème », voilà qui heurte, même au-delà de la foi, la raison elle-même. Essayons de voir ce que pourrait être un droit au blasphème : le blasphème est vulgairement compris comme toute insulte, injure, parole ou geste irrévérencieux à l’égard de ce qu’il y a de plus sacré, c’est-à-dire Dieu et ses manifestations à l’origine. Ceci pour ce qui regarde la foi. Saint Thomas conclut avec son intelligence coutumière et son sens de la brièveté qu’est blasphème tout ce qui va à l’inverse de la « confession de foi ». Si l’on en tire les conclusions logiques, quiconque professe une foi précise est blasphémateur pour la religion d’à côté. En ce sens, tous les musulmans blasphémeraient de facto et en tout temps le vrai Dieu, trinitaire et révélé, que nous autres chrétiens confessons. Et réciproquement. Ou, de même, un chrétien qui s’élève contre son propre Dieu blasphème. Voilà ce qu’on peut en déduire pour l’âme et la conscience, et voilà le péché selon notre théologie.
Mais la question qui reste en suspens est celle de l’expression dans l’espace public, politique, de ce blasphème. Dans des sociétés qui ne connaissent pas de différence entre Dieu et César, il paraît évident que le pouvoir se doit de réprimer toute expression blasphématoire puisqu’elle est une insulte directe qui lui est adressée. C’est ainsi que les premiers chrétiens furent martyrs, parce qu’ils refusaient de se prosterner devant César-Dieu, lui préférant la Vérité, c’est-à-dire le Christ. Mais manifestement, nous n’en sommes plus à ce stade : d’abord parce que, justement, le christianisme nous a appris que Dieu n’était pas César, opérant la distinction radicale entre foi et politique, entre surnaturel et vie naturelle ici-bas, mais encore parce que nous vivons dans un monde qui a érigé la « laïcité » en principe indiscutable, reléguant toute religiosité à la sphère privée. En ce sens, comme il n’y a pas de Dieu dans la cité, il est logiquement impossible qu’il y ait blasphème, de quelque ordre que ce soit.

De la théorie à la pratique
Mais cela, c’est pour la théorie : car on sait bien que l’homme n’est heureusement pas cet animal kantien que l’on voudrait et que son sort et sa destinée ne se résument pas à cette vie abstraite de toute élévation spirituelle et religieuse. Donc, sortis du régime de chrétienté qui a prévalu depuis le Moyen-Âge, les chrétiens de France ont dû apprendre, à leur corps défendant, à supporter politiquement ce qu’ils devaient, par grâce, déjà supporter intérieurement, le fait que de nombreux êtres humains ne confessent pas la foi dans le vrai Dieu, et par là blasphèment, passivement ou activement. Que cette société ait adopté les vices de l’athéisme n’empêche pas qu’on puisse reconnaître un progrès dans le sens où il était fort problématique pour un chrétien attaché à la liberté de conscience, et qui n’imagine une adhésion à la foi que volontaire et éclairée, que ce soit des pouvoirs publics qui répriment par la force le blasphème.
Mais par un retour ironique de l’histoire, nous sommes confrontés aujourd’hui à une population qui non seulement ignore la laïcité moderne mais qui, en plus, est assujettie à une religion qui n’a jamais opéré de distinction, pour son plus grand malheur, entre foi et politique. Cet islam confus est incapable de ne pas voir dans les mots agressifs d’une jeune fille une attaque insupportable contre lui et son Dieu. Aussi va-t-il recourir à tous les moyens, et surtout la violence, pour faire taire toute voix, n’imaginant pas qu’il brise ainsi ce que nous supposons de plus grand dans l’humain, sa conscience qui le fait librement aimer Dieu.
Ainsi, la France contemporaine, confrontée à trois définitions différentes du blasphème, la chrétienne, la républicaine et l’islamique, est-elle dans la confusion et la paralysie la plus totale. Nous savons évidemment comment en sortir, mais qui nous entendra ?

Jacques de Guillebon

© LA NEF n°323 Mars 2020

À propos Jacques de Guillebon

Jacques de Guillebon
Écrivain, essayiste, chroniqueur de La Nef, rédacteur en chef de L'Incorrect, il est l’auteur notamment de Anarchrist. Une histoire de l’anarchisme chrétien (avec Falk van Gaver, Desclée de Brouwer, 2015), L’impasse. Du mariage laïc au mariage gay (Editions de l’Œuvre, 2012), Le nouvel ordre amoureux (avec Falk van Gaver, Editions de l’Œuvre, 2008), Nous sommes les enfants de personnes (Presses de la Renaissance, 2005, rééd. Xenia, 2010).