Condorcet, à l'origine de l'idéologie du Progrès © Wikipedia.

La droite et la gauche ont-elles encore un sens ?

Existe-t-il une typologie plus ou moins invariante de la droite et de la gauche ? Autrement dit, y a-t-il un archétype d’homme de droite et d’homme de gauche ? Essai de réponse.

La question de savoir s’il existe une typologie plus ou moins invariante de l’homme de gauche ou de l’homme de droite, valable donc en tout temps et en tout lieu, a alimenté de longs débats. Cette question recoupe en partie celle des familles politiques formant la gauche et la droite. Dans son imposante analyse des Gauches françaises, Jacques Julliard définit ainsi la gauche en trois points : 1) « La gauche est née de la rencontre de deux grandes idées, l’idée de progrès, l’idée de justice. » Cette rencontre démarre au XVIIIe siècle avec Condorcet qui est ainsi pour l’auteur comme le père fondateur de la gauche. 2) « Cette montée de la philosophie du progrès va de pair avec l’individualisme, celui qui s’affirme avec la Révolution française. » La Déclaration des droits de l’homme postule ainsi un invariant humain qui fonde l’égalité politique : « Historiquement, la gauche a eu partie liée à l’individualisme, tandis que la droite est imbue de valeurs sociétales, voire “holistes”. » 3) « Cet individualisme a partie liée à la démocratie, considérée comme doctrine de la souveraineté du peuple » (1).

La gauche française s’enracine ainsi clairement dans l’héritage des Lumières et de la Révolution. Elle s’y enracine tellement qu’elle a longtemps considéré la Révolution comme un « bloc », selon le mot de Clemenceau, en minimisant et justifiant la Terreur et ses atroces exactions – aujourd’hui encore, l’extrême gauche continue de se réclamer sans honte de 1793 ! Le système républicain héritier de la Révolution est donc le sien, la gauche y est chez elle. Dans ce contexte, la droite ne peut se définir qu’en réaction à la gauche. « La droite n’existe et ne se définit qu’en raison de l’existence d’une gauche, écrit Michel Winock. Elle n’est pas une entité ; elle n’est fondée que sur des rapports. C’est la gauche, parti du “mouvement”, de la réforme et de la révolution, qui donne naissance par réaction au parti de la “résistance” » (2). C’est aussi la thèse du petit essai de Yves-Marie Adeline, La droite impossible : « Le système politique nouvellement installé était taillé aux mesures de la gauche, et non pas de la droite. Cette situation n’a jamais changé depuis : quand la droite est au pouvoir, le système qu’elle occupe reste toujours un système de gauche » (3).

Cette analyse, pour pertinente qu’elle soit, est assez spécifique à la France et n’empêche nullement de réfléchir à ce qui caractérise historiquement la gauche et la droite. Car même si la droite ne s’est forgée qu’en réaction à la gauche, elle a pu malgré tout développer un certain nombre de valeurs propres. Emmanuel Terray, par exemple, anthropologue de gauche, les résume ainsi : le réalisme ou l’hostilité à l’utopie ; l’attachement à l’ordre (chacun et chaque chose doit demeurer à sa place) ; le respect des hiérarchies, les inégalités étant nécessaires ; la défense du principe d’autorité (lien social fondamental) ; l’affirmation d’une permanence de la nature humaine ; la primauté de la société sur l’individu, l’homme étant un héritier qui a des devoirs plus que des droits, etc. (4). Inversement, Emmanuel Terray cerne quatre principaux invariants pour caractériser la gauche qui recoupent ceux de Jacques Julliard : la gauche est le parti de la transformation pour améliorer le système social, le parti de l’utopie ; dans cette optique, elle s’évertue à conjuguer le progrès avec la justice ; elle recherche obstinément l’égalité et, enfin, elle rime avec l’espérance (5).

Gauche ou modernité ?

Yves-Marie Adeline va plus loin quand il place la différence à un niveau philosophique et moral : « Avant même d’être l’expression d’une revendication sociale, la gauche est essentiellement l’exaltation de l’indépendance, de la liberté de décider soi-même – ou du moins collectivement, parce que l’individualisme absolu, l’anarchie, est impraticable – ce qui est bien ou mal, de ce qui est moral ou immoral. […] Si la gauche se différencie essentiellement de la droite par l’idée qu’elle se fait du pouvoir, c’est d’abord parce qu’elle se fait une idée différente de la nature humaine. Or, pour la droite, la nature du pouvoir doit suppléer la nature de l’homme, tandis que pour la gauche, l’homme est un tout parfait et solitaire, replié sur lui-même, que rien ne doit prétendre suppléer, au risque de porter atteinte à son intégrité » (6).

Il y a quelque chose de fondamentalement juste dans le propos d’Yves-Marie Adeline et qui laisse toutefois quelque peu dubitatif ! En effet, la définition de la gauche ici donnée ne convient-elle pas mieux à ce qui caractérise la modernité, cette progressive émancipation de l’homme de toute tutelle supérieure, transcendante, au point d’en arriver à devenir le maître du sens, et donc aussi celui de la morale, du bien et du mal ? L’idée de nature s’efface d’abord au profit du primat de la raison (modernité), puis de la volonté (postmodernité) – et cela touche peu ou prou la quasi-totalité des élites. Peut-on identifier alors la gauche en général à cette modernité et postmodernité, alors même qu’il y a un siècle une grande partie de celle-ci reconnaissait sans peine les préceptes de la loi naturelle, il n’est que de penser aux fameux « hussards noirs de la République » chers à Péguy pour s’en persuader ? Quant à la droite actuelle, il y a longtemps qu’elle aussi a abandonné toute l’anthropologie classique et qu’elle rejette toute norme transcendante qui ne soit pas le fruit de la volonté – c’est bien la raison pour laquelle elle est désarmée face aux revendications tous azimuts qui attaquent la famille, la vie, les mœurs…

C’est en cela, au reste, que l’approche d’Emmanuel Terray pèche quelque peu : il dessine une droite qui s’identifie principalement à la droite « contre-révolutionnaire » et conservatrice qui est bannie du débat intellectuel et électoralement absente du paysage politique, cette droite dont Alain de Benoist a écrit que sa grandeur (aujourd’hui perdue) a été « sa fidélité à l’éthique de l’honneur, de la gratuité et du désintéressement » (7). Le « conservatisme » est lui-même un concept qui a été ridiculisé par la gauche, sans parler de celui d’« extrême droite » qui est assimilé au mal absolu (le « fascisme » sans cesse renaissant, toujours dangereux) quand l’expression d’« extrême gauche » attire, elle, la sympathie ou du moins une critique qui ne remet pas en cause sa présence dans le jeu politique ! Cette situation spécifiquement française ne se comprend qu’au regard de l’histoire et du coup de force qui, en 1944, a faussement assimilé la Résistance à la gauche – les communistes y ayant la part principale – et Vichy et la collaboration à la droite et l’extrême droite, quand la réalité est infiniment plus complexe et nuancée ! Il n’empêche que c’est toujours ce schéma simpliste et mensonger qui régit la vie intellectuelle et politique, c’est lui qui explique la suprématie longtemps sans partage de la gauche dans les médias, l’édition, l’université… bref dans tout ce qui façonne l’opinion publique. C’est lui qui, aujourd’hui encore, interdit moralement à l’UMP de s’allier électoralement au FN alors que le PS n’a pas l’ombre d’un scrupule à s’allier avec le PCF et l’extrême gauche.

Cet aspect souligne un caractère particulièrement propre à la gauche française actuelle : son côté systématiquement moralisateur qui la conduit à aborder la politique selon une grille « bien/mal, bons/méchants » dont elle est la maîtresse et qui la pousse à « criminaliser » son adversaire plutôt qu’à débattre : l’étiquette infamante qui fermait toutes les portes a longtemps été celle de « fasciste », puis il y a eu celle de « raciste » – l’antiracisme, dans la dialectique marxiste demeurée très prégnante malgré la chute du communisme, ayant peu à peu remplacé la lutte des classes en déclin avant de s’étendre à la lutte plus générale contre « toutes les discriminations » –, nous en sommes donc aujourd’hui à celle d’« homophobe », l’une n’empêchant pas l’autre… Ainsi règne un « politiquement correct » tyrannique et étouffant qui empêche le débat démocratique de prendre sa mesure et qui est maintenu par un arsenal judiciaire sans précédent qui encadre la liberté de penser avec les lois antiracistes, antihomophobie, mémorielles…

Les gauches et les droites

Tout ce qui a été dit ici dessine-t-il des contours stables et universels de la gauche et de la droite ? Sans doute demeure-t-il quelques points saillants très généraux évoqués par les auteurs ici cités, mais certains sont glissants avec le temps. Le libéralisme politique, par exemple, était classé à gauche au XIXe siècle alors qu’il est aujourd’hui situé à droite – ce qui accrédite la thèse d’Yves-Marie Adeline que la gauche d’hier est la droite d’aujourd’hui… qui sera la gauche de demain ! Pour mieux cerner la réalité, plutôt que de parler de la gauche et de la droite, sans doute eut-il fallu distinguer les gauches et les droites. Chacun connaît les trois droites de René Rémond : légitimiste, orléaniste, bonapartiste (8). Michel Winock s’est essayé au même exercice pour les gauches, il en relève quatre familles : la gauche républicaine, d’abord libérale puis radicale ; la gauche socialiste (le PS, à la différence du SPD allemand lors de son congrès de Bad-Godesberg en 1959, n’a jamais officiellement renoncé au marxisme) ; la gauche communiste ; l’ultragauche (9). En fait, plus on distingue les gauches et les droites et moins l’on arrive à une typologie précise propre à chaque camp, plus on s’aperçoit que les caractères les plus invariants se retrouvent plutôt vers les extrêmes, les « centres » de chacune des deux familles tendant à se rejoindre. Si l’on considère aujourd’hui le PS et l’UMP qui sont les deux grands partis de la gauche et de la droite, on voit bien que leur politique, quand ils sont au pouvoir, se rejoint sur l’essentiel : même attachement à l’actuelle construction européenne malgré la dilution des nations qu’elle entraîne, même défense du libre-échangisme mondial… et également sur les questions de société les divergences sont plus de façade ou de paroles que réelles : sur les grandes questions éthiques (avortement, euthanasie, bioéthique, « mariage » homosexuel…), les positions transcendent le clivage gauche-droite ; et n’est-ce pas la droite au pouvoir qui a souvent légiféré en ces matières, que l’on songe par exemple à l’avortement ou au Pacs ?

Affaissement de l’opposition

Si le clivage droite-gauche a bien été « la ligne de démarcation fondamentale, la summa divisio qui structure notre univers politique » (10), ainsi que l’écrit Jacques Julliard, ce dernier est bien obligé de reconnaître son net affaiblissement avec un nouvel équilibre qu’il analyse ainsi : « à gauche le libéralisme moral et la réglementation économique ; à droite la réglementation morale et le libéralisme économique. C’est sur cette espèce de Yalta culturel que fonctionne encore au début du XXIe siècle l’opposition gauche-droite » (11). Cet équilibre lui-même nous semble en partie discutable, précisément parce que la gauche socialiste s’est ralliée à l’économie mondialisée gouvernée par l’idéologie libérale et la droite a délaissé depuis belle lurette toute velléité de réglementation morale – dont elle n’a d’ailleurs plus les outils intellectuels pour en comprendre les bienfaits et la nécessité. Ce nouveau prétendu clivage ignore de plus les liens étroits entre libéralisme économique et libéralisme moral, notamment par la prééminence dans l’un et l’autre cas d’un individualisme paroxystique.

Ce qui frappe, finalement, n’est-il pas la trahison des idéaux d’origine de nos deux grandes familles politiques ? Alain de Benoist écrit « que la droite a renoncé à la nation et à la critique de l’argent, (tandis que) la gauche renonce au socialisme et à toute critique radicale de l’emprise du capital » (12). On oublie, en effet, que les conservateurs du XIXe siècle (les contre-révolutionnaires et les catholiques sociaux) étaient opposés au grand capitalisme – comme l’étaient aussi les socialistes mais non la gauche progressiste. Et il est clair que le PS a renoncé à être un parti donnant la priorité au social, à la défense des plus pauvres pour se recentrer vers les « bobos » qui sont devenus son cœur de cible. Même l’extrême gauche s’est aussi éloignée de la base ouvrière, ainsi que le relève Alain de Benoist : « Au lieu de défendre le peuple, l’extrême gauche s’oriente en effet vers des luttes marginales, de l’aide aux clandestins et aux sans-papiers au mariage homosexuel, en passant par le néoféminisme égalitaire, l’extension du droit à l’avortement, la légalisation des drogues douces, la dénonciation du harcèlement sexuel, le soutien aux “révoltes des banlieues” ou la défense de l’art contemporain, toutes causes dont le peuple se contrefiche complètement et auxquelles il est parfois même tout à fait allergique » (13). Cela explique que le FN, ayant la place libre, soit devenu le premier parti ouvrier !

En France, disions-nous, la gauche a exercé une hégémonie intellectuelle que la droite, depuis la guerre, n’a jamais vraiment cherché à contester. Il est intéressant de noter, toutefois, que d’éminents hommes de gauche estiment que leur famille politique traverse une crise profonde et que ce sont les valeurs de la droite qui dominent intellectuellement depuis les années 1980 avec le triomphe du néolibéralisme mondial (la liberté de la concurrence, selon un schéma darwinien, conduit à une forte hiérarchie, à reconnaître le bienfait des inégalités). Pour un Emmanuel Terray, des valeurs importantes de la gauche sont en panne : il n’y a plus de volonté de transformer la société, le mythe de l’utopie est mort, pire, celui du Progrès et l’espérance qui l’accompagne avec. Et le capitalisme est devenu tellement fou, qu’il en vient à regretter le contrepoids exercé par le communisme (14) ! Ce qui reste à la gauche finalement, qui continue de la distinguer de la droite, c’est, pour Jacques Julliard, « la passion de l’égalité » (15).

Ce débat autour de la question de la domination de la droite ou de la gauche montre surtout une profonde redistribution des cartes avec des clivages qui transcendent désormais souvent la classique opposition droite-gauche. Ce n’est pas une mauvaise nouvelle que de délaisser quelque peu ce cloisonnement binaire souvent caricatural qui alimente un esprit de parti parfois sectaire, surtout pour qui ne se reconnaît pas en totalité dans l’une des deux typologies et qui aime à prendre son miel là où il se trouve sans souci des étiquettes. Sans doute serait-il donc préférable de réfléchir maintenant à des lignes de partage qui tourneront davantage autour de critères plus fondamentaux concernant la vision de l’homme, c’est-à-dire l’approche que l’on a de la modernité et de la postmodernité, voire de la capacité à débattre et à discerner les « signes du temps » d’un monde en profonde mutation.

Ces lignes de partage, elles bougent également dans l’Église comme l’imposante somme A la gauche du Christ (16) le montre, sorte de testament des chrétiens de gauche dont ce riche livre collectif dresse un bilan quelque peu désabusé face à l’absence de relève : « Les catholiques de gauche n’ont pas besoin d’être euthanasiés, écrit Jean-Louis Schlegel dans sa conclusion. Ils s’éteignent “naturellement” du paysage » (17). Comme la gauche en politique, la gauche chrétienne a longtemps occupé les plus importants leviers du pouvoir dans l’Église de France des années 70. Là aussi, le vent serait-il en train de tourner ?

Christophe Geffroy

(1) Jacques Julliard, Les gauches françaises 1762-2012 : Histoire, politique et imaginaire, Flammarion, 2012, 944 pages, 25 €, p. 29, 30, 31.
(2) Michel Winock, La droite hier et aujourd’hui, Perrin-Tempus, 2012, 274 pages, 8,50 €, p. 7.
(3) Yves-Marie Adeline, La droite impossible, Éditions de Chiré, 2012, 110 pages, 14 €, p. 20-21. Cf. notre recension p. 42 de ce numéro.
(4) Emmanuel Terray, Penser à droite, Éditions Galilée, 2012, 162 pages, 25 €.
(5) France Culture, émission Répliques d’Alain Finkielkraut, le 4 septembre 2012, avec Philippe Bénéton et Emmanuel Terray.
(6) Op. cit., p. 13 et 72.
(7) Alain de Benoist, Au bord du gouffre, Krisis, 2011, 216 pages, 19 €, p. 192.
(8) René Rémond, Les droites en France, Aubier, 1982, p. 37 (rééd. 2007 en poche chez Points-Histoire).
(9) Michel Winock, La gauche en France, Perrin-Tempus, 2006, 502 pages, 11 €, p. 9-29. Jacques Julliard distingue lui quatre familles de gauche (libéralisme, jacobinisme, collectivisme, libertarisme) et de droite (orléanisme, démocratie-chrétienne, bonapartisme, ultracisme).
(10) Op. cit., p. 855.
(11) Op. cit., p. 870.
(12) Op. cit., p. 196.
(13) Op. cit., p. 197.
(14) Op. cit., p. 161.
(15) Op. cit., p. 868.
(16) Denis Pelletier et Jean-Louis Schlegel (dir.), A la gauche du Christ. Les chrétiens de gauche en France de 1945 à nos jours, Seuil, 2012, 624 pages, 27 €.
(17) Op. cit., p. 585.

© LA NEF n°244 Janvier 2013, mis en ligne le 9 avril 2020

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).