L'abbaye Notre-Dame de Fidélité de Jouques

Jouques : « Nous sommes infiniment aimés »

Fondé en 1967, le monastère des bénédictines de Jouques est érigé en abbaye en 1981. L’abbaye a essaimé à Rosans (1991) et au Bénin (2005). Mère Marie Monique a été élue troisième Abbesse en 2017. Entretien.

La Nef – Votre communauté a traversé une période difficile dont vous semblez maintenant bien sorties : que pouvez-vous dire sur cette période et quelle leçon en tirez-vous ?
Mère Marie Monique
– Effectivement, notre communauté a été très secouée entre 2011 et 2013, quand les circonstances ont permis de mettre en lumière de graves dysfonctionnements dans son gouvernement. Le choc a été rude mais salutaire. Il a tout à la fois permis une libération et ouvert un chemin de vérité et d’humilité communautaire que nous n’aurions sans doute pas pu faire sans cela. Saint Benoît décrit cette expérience dans sa Règle, et elle peut être transposée au plan communautaire. Il cite ces versets de psaumes : « Je me suis élevé, puis on m’a abaissé, et je suis couvert de honte » ; et aussi : « Tu m’as abaissé, c’est une bonne chose pour moi : ainsi, j’apprends tes commandements. » Tout y est. Mais c’est là, au fond de la crise, que le Seigneur nous attendait, et sa grâce n’a pas fait défaut.
Elle s’est manifestée aussi à travers l’assistance maternelle de l’Église : après une enquête canonique, Rome a nommé en 2013 deux Assistants apostoliques – un abbé bénédictin et une abbesse trappistine – pour accompagner la communauté. Ils ont commencé par écouter chacune, longuement, puis nous ont aidées à reprendre ensemble les fondamentaux de notre vie monastique : l’exercice de l’autorité, l’accompagnement spirituel, la place de l’abbesse, etc. Après quelques années, nous avons pu vivre à nouveau une élection abbatiale en 2017. Sur ce délicat chemin de reconstruction, le tact, la compétence et la disponibilité de nos deux Assistants ont été vraiment un don de Dieu et de son Église pour nous relever.
Ce que nous aura enseigné cette épreuve, au plan communautaire comme au plan personnel, c’est peut-être d’abord une attitude intérieure à cultiver : savoir écouter. Écouter l’Église, écouter notre conscience, écouter les événements, écouter surtout la voix du Seigneur qui passe à travers tout cela… L’écoute permet de sortir de l’enfermement sur soi.

Depuis ces événements, qu’est-ce qui a changé concrètement dans la vie de la communauté ?
Ce qui a changé ne se voit pas nécessairement de l’extérieur, mais touche à l’intime de notre vie de moniales. Il a fallu un long travail, et parfois des ruptures claires, pour retrouver la manière juste et sereine de situer l’autorité dans la communauté et, pour chacune, de se situer par rapport à elle. L’obéissance, parce qu’elle est un acte d’amour et qu’elle s’adresse avant tout à Dieu, requiert notre intelligence et notre volonté libre, dégagée en particulier de toute fixation affective sur une personne. Il s’agit d’obéir au Seigneur à travers des médiations, et non pas de se soumettre en tout, sans discernement, à une abbesse qui prendrait la place de Dieu.
Quand cette base-là a été clarifiée, beaucoup de choses ont pu se remettre en ordre. Par exemple, les diverses charges communautaires s’exercent sans que l’abbesse contrôle tout, dans une logique de subsidiarité responsable. Nous essayons aussi de cultiver une saine liberté de parole. Il est capital que les divers points de vue, et parfois les incompréhensions, puissent trouver un cadre pour s’exprimer librement. Cela permet de désamorcer d’éventuels conflits et s’avère très stimulant pour la vie communautaire. La sagesse monastique a compris cela depuis toujours, notamment à travers l’institution du Chapitre…

À la demande de Rome, vous vous êtes constituées en fédération sous le vocable de Marie, Mater Ecclesiae : de quoi s’agit-il, pourquoi cette fédération ?
À l’origine de cette initiative, il y a, en 2016, l’obligation faite par le Saint-Père à toutes les communautés contemplatives féminines de se regrouper en fédérations, suivie en 2018 de normes édictées par le Dicastère en charge de la vie consacrée. Pour être honnête, nous avons commencé par renâcler… La perspective d’une surcharge bureaucratique nous écrasait un peu, et de plus, certaines dispositions nous paraissaient porter atteinte à l’autonomie de principe des monastères. Puis, grâce aux conseils de personnes avisées, nous avons mieux compris le sens de ces directives, notamment la volonté du Saint-Père d’éviter l’auto-référentialité au sein des communautés, avec les dérives qu’elle peut engendrer – nous sommes bien placées pour le comprendre. Avec nos sœurs de Rosans, nous nous sommes donc rapprochées des abbayes du Pesquié et d’Argentan et avons élaboré ensemble des statuts dans lesquels nous avons pu faire valoir la spécificité de notre tradition bénédictine de gouvernement, puis la fédération a été érigée canoniquement le 26 septembre dernier. Je suis sûre qu’elle portera de beaux fruits de communion, comme déjà nous avons pu en faire l’expérience lors de notre première Assemblée fédérale en février dernier.

Dans le contexte de notre postmodernité sans Dieu, d’où viennent vos vocations et qu’est-ce qui pousse une jeune fille à se retirer du monde pour se donner à Dieu ?
Les vocations qui se présentent chez nous depuis une quinzaine d’années ont des profils assez divers ; rares sont celles qui arrivent déjà familiarisées avec la liturgie en latin et le chant grégorien. En revanche, elles ont souvent été proches de communautés nouvelles ou de mouvements charismatiques comme l’Emmanuel, et plusieurs sont des converties ou des « recommençantes ». Je pense que la vie monastique continue d’attirer les jeunes en raison de sa radicalité, la radicalité d’une existence entièrement tournée vers Dieu, et qui offre les moyens de vivre à fond les exigences de l’Évangile. Sans doute aussi la vitalité de la vie fraternelle ou la beauté de la liturgie jouent-elles un rôle. Ces motifs sont parfois à purifier – le réel s’en charge d’ailleurs assez vite. Mais les chemins qui aboutissent à une vocation monastique sont si divers qu’il est difficile de s’en tenir à des généralités.

Vous avez toujours défendu les deux formes du rite romain : où en êtes-vous sur cette question, que pratiquez-vous à l’abbaye ?
Depuis la promulgation du nouvel ordo missæ, les deux formes du rite latin ont toujours coexisté à l’abbaye. Si les circonstances nous ont amenées à opter de manière habituelle pour la forme ordinaire, cette évolution, discernée en communauté, ne nous empêche pas de goûter aussi la beauté de la forme extraordinaire lorsque, pour ne citer que les cas les plus fréquents, un moine du Barroux ou un prêtre Missionnaire de la Miséricorde divine célèbre la Messe conventuelle. Mais il arrive aussi que des prêtres moins à l’aise avec le latin célèbrent en français, et cela ne fait pas de difficulté pour nous. Ce qui m’attriste plutôt, c’est la fermeture totale de certains à la réforme liturgique, étant entendu, bien sûr, qu’on lui restitue sa portée véritable. Je me réjouis, en revanche, quand des séminaristes ou de jeunes prêtres découvrent avec émerveillement notre liturgie et disent y retrouver leurs racines spirituelles. La génération actuelle est assez libre de préjugés idéologiques, et c’est sans doute par ce biais décomplexé que le sens du sacré, porté par un authentique ars celebrandi, pourra irriguer à nouveau la liturgie de nos paroisses.

Où en est votre fondation de Notre-Dame de l’Écoute au Bénin, recrute-t-elle sur place des vocations ? Quels sont les principaux enjeux pour l’Église dans cette région d’Afrique et pour la vie monastique ? La menace djihadiste qui touche durement le Burkina Faso voisin peut-elle aller jusqu’au Bénin ?
Nous avons la joie d’avoir deux jeunes sœurs béninoises, dont l’une vient de prononcer ses vœux solennels, mais il est vrai que les vocations sont rares pour le moment, et la communauté peu nombreuse. Nous sommes dans le nord du pays, dans un diocèse de récente évangélisation, et les exigences de la vocation monastique heurtent encore de plein fouet les mentalités traditionnelles. Par exemple, renoncer à la maternité et à fonder une famille est une chose extrêmement difficile à concevoir. De plus, quand une vocation se présente, il faut beaucoup d’attention et de temps pour discerner. Le discernement et la formation des vocations religieuses et sacerdotales est sans doute l’un des défis majeurs de l’Église au Bénin.
S’agissant de la menace djihadiste, nous prenons au sérieux le risque qui existe pour le Bénin, même s’il semble jugulé pour l’instant, notamment grâce au déploiement de forces militaire béninoises sur la frontière nord. Cela dit, nos sœurs sont prudentes et se tiennent bien informées, en lien avec les autorités françaises à Cotonou et la gendarmerie locale. Elles ont les pieds sur terre… et s’en remettent pour le reste à la Providence. Leur présence au Bénin, et plus spécialement dans cette belle région de l’Atakora, fait vraiment partie de leur vocation. Je les confie à votre prière.

Vous vous êtes mises à l’agroécologie : pourquoi cette « conversion » et en quoi cela consiste-t-il ? Avez-vous des idées sur la façon dont les chrétiens peuvent vivre d’une façon plus écologique ?
L’abbaye est établie sur un ancien domaine viticole, et dès l’origine, nous avons poursuivi l’exploitation agricole, non seulement avec la culture de la vigne, mais aussi avec un potager, des arbres fruitiers, des oliviers… Nous sommes très attachées à ce travail de la terre, pourtant exigeant et parfois difficile à concilier avec le rythme des Offices. Mais on ne peut pas dire que l’écologie était notre préoccupation majeure jusqu’à ce que la publication de Laudato Si, en 2015, nous fasse prendre conscience des enjeux de la question. Autour de nous, des agriculteurs amis se mettaient déjà à modifier leurs pratiques agricoles, et nous commencions à nous rapprocher des sœurs orthodoxes de Solan, pionnières de l’agroécologie. Grâce à elles, nous avons pu nous former à diverses techniques agricoles et nous laisser toucher par la richesse contemplative de leur tradition spirituelle. Elles nous ont rappelées, avec le Saint-Père, que l’agroécologie s’intègre dans une vision plus large, celle du dessein bienveillant de Dieu sur l’homme à travers la Création. Sans cette conversion contemplative du regard, il ne peut y avoir de vraie « conversion écologique ».

Vous êtes les héritières, avec l’abbaye de Limon (Essonne), de l’œuvre spirituelle et artistique de Mère Geneviève Gallois : qu’est-ce que cela représente pour vous et que faites-vous pour mettre ce patrimoine en valeur ?
Mère Geneviève (1888-1962) a su évoquer le mystère monastique d’une manière unique, avec le style vif et vigoureux qui est le sien. Elle a représenté tous les aspects de notre vie quotidienne, souvent en combinant le dessin et le texte d’une manière étonnamment moderne. Sa faculté d’aller directement à l’essence des choses, parfois avec un humour tranchant, donne à son œuvre une fraîcheur et une pertinence toujours actuelles. Depuis quelques années, des laïques oblates de l’abbaye de Limon, où a vécu Mère Geneviève et d’où nous sommes issues, se passionnent pour l’œuvre de Mère Geneviève. Grâce à elles et à nos sœurs de Limon, l’association Les Amis de Geneviève Gallois (avec son site et sa page Facebook) a pu voir le jour en 2016, donnant un bel élan à la promotion de son œuvre. Outre l’énorme travail d’inventaire des collections de Limon et de Jouques, plusieurs projets d’expositions sont en cours.

Outre les affaires d’abus sexuels, l’Église a été touchée par des débats qui ont fait apparaître bien des inquiétudes et des divisions, notamment sur les questions de la communion des divorcés remariés et de la possible ordination sacerdotale de diacres permanents mariés : comment vivez-vous ces affaires et ces débats au sein de la communauté et quel regard portez-vous sur la situation de l’Église aujourd’hui ?
Il est évident que la crise profonde que traverse l’Église nous affecte vivement : le bateau semble prendre l’eau de toutes parts. Nos familles, nos hôtes, sont souvent désorientés et blessés… Et s’agissant des abus sexuels, le scandale est énorme, difficilement soutenable.
En communauté, nous essayons de nous tenir informées de la vie de l’Église par une revue de presse lue au réfectoire, ce qui nous permet d’en parler ensemble ensuite. Des lectures de fond, des échanges avec des conférenciers, nous aident aussi à dépasser nos réactions de sensibilité pour nous former un jugement plus juste sur ces questions. Et bien sûr, nous portons cela dans la prière, surtout la prière liturgique, qui est la supplication du Christ lui-même adressée à son Père. Cela stimule aussi notre désir de conversion personnelle : plus nous laisserons le Christ vivre en nous, plus Il pourra grandir aussi dans l’Église et dans le monde. La vocation monastique est un très grand don pour celui ou celle qui la reçoit, mais elle est un don que Dieu nous fait avant tout pour son Église. Cette parole du cardinal Journet, lors de son premier passage à Jouques en 1972, me revient souvent : l’Église a ses racines dans le ciel et ses feuilles dans la tempête. C’est devenu ensuite la devise de l’abbaye : in tempestate radicavi in alto (dans la tempête, j’ai pris racine dans le ciel). Alors, nous pouvons essayer d’être comme ces racines, de simples radicelles peut-être, mais qui, par leur vie cachée dans les profondeurs du cœur de Dieu, contribuent à ce que la sève irrigue les branches et préparent les germinations futures.

Alors que tous les clignotants semblent être au rouge dans la société et que la déchristianisation s’accroît, quels signes d’espérance souhaitez-vous transmettre à nos lecteurs ?
 Il y a bien sûr des signes d’espérance, et il y en aura tant que le Seigneur continuera à vivre dans les cœurs qui l’aiment, tant que l’Église, fondée sur la promesse du Christ, poursuivra sa mission dans le monde… c’est-à-dire toujours ! Mais le véritable signe d’espérance, c’est celui que nous célébrons en ces jours : le signe du Christ élevé en croix, déjà glorifié dans l’acte même du don total qu’il nous fait de Sa vie. Chaque Vendredi Saint, je suis saisie et bouleversée par cette petite antienne grégorienne qui suit les Impropères : « Crucem tuam adoramus Domine, et sanctam resurrectionem tuam laudamus et glorificamus. » L’intonation solennelle et jubilante est celle du Te Deum : c’est comme une explosion de joie adorante au moment le plus tragique de la Passion… Et l’antienne s’achève ainsi – je traduis directement en français : « Car c’est par ce bois que la joie s’est répandue dans l’univers. » Et cette joie ne doit pas nous quitter. Elle naît en nous comme le fruit de la présence du Ressuscité dans nos vies, et ni la tristesse des temps, ni les angoisses, ni les épreuves personnelles, ne peuvent l’étouffer. N’oublions jamais que nous sommes infiniment aimés et que le Cœur transpercé du Seigneur est pour chacun de nous une fontaine inépuisable de miséricorde.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

Abbaye Notre-Dame de Fidélité, Pey de Durance, 13490 Jouques.
Tél. : 04 42 57 80 17.
Site : https://www.abbayedejouques.org

Projet Neumz
En lien avec l’abbaye de Jouques, le projet Neumz a pour but de présenter l’ensemble du répertoire grégorien, chaque chant étant synchronisé avec sa partition, le texte latin et sa traduction dans la langue de l’utilisateur. Voir le site : https://neumz.com

© LA NEF n°324-325 Avril-Mai 2020

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).