Père François-Marie Humann, Père Abbé de Mondaye

Mondaye : nos communautés sont des oasis

L’abbaye Saint-Martin de Mondaye, près de Bayeux, dans le Calvados, abrite une communauté prémontrée jeune et dynamique. Rencontre avec son Abbé, le Père François-Marie Humann.

La Nef – Vous appartenez à l’Ordre des Prémontrés : quelle est l’origine de cet Ordre et en quoi consiste cette vocation ?
Père François-Marie Humann
– Les Prémontrés ont été fondés par saint Norbert, à Noël 1121. Nous nous préparons à fêter le jubilé des 900 ans de notre fondation : 1121-2021. Comme les chartreux ou les cisterciens, nos contemporains, notre Ordre tire son nom du lieu où il a été fondé : Prémontré, dans la forêt de Saint-Gobain, non loin de Laon, dans l’Aisne. Le XIIe siècle fut une époque très féconde de renouveau dans l’Église. Les Prémontrés appartiennent au courant spirituel des chanoines réguliers, qui veulent faire revivre l’idéal apostolique de la première communauté chrétienne, telle qu’elle est notamment décrite au début des Actes des Apôtres (par exemple Ac 2, 42-47). Nous suivons la règle de saint Augustin qui fut le premier, au début du Ve siècle, à Hippone, en Afrique du Nord, à écrire une règle qui servit pour des prêtres vivants avec leur évêque cet idéal de vie. Les chanoines réguliers sont des religieux, prêtres le plus souvent mais pas uniquement, qui vivent selon un style de vie à la fois monastique (mise en commun des biens et vie communautaire, prière liturgique, recherche de Dieu dans le silence) et tourné vers une mission à l’extérieur (prédication de retraite, charge de paroisses, aumôneries diverses, accueil spirituel, etc.). L’Ordre s’est répandu très vite dans toute l’Europe. Avec environ 1300 membres, une centaine de sœurs moniales et un nombre similaire de sœurs apostoliques, nous sommes présents sur tous les continents, plus particulièrement en Europe centrale, en Amérique et en Inde.

L’abbaye de Mondaye est elle-même fort ancienne : quelle est son histoire ? Quelles sont vos autres implantations en France ? Quel lien les différentes abbayes de Prémontrés entretiennent-elles ?
L’abbaye de Mondaye, près de Bayeux, a été fondée en 1202, à l’initiative d’un ermite, Turstin, vivant sur la « montagne de Dieu », Mons Dei, Mondaye. L’abbaye prémontrée de La Lucerne, près de Granville, assura la paternité de la fondation. Mondaye a connu, comme bien d’autres maisons, des épreuves, depuis la guerre de Cent Ans jusqu’aux lois anticléricales et aux expulsions de 1880 et 1903. Elle connaît depuis un siècle une période plus sereine ! L’abbaye possède deux maisons dépendantes ou prieurés : l’un à Conques, dans l’Aveyron, où sont vénérées les reliques de sainte Foy et étape majeure du chemin de saint Jacques de Compostelle, l’autre près de Tarbes. En France, une petite communauté vit aussi à Frigolet, en Provence. Elle est indépendante de Mondaye. Chaque abbaye est en effet autonome. Mais nous avons des liens fraternels entre nous, des chapitres généraux et un abbé général, qui réside à Rome.

Votre abbaye ne semble pas manquer de vocations : d’où proviennent-elles ? Y a-t-il un « profil » particulier des jeunes hommes qui frappent à votre porte ?
La prudence et la modestie s’imposent quand on parle de vocations. Comme la manne donnée par Dieu au peuple d’Israël au désert, on ne peut faire ni réserve ni prévision ! Plusieurs des derniers entrés sont originaires de Normandie. Mais les vocations peuvent venir d’un peu partout, dès lors que des jeunes découvrent notre vie en venant séjourner à l’abbaye pour une retraite, une session, un camp que nous organisons.
Il n’y a pas de « profil » particulier des jeunes hommes qui frappent à notre porte et j’en rends grâce à Dieu. Dieu appelle aujourd’hui, mais il respecte toujours la liberté de chacun. À nous de la respecter aussi. Dans l’Évangile, le Christ a appelé douze apôtres d’origine sociale, de métiers, de caractères bien différents. Ce qui nous unit doit être l’appel du Christ et non pas la sélection d’un « profil » identique. La motivation des jeunes est, je crois, très simple : donner leur vie par amour du Christ en le suivant dans la vie communautaire, une vie de prière intense, marquée notamment par une belle célébration de la liturgie de l’Église, et la soif d’être apôtres et d’annoncer l’Évangile.

Dans le monde déchristianisé qui est le nôtre, quelles sont vos principales actions d’évangélisation ? Avez-vous des actions en particulier auprès des jeunes ?
La première action à mener est le souci de la communion et de l’unité. Une abbaye doit chercher à les favoriser. Notre Père saint Augustin a une formule qui lui était chère : in medio ecclesiae, au milieu, au cœur de l’Église. Il s’est battu pour l’unité de l’Église.
Dans un monde déchristianisé, les signes visibles sont importants. Sans ostentation, nous écoutons l’appel du Christ à ne pas mettre la lampe sous le boisseau. Pour nous, cela veut dire offrir une hospitalité la plus large possible à ceux qui ont une soif spirituelle. Nos communautés sont ainsi des oasis. Notre première action n’est donc pas ce que nous faisons, mais ce que nous voulons être : des communautés suffisamment nombreuses pour être reconnaissables, où la liturgie soit belle, priante, et accessible à tous, où nous puissions accueillir, accompagner, écouter, et où surtout, nous apprenions jour après jour à grandir dans la charité. Le Seigneur le dit : « C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que tous vous reconnaîtront pour mes disciples. »
Nous essayons aussi d’annoncer l’Évangile autour de nous, dans les paroisses qui nous sont confiées, auprès des jeunes en particulier, pour que se lève une nouvelle génération de chrétiens. Nous développons pour cela la catéchèse des enfants, en lien avec les écoles catholiques de nos paroisses, des patronages pour les adolescents, des camps et activités pour les lycéens, une fraternité jeune pour les étudiants et les jeunes professionnels, des sessions diverses pour les familles, des week-ends pour les couples, etc. Nous essayons de nous adresser à chaque âge pour qu’il y ait une continuité possible dans la croissance de la foi, sans trop de ruptures de transmission. Mais, là où les parents sont peu impliqués, la difficulté demeure grande.

L’Europe occidentale est marquée par une sécularisation croissante avec une situation de l’Église en constant recul (pratique, vocations…), alors même que nous vivons les scandales d’abus sexuels qui lui ont fait beaucoup de mal : comment, dans ce contexte peu favorable, être chrétien aujourd’hui ? Quels signes d’espérance voyez-vous ?
La manière d’être chrétien ne change pas, parce que le Christ est toujours le même, hier, aujourd’hui et pour l’éternité. Ce qui a changé, c’est que le vernis d’un christianisme uniquement culturel et non pas enraciné dans une rencontre personnelle avec le Christ, ne tient plus aujourd’hui. J’y vois une épreuve et une grâce. Le chrétien n’est pas un sage qui maîtrise sa sagesse, ni un maître qui connaît sa leçon, mais un témoin toujours dépassé par Celui dont il témoigne : le Christ, le Fils de Dieu qui a donné sa vie pour le salut du monde. Le chrétien est d’abord quelqu’un qui a rencontré le Christ, qui a fait personnellement l’expérience de son amour, de sa miséricorde, et cherche à en rendre compte, parce que cet amour divin a ouvert en lui une espérance qui le dépasse de toute part.

Vous êtes en plein cœur du monde rural qui se désertifie et dont les paroisses n’ont plus de prêtre, proche en cela de cette « France périphérique » qui peine par rapport aux grands centres urbains à l’aise dans la mondialisation : comment vivez-vous et analysez-vous cette situation ? L’Église ne devrait-elle pas avoir un apostolat spécifique auprès de cette France quelque peu délaissée ?
C’est un vaste sujet ! Il y a différents degrés dans l’isolement du monde rural par rapport à la vitalité des grandes métropoles. Mondaye n’est pas située dans les parties les plus à l’écart de notre pays. Bien des gens n’hésitent pas à se déplacer pour ce qui leur semble important. On est prêt à faire 30 minutes de voiture pour se rendre dans une grande surface. Certains n’hésitent pas à en faire autant pour participer à la messe avec une communauté chrétienne vivante, c’est heureux. L’étymologie du mot paroisse renvoie à un déplacement pour se rassembler.
La mission est urgente en bien des lieux, dans le monde rural mais aussi dans les grandes villes et leurs banlieues de plus en plus étendues. L’Église doit vivre de deux mouvements : une sortie pour aller vers ceux qui sont isolés, loin du Christ, et un retour au centre pour être rassemblés par le Seigneur dans la communion de son Église. Systole et diastole pour ainsi dire, un cœur qui bat au rythme de la charité du Christ.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

Abbaye Saint-Martin de Mondaye, 14250 Juaye Mondaye.
Site : www.mondaye.com
Boutique : 02 31 92 58 11.
Hôtellerie : 02 31 92 53 51.

© LA NEF n°326 Juin 2020

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).