Philippe de Villiers © Jacques Torregano

« Une défaite de civilisation »

Philippe de Villiers, parmi les tout premiers, publie une critique incisive sur la façon dont la crise du Covid-19 a été gérée (1). Un livre accablant et jouissif écrit par une plume brillante. Entretien avec l’auteur.

La Nef – Pourquoi cette rapidité à tirer un bilan d’une crise qui n’est pas encore totalement derrière nous ?
Philippe de Villiers
– Il est juste temps d’analyser « l’Étrange Défaite ». Tout est dans le titre de mon livre. L’expression « les Gaulois réfractaires » n’est pas de moi. Elle est d’Emmanuel Macron, qui l’a prononcée le 29 août 2018, à Copenhague, en comparant le peuple danois luthérien, souple d’esprit avec, je cite, « les Gaulois réfractaires ». Or, ces Gaulois réfractaires, réputés indociles et indisciplinés, se sont laissés enfermer pendant deux mois sans rien dire. Tels des Troglodytes recroquevillés dans leurs falaises de craie, ils se sont tus et ils ont obtempéré. Aujourd’hui, on peut déjà faire le bilan de cette « guerre », comme dirait Emmanuel Macron. C’est une débâcle : les « Gaulois réfractaires » demandent des comptes au « Nouveau Monde » qui était une promesse de prospérité et de paix perpétuelle. Or, nous avons sous les yeux un pays ruiné et qui se met à genoux devant les manifestations racialistes. Cette crise laisse derrière elle le traumatisme d’un vieux peuple fait pour les grandes échappées et qui s’est trouvé amputé de ses libertés fondamentales. Nous constatons aussi la déchirure des tissus conjonctifs de la France industrieuse. Enfin, nous avons tous assisté à la victoire de Créon sur Antigone, qui n’a pas eu le droit d’enterrer son frère. C’est une défaite de civilisation.

Vous évoquez au début de votre livre un dialogue avec Emmanuel Macron au Puy du Fou en août 2016 qui apparaît quelque peu surréaliste, tant le futur président semble vous rejoindre en matière de souveraineté nationale : comment expliquez-vous ces positions quand on voit ce qu’il a fait depuis qu’il est président ?
Lors du dîner du Puy du Fou, Emmanuel Macron semblait partager les choix sur lesquels j’insistais auprès de lui : l’autorité régalienne pour que le futur président « habite le corps du roi », l’identité retrouvée autour de nos racines et la souveraineté reconquise pour sortir la France du protectorat bruxellois. Hélas, l’Emmanuel des champs a été vite repris par le Macron des villes et de la cosmopolis. Il s’est vite détourné de l’Ancien Monde.

Précisément, vous opposez le « Nouveau Monde » dont vous voyez l’origine avec la chute du mur de Berlin à l’« Ancien Monde » : pourriez-vous nous expliquer cette opposition ?
Le Nouveau Monde était une double promesse : celle d’un Village Global unifié, débarrassé des souverainetés, des frontières, des nations, celle d’un Grand Marché planétaire de masse, devenu le régulateur des tensions du monde et assurant le primat de l’économie sur la politique. À partir de ces deux promesses, la « mondialisation heureuse » s’est déployée par-dessus les États, elle était symbolisée par la belle fortune des chaînes de valeur globale. Et patatras : le Nouveau Monde a chopé le virus. Le Village Global unifié s’est fracturé. On a retrouvé les frontières et les souverainetés. Quand la mort revient au village, c’est à nouveau le politique qui commande à l’économique, c’est-à-dire la protection régalienne qui, à nouveau, prime la logique des intérêts privés. La conclusion est simple : demi-tour vers l’Ancien Monde.

Vous critiquez sévèrement la gestion de la pandémie de Covid-19 par le gouvernement : quelles sont les principales erreurs que vous lui reprochez ?
Le gouvernement ne pouvait pas prévoir la pandémie mais il pouvait la préparer. Ce que les « Gaulois réfractaires » reprochent à nos autorités, c’est leur imprévoyance, leur incurie et leur inculture : ils ne savaient pas ? Ils auraient dû savoir. Il suffisait de lire les Livres blancs de la Défense nationale. Ils ont menti par action et par omission. Tout cela est dans mon livre. Les révélations que je fais sont accablantes.

Vous reconnaissez que l’actuel gouvernement n’est pas le seul responsable de la déroute, les causes étant plus lointaines et plus profondes : à quoi pensez-vous ?
Je pense à l’idéologie de la « mondialisation heureuse » et à ses prophètes qui prétendaient nous faire entrer dans une ère où la géopolitique n’aurait plus sa place grâce à la société planétaire des individus atomisés. C’était le triomphe de la société liquide, la fin définitive des guerres, de l’histoire, des idées, des religions, grâce à l’avènement du Marché comme seul régulateur des pulsions humaines et tensions du monde. Les citoyens devaient se muer en consommateurs compulsifs et pratiquer, dans la Cybérie radieuse, la religion des flux, le nouvel œcuménisme des imbéciles. Le Covid-19 a sonné le glas de la parousie.

Certes, l’idée de « mondialisation heureuse » en a pris un coup, mais pensez-vous vraiment que cette crise permettra d’aller au-delà des mots avec une réelle remise en cause des idéologies mondialiste et progressiste, tant ces idéologies sont celles de toutes nos élites ?
L’épreuve nous a tous ramenés au carré magique de la survie. L’Ecclésiaste nous adresse des paroles neuves : « On aura les conséquences : celui qui creuse une fosse y tombe. Celui qui rompt une haie, le serpent le mord. » Eh bien, il nous a mordus. C’est une morsure de l’esprit : le crépuscule d’un monde sans limites. Il faut quitter le hors-sol, revenir aux attachements vitaux. Le progressisme, c’est le populisme des élites globalisées. Le premier coin du carré, c’est la frontière, c’est-à-dire la protection régalienne, ce pour quoi les États ont été imaginés. Le deuxième, c’est la souveraineté. Le troisième, c’est le local, donc le contrôle au plus proche des intérêts vitaux. Et le quatrième coin du carré, c’est la famille qui est la première sécurité sociale.

La pandémie a été l’occasion d’un contrôle sans précédent des populations qui l’ont, dans l’ensemble, bien accepté : ce contrôle était-il nécessaire et craignez-vous à terme une baisse de nos libertés ?
J’explique dans mon livre que le confinement généralisé fut une erreur. Il aurait fallu un confinement ciblé, à la fois géographiquement et médicalement, sur les zones contaminées et les « groupes à risque ». Le Biopouvoir en a décidé autrement. Au nom de la survie biologique, dé­sormais regardée comme le bien suprême, au-dessus de la vie – la vie sociale, économique, créative, la vie affective, la vie culturelle, la vie spirituelle. Ernest Renan avait vu juste : le scientisme se propose d’organiser scientifiquement l’humanité. Nous y sommes.

Le confinement a confirmé ce que l’on sait depuis longtemps, à savoir que certaines « banlieues » échappent à la loi de la République, au point qu’il y a eu des directives pour ne pas intervenir dans ces zones de non-droit : qu’est-ce que cela vous inspire ?
La France est au bord de la fragmentation territoriale : il y a des enclaves étrangères qui rejettent notre civilisation, qui considèrent la France comme une puissance étrangère chez elle et qui prétendent la « décoloniser ». En face de cette mise en accusation, on retrouve les bourgeois de Calais : robes de bure, têtes cendrées et qui font la génuflexion. Ce qui est en train de nous détruire, c’est la honte de soi : la France regrette ce qu’elle fut. L’Église bat sa coulpe sur le « triomphalisme d’antan ». L’Occident s’excuse d’avoir été l’Occident. Il a perdu le fil. C’est une aubaine pour les assaillants qui ne veulent pas seulement nous corriger, nous humilier, mais nous remplacer. Heureusement, il reste quelques « Gaulois réfractaires » qui résistent à la barbarie.

En reprenant une expression du président Macron, vous préconisez une « première urgence » (p. 147) : pourriez-vous nous l’expliquer ?
Se réinventer, c’est réenraciner la politique, retrouver l’esprit français. La première urgence, c’est de rétablir les deux souverainetés : la souveraineté externe qui porte l’idée des « intérêts vitaux » et de l’autonomie stratégique. La délocalisation de notre appareil productif fut une folie. Et puis la souveraineté interne qui a été démembrée par le Biopouvoir et les autorités technocratiques. Le prochain virus est devant nous : au moment où Jean Raspail vient de nous quitter, Le Camp des Saints est en train de se réaliser. La barbarie, qui voudrait tous nous assigner à une couleur de peau, déferle sur notre civilisation. Or, comme disait Jacques Bainville : « La France, c’est beaucoup mieux qu’une race, c’est une nation. » Y aura-t-il encore, demain, des Français pour le comprendre ?

Propos recueillis par Christophe Geffroy

(1) Philippe de Villiers, Les Gaulois réfractaires demandent des comptes au Nouveau Monde, Fayard, 2020, 160 pages, 15 €. Signalons également la réédition en poche de son Roman de Saint Louis [2013], Le Rocher, 2020, 634 pages, 8,95 €.

© LA NEF n°327 Juillet-Août 2020

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).