Ursula von der Leyen © European Parliament EU-Commons.wikimedia.org

Europe : accord « historique » ?

L’accord européen de relance de l’économie, destiné à aider les pays membres touchés par la crise économique due au Covid-19, obtenu à l’arraché le 21 juillet, a été triomphalement présenté comme « historique ». Certes, il l’est à certains égards, mais faut-il s’en réjouir ?

Une fois n’est pas coutume, la présidente allemande de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et le commissaire français au Marché intérieur, Thierry Breton, ont signé conjointement, le 29 juillet, une tribune dans Le Figaro pour vanter les mérites de la proposition de relance « historique » de 750 milliards d’euros présentée par la Commission européenne, finalement avalisée le 21 juillet après quelques compromis par l’ensemble des chefs d’État réunis à Bruxelles. « Pour la première fois à cette échelle, la Commission européenne, soutenue par les vingt-sept États membres, utilisera sa note de crédit solide pour lever des fonds sur les marchés des capitaux pour financer l’instrument de relance européen Next Generation EU. […] La plupart des fonds de Next Generation EU seront donc distribués sous forme de subventions aux États membres pour financer des réformes et des investissements essentiels », écrivent nos deux auteurs.

La première chose qui saute aux yeux en lisant cet article est particulièrement symptomatique du fonctionnement de l’Europe : le ton triomphal ne cherche même plus à masquer le fait que cet accord a été élaboré par la Commission et débattu avec les chefs d’État sans que les peuples ni leurs parlements n’aient eu le moindre mot à dire ; cela est devenu tellement habituel chez nos eurocrates, persuadés de détenir leur légitimité par leur compétence d’« experts » qui les place au-dessus du vulgum pecus, que les auteurs, enfermés dans leur bulle bruxelloise, ne le perçoivent même pas, ni d’ailleurs les médias et l’immense majorité de nos politiques !

Quant à l’accord lui-même, François-Xavier Bellamy a raison de souligner que « l’Europe est sans doute aujourd’hui le seul endroit où l’on considère comme une victoire politique le fait d’encombrer l’avenir d’un emprunt supplémentaire » (1). Mais, rétorquent Ursula von der Leyen et Thierry Breton, il n’y a aucun souci à se faire pour le remboursement, car « pour éviter d’envoyer une facture plus élevée aux États membres demain, l’Europe doit rembourser les fonds par l’intermédiaire de ce que nous appelons de nouvelles ressources propres : un prélèvement pour les géants du numérique, une taxe sur les plastiques non recyclés et la fixation d’un prix du carbone sur les importations en provenance de pays présentant des ambitions moindres en matière de climat ». Tout n’est pas négatif dans cette approche, mais ces ressources demeurent hypothétiques et vont engendrer des taxes supplémentaires qui finissent toujours par être payées par le contribuable. Ajoutons que le budget de l’UE est lui-même largement sacrifié sur l’autel de cet « accord historique », tout particulièrement la politique agricole, le fonds européen de défense, les programmes de recherches, Erasmus, etc.

Mais le plus inquiétant a été bien vu par François-Xavier Bellamy : « En réalité, cet emprunt commun n’est pas tant une réponse à la crise économique qui vient qu’une manière d’utiliser cette crise pour faire avancer un agenda politique : cette nouvelle solidarité budgétaire signe le retour à la vieille illusion d’une “Europe toujours plus intégrée”. Elle offre une résurrection inattendue aux tenants du fédéralisme européen, auxquels les citoyens ont dit non depuis longtemps » (Ibid.). En effet, la Commission pourra désormais emprunter à la place des États et ainsi « mutualiser » la dette, ce qui était recherché par les Europhiles depuis longtemps, mais cela constitue un nouveau recul de la souveraineté des nations membres de l’UE, Bruxelles décidant de tout et notamment de l’octroi des aides financières et des critères pour pouvoir en bénéficier – situation sans doute avantageuse pour les pays les moins riches, mais nullement nécessaire puisque la BCE permet des crédits à taux très faible.

Il me semble néanmoins que l’épouvantail du « fédéralisme » est maintenant bien dépassé. En effet, le fédéralisme suppose un État bien repéré et il est lui-même décentralisateur. Or, on assiste depuis un moment à une dérive des institutions européennes qui va bien au-delà du fédéralisme : on se dirige vers un modèle post-politique de « gouvernance » supranationale totalement centralisé aux mains d’« experts » et de « techniciens » sans l’ombre d’une légitimité démocratique. La primauté du politique s’est évaporée au profit de la gestion, gestion des flux, des hommes, des marchandises, des capitaux…

Quand donc comprendra-t-on que cette Europe-là nous mène droit dans le mur ?

Christophe Geffroy

(1) Le Journal du Dimanche du 26 juillet 2020.

© LA NEF n°328 Septembre 2020

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).