Jean-Luc Gréau © Francesca Mantovani-Gallimard

Le secret néolibéral

Jean-Luc Gréau, ancien cadre du CNPF puis du MEDEF de 1969 à 2004, est l’auteur d’essais économiques dont Le capitalisme malade de sa finance (Gallimard/Le Débat, 1998), L’avenir du capitalisme (Gallimard/Le Débat, 2005), La trahison des économistes (Gallimard/Le Débat, 2008). Il nous parle ici de son dernier livre, Le secret néolibral (1).

La Nef – En quoi financiarisation et libre-échange sont-ils les traits essentiels du néolibéralisme, objet de votre ouvrage ?

Jean-Luc Gréau – Précisons. Financiarisation et libre-échange mondial sont les traits essentiels du néolibéralisme sous son acception économique. Car le libre-échange limité à plusieurs pays, de caractère homogène, tels que pratiqué dans le cadre du Marché Commun, ne remplirait pas les exigences du néolibéralisme. Et cette expérience comporte d’autres traits essentiels, de caractère politique, tel que le désarmement juridique des États.

Cela dit, le néolibéralisme s’est présenté comme une expérience fondée sur le désenclavement providentiel de la planète permettant enfin à la concurrence de donner son plein effet pour la première fois dans l’histoire tout en extirpant les populations du Tiers-Monde de la misère. Cet artifice de présentation a masqué aux yeux de la plupart le vrai ressort du libre-échange mondial qui était de créer de la valeur pour les actionnaires en favorisant l’exploitation de la main-d’œuvre et de la matière grise à bas ou très bas prix.

Cet artifice s’est doublé d’une falsification de la théorie du libre-échange de Ricardo. Celui-ci fondait son raisonnement sur un constat, le caractère national du capital, attaché à sa terre d’origine. Dans ces conditions, le libre-échange était nécessaire pour atteindre les marchés étrangers. Dans ces conditions, et Ricardo s’en réjouissait, le capital anglais employait le travail anglais.

Nous connaissons la situation inverse. Les entreprises ont désormais accès à tous les marchés étrangers où elles peuvent produire à leur guise ! Ricardo nous dirait aujourd’hui que le libre-échange est ainsi rendu obsolète et dangereux puisqu’il tend à donner un avantage comparatif aux entreprises qui optent pour le bas coût du travail.

Le nouveau monde combine « le monde capitaliste et le monde socialiste, ainsi le néolibéralisme n’est pas le contraire du socialisme, c’en est l’envers », il « procède d’un retournement du socialisme », écrivez-vous. Pourriez-vous l’expliquer ?

Mon propos est contre-intuitif. Mais chacun peut noter d’abord le caractère radical du néolibéralisme qui n’admet pas de restriction. Il entend faire table rase d’un passé marqué par les entraves à la concurrence. Il entend accoucher au forceps d’un monde parfait. Comme le socialisme.

Mais deux traits sont à retenir par-dessus tout. Premièrement, comme le socialisme a instrumentalisé le travail, pour aboutir à un gouvernement de bureaucrates, le néolibéralisme a instrumentalisé l’entreprise, institution centrale du capitalisme ! Avec le consentement naïf des entrepreneurs ! Deuxièmement, j’y reviens encore, l’expérience vise une mondialisation complète des échanges échappant au contrôle des États et des peuples, offrant un parallèle indiscutable avec le socialisme qui a longtemps visé une mondialisation sous l’égide des partis communistes qui échappaient au contrôle des peuples.

Pourriez-vous expliquer comment, depuis quarante ans, on assiste, non pas à une accumulation de capital physique, mais à une accumulation comptable ?

Il faut envisager à la fois les marchés d’actions et les marchés du crédit. D’un côté, la création de valeur pour l’actionnaire a dopé les marchés boursiers dont la capitalisation a été multiplié par quatre, cinq ou six tandis que, d’un autre côté, la multiplication des emprunts, rendue nécessaire par la compression des salaires, a gonflé les marchés du crédit dans des proportions inouïes. Pour autant, l’investissement physique est tombé à des plus bas niveaux historiques depuis la Grande Dépression. Ce constat dément le faux théorème de Schmidt : « Les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les emplois d’après-demain. » Un propos niais. Keynes, plus subtil que le chancelier allemand, a dit en 1931 : « L’investissement d’aujourd’hui fait les profits d’aujourd’hui. » Mais qui lit encore Keynes et les classiques ?

Comment les financiers ont-ils réalisé la mainmise sur la valeur des monnaies et celle des matières premières ?

Presque au même moment, en 1973, la rupture du système de changes fixes issu de la Seconde Guerre mondiale et la crise des prix pétroliers, ont ouvert la voie à une fixation spéculative des monnaies et des matières premières. Le point essentiel est que les États n’ont pas voulu remédier à cet état de choses déstabilisant. Pour trois raisons : premièrement, le gouvernement américain ne voulait plus que le dollar supporte le fardeau de l’ancrage du système des monnaies ; deuxièmement, la théorie de la juste fixation des prix par les marchés, défendue par Milton Friedman, s’est imposée dans les esprits ; troisièmement, les financiers ont plaidé pour le système des marchés qui leur ouvraient de nouvelles perspectives de profits.

En quoi la titrisation est-elle néfaste et comment une telle pratique s’est-elle trouvée autorisée ?

La titrisation sans frein que nous connaissons aujourd’hui est issue d’une demande des financiers acceptée par les gouvernements. Elle exigeait en effet un changement de la réglementation. Les financiers et les États ont procédé à un troc. Les financiers assuraient le bon écoulement des emprunts d’État, y compris de ceux qui étaient fortement endettés, en contrepartie d’une acceptation des nouvelles pratiques du crédit.

Ai-je besoin de dire que cette pratique a déresponsabilisé les prêteurs ? Les prêts accordés par les banques ne témoignent plus de leur confiance dans la solvabilité des emprunteurs. Une fois titrisés, les prêts quittent les bilans des banques émettrices pour devenir des objets spéculatifs. La faillite du marché hypothécaire américain en 2008 est l’aboutissement de ce processus insidieux. Depuis lors, le système a tenu, mais grâce au soutien constant des banques centrales.

Vous développez l’idée d’un accaparement du pouvoir des juges, au détriment des gouvernements et des parlements, comme étant le second foyer de l’expérience néolibérale, qui se vérifie tout particulièrement, dans le cadre de l’Union européenne : pouvez-vous nous expliquer le phénomène ?

La nature de la Commission européenne n’est jamais définie. Les détracteurs de l’institution dénoncent son caractère technocratique. Ses partisans soulignent qu’elle œuvre à un intérêt global qui dépasse celui des États-membres. Mais ces présentations laissent en suspens sa vraie nature. C’est une institution judiciaire qui a la faculté d’élargir ses compétences à son initiative en proposant de nouvelles directives et de nouveaux règlements. Elle établit son propre agenda.

C’est ainsi qu’elle a, depuis 1986, réussi à impulser des changements difficilement réversibles qui désarment les États sur des points essentiels : le marché unique avec sa nouvelle doctrine de la concurrence, la liberté de circulation des capitaux qui a donné le pouvoir aux grands actionnaires de la bourse, la monnaie unique qui a placé dans une souricière allemande la France et les pays dits du Sud.

Le résultat économique est la situation inextricable des pays les moins productifs qui ne peuvent corriger leur sous-compétitivité par la dévaluation et, par voie de conséquence, connaissent une chute historique de l’investissement alors qu’il faudrait au contraire redresser massivement celui-ci. Le résultat politique est que ces pays sont désormais les otages du bon vouloir des pays les plus productifs.

Vous montrez comment le système a pu se sortir de la crise de 2008, grâce au Quantitative Easing (QE) et à un changement important des banques centrales : est-il possible de nous l’expliquer succinctement ?

Observation préalable. Après la période de resserrement monétaire de la fin des années 70, destinée à purger l’inflation, et hormis l’épisode de la réunification allemande, la politique monétaire des banques centrales a été constamment favorable à l’endettement des entreprises, des ménages et des États.

Mais le surendettement global a débouché sur la crise de 2008 et la crise de l’euro. La solution a consisté à franchir un Rubicon. Les banques centrales créent de la monnaie non plus pour favoriser une nouvelle dette économique, mais pour racheter massivement des emprunts anciens à seule fin de soutenir leur valeur sur les marchés du crédit. Ces marchés ont été placés sous une tente à oxygène par les banques centrales. Plus encore depuis la crise sanitaire. Mais on a, ce faisant, repoussé l’échéance d’une crise finale dévastatrice.

Pour vous, l’Europe a renié le libéralisme classique, en faisant le « saut » néolibéral qui marque une rupture avec l’État-nation et la propriété. Pouvez-vous nous expliquer cela ?

Pour faire bref, le libéralisme classique établit un compromis variable entre la liberté des agents économiques privés et le pouvoir de réglementation ou d’intervention de l’État dans l’économie et la finance. Tous les États libéraux de l’histoire présentent cette caractéristique. Le néolibéralisme, ainsi que je l’ai dit, montre un radicalisme sans précédent. C’est le point le plus visible.

Mais le point invisible est le changement de la nature de la propriété. La propriété des grands actionnaires représente une forme de propriété anonyme qui dénoue le lien nécessaire entre le propriétaire et l’objet de la propriété. Smith et Ricardo n’y retrouveraient pas la trace du capital qu’ils voyaient à l’œuvre à leur époque. Les pseudo-propriétaires n’ont cure de l’avenir à long terme des entreprises cotées et de leurs fournisseurs.

Dans votre dernier chapitre, vous proposez des mesures pour « changer de cap » et sortir du néolibéralisme : quelles sont les plus importantes et urgentes à mettre en œuvre ?

Observation préalable : la crise sanitaire a jeté une lumière crue sur notre dépendance économique dans les secteurs les plus essentiels. On a appris que 80 % des principes actifs des médicaments provenaient d’Inde et de Chine. Pendant que les médias nous donnaient les cotations boursières du jour, les managers prenaient de nouvelles décisions de délocalisations.

Mais nos dirigeants sont schizophrènes. Ils proposent de retrouver la souveraineté sanitaire et alimentaire, nécessaire quoique non suffisante, mais ne prennent aucune mesure pour l’atteindre. Les sommes jetées pour sauvegarder les entreprises en difficulté sont octroyées sans contrepartie de la part des bénéficiaires. Le diagnostic n’ayant pas été fait, à quoi sert d’afficher le volontarisme ?

Pour répondre à votre question, les trois points cruciaux sont la limitation de la titrisation, la subordination de l’exercice des droits de vote à un engagement de fidélité vis-à-vis de l’entreprise, la taxation du transport des produits en fonction du poids, de la distance et du mode de transport. A ce jour, aucune de ses propositions n’est inscrite à l’agenda des dirigeants.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

(1) Jean-Luc Gréau, Le secret néolibéral, Gallimard/Le Débat, 2020, 160 pages, 15 €.

© LA NEF n°328 Septembre 2020 (version intégrale)

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).