Pékin © Pixabay

Chine : curieux aveuglement (2/2)

Exotique, communiste, libérale, et d’une puissance qui pourrait un jour se révéler sans égale, la Chine fait tout pour séduire, et y réussit sans peine. En France, de la Rive Gauche au patronat, tout le monde est admiratif. Les intellectuels s’émerveillent que le parti communiste chinois (c’est une mystification de parler d’« État » dans un pays entièrement soumis à la hiérarchie communiste) ait permis à des milliards de Chinois de se nourrir à leur faim, chose remarquable mais point encore assurée partout ; le militant anti-impérialiste voit en Pékin le concurrent inespéré à l’hégémonie de Washington ; le libéral admire un système qui, d’un pays pauvre, fit en 30 ans la première puissance commerciale du monde, tandis que l’Européen fatigué de sa propre civilisation voit dans la grande puissance émergeante la promesse d’un monde nouveau, moins occidentalisé, plus équilibré, projeté dans les mirobolantes surprises du progrès – n’est-ce pas la Chine qui, délivrée de toutes nos règles morales, a « créé » les deux premiers bébés éprouvettes ? Bref, la Chine est la grande promesse de tous les avenirs.

Qu’elle soit idéologique, commerciale ou tout bonnement commerçante, la faveur dont jouit la Chine est pour son gouvernement un énorme atout, au point que, sur tous les continents, on ferme les yeux sur les petits désagréments d’un totalitarisme que l’on évite même de nommer. On a vu (La Nef, septembre 2020) qu’y perduraient des camps de concentration, dotés de laboratoires d’expérimentations humaines : nul n’en souffle mot – on préfère dénoncer les camps fermés depuis des décennies. La Maison Blanche dénonce l’espionnage à grande échelle ? Le pauvre Trump est à court d’arguments électoraux. Le gouvernement chinois contrôle-t-il un nombre grandissant d’États africains en corrompant ses gouvernements (chose certes aisée), mais quiconque s’alarme n’est qu’un nostalgique de la France-Afrique. Les catholiques y sont persécutés de cent façons, et jusqu’aux plus subtiles (les familles chrétiennes qui gardent dans leurs demeures, de plus en plus souvent perquisitionnées, une croix ou tout insigne chrétien, sont incontinent privées de toute aide sociale) ? Le pape n’en reconnaît pas moins des évêques nommés sans son aval par le parti communiste, lequel ne reconnaît pas la plupart de ceux que nomme Rome – il s’agit, dit-on, de renouer les relations entre Rome et Pékin après 70 ans de conflits…
Ainsi de suite. Pékin fait-il fi de la plupart des clauses du traité de cession de Hong Kong, qui garantit un régime pluraliste, et les libertés publiques qu’ont entendu défendre, lors des élections du 24 novembre 2019, l’immense majorité des électeurs ? Qu’importent traité et élections, Pékin adopte en mai, à la faveur de l’espèce d’omerta générale qu’impose « l’opération Covid », un statut qui suspend tout ce qu’il a promis de protéger il y a vingt ans, et l’Europe (à l’exception du gouvernement de Boris Johnson) fait semblant de regarder ailleurs. Même chose pour la situation de plus en plus fragile de Formose (Taïwan), ce dernier réceptacle de la Chine millénaire dont Taipei protège scrupuleusement l’histoire, l’art et tous les vestiges possibles : Pékin multiplie les intimidations, voulant faire de la grande île le prochain Hong Kong, intensifiant les opérations militaires, y compris dans des eaux territoriales pourtant placées sous la souveraineté de Taipei, tandis que Washington gesticule, envoie un ministre (de la santé !), mais n’ose s’avancer sur le terrain des sanctions, que pourtant il manie sans vergogne partout ailleurs.

Un prix Nobel de médecine se demande si le Covid, que Pékin attendit deux mois pour reconnaître, vient du marché de Wuhan ou d’un des laboratoires tout proches, classés « secret-défense », et l’on plaint sa sénilité – quand les esprits forts n’insinuent pas que l’on ne s’interroge sur les visées hégémoniques du PCC que pour servir l’impérialisme yankee, comme si, vieux réflexe d’intellectuel français, il fallait choisir une hégémonie ou une autre…
Le Financial Time finit d’ailleurs par titrer « Trump a perdu la bataille du Covid et la Chine l’a gagnée » (cf. Le Monde 11 septembre 2020 : « Le Grand Bond en arrière »). À la Chine on s’obstine à tout passer, sans voir, ni vouloir voir, que sa politique étrangère, longtemps réputée pacifiste non sans raison (en fait, de Deng Tsiao Ping, dans les années 70, à Hu Jintao, elle était tout entière vouée à la conquête des marchés extérieurs, ce qui supposait une patte de velours) a connu depuis 2012, avec Xi Jinping, une réorientation complète, visant une véritable mainmise sur l’Afrique et sur l’Europe, notamment avec les fameuses (ou pas assez fameuses) « routes de la soie » – sur quoi nous reviendrons en détail le mois prochain.

Paul-Marie Coûteaux

NB – Paul-Marie Coûteaux lance avec Jean-Frédéric Poisson Le Nouveau Conservateur, trimestriel politique et souverainiste dont il est le directeur de la rédaction. Un n°1 passionnant sur « Covid et totalitarisme » avec nombre de belles signatures. Abonnement annuel à -20 % réservé aux lecteurs de La Nef : 40 € au lieu de 50 €. Chèque à l’ordre de l’ADALI, 101 rue Haxo, 75020 Paris (ndlr).

À propos Paul-Marie Couteaux

Paul-Marie Couteaux
Écrivain, essayiste, député européen (1999-2009), chroniqueur de La Nef, il dirige Les Cahiers de l’Indépendance, revue des souverainistes de tous horizons, et est l’auteur de nombreux ouvrages dont De Gaulle, espérer contre tout. Lettre ouverte à Régis Debray (Xenia, 2010), Etre et parler français (Perrin, 2006), Un petit séjour en France (Bartillat, 2004), De Gaulle philosophe (JC Lattès, 2002).