Covid-19 : hygiénisme totalitaire

Les observateurs du totalitarisme ont mis en avant plusieurs grandes caractéristiques. L’une des plus visibles est l’atteinte aux libertés publiques. Elle s’accompagne d’une mobilisation de l’appareil répressif d’État. Mais là n’est pas le principal. L’intervention de l’appareil idéologique d’État s’avère plus efficace, notamment en distillant un climat de peur : après tout, mieux vaut dissuader toute velléité rebelle par la manipulation que d’avoir à déployer la terreur policière. Souvent la désignation d’un ennemi même imaginaire permet de renforcer le système (les juifs, le « complot des blouses blanches » sous Staline, Emmanuel Goldstein « l’Ennemi du Peuple » dans 1984). Il s’agit aussi d’atomiser la société en brisant les communautés qui, en unissant leurs forces, pourraient constituer des îlots de résistance. Allons plus loin avec Claude Polin, qui a montré jadis dans L’esprit totalitaire (Sirey, 1977) que l’originalité du totalitarisme moderne, ce en quoi il est différent des vieux despotismes, est qu’il prospère grâce à la complicité de tous, chacun devenant un loup pour son voisin – la délation étant ici une pratique instituée (266 000 Allemands informaient la Stasi, police politique de la RDA).
Cette description ne fait-elle pas irrésistiblement penser à la situation présente de la France ? Le pouvoir a par décret attenté à la liberté de culte, de réunion, de manifestation et à la liberté d’aller et de venir. Répression : pendant les deux mois de confinement, 21 millions de contrôles effectués ont donné lieu à 1,1 million de contraventions. Propagande : les messages martelés par le gouvernement et relayés par les gros médias créent un climat anxiogène (« le virus est toujours là… »). La lutte contre la pandémie est présentée par Macron le 16 mars comme une guerre : « Nous sommes en guerre, en guerre sanitaire certes… Mais l’ennemi est là, invisible, insaisissable, qui progresse. Et cela requiert notre mobilisation générale. » Et une mobilisation de tous contre tous, car l’autre est un danger : « Quand on aime ses proches, on ne s’approche pas trop » – la distanciation sociale a succédé au vivre-ensemble. Les réunions familiales sont déconseillées, comme les rencontres avec les grands-parents. Et l’État n’est pas seul à la manœuvre : par exemple, les hypermarchés martèlent l’obligation des « gestes barrières » tous les quarts d’heure. Certains prêtres même en rajoutent, par une surenchère hygiéniste. Et, comme sous l’Occupation, certains citoyens se découvrent des vocations de policiers supplétifs : mouchardage, agressions contre ceux qui ne portent pas de masque ou ne le portent pas comme il conviendrait, sur fond d’une docilité massive des Français qui montre que le pouvoir a gagné – au moins pour l’instant. Comme l’écrit l’historien Nicolas Roussellier, « L’État du Léviathan de Thomas Hobbes est donc toujours là… Il continue de fonctionner : il est même allé plus loin que jamais dans son histoire, par sa capacité à encadrer et à contraindre les individus […] à tel point qu’il est difficile de distinguer les régimes autoritaires comme la Chine et les régimes démocratiques comme la France. Tout le monde suspend ou limite les droits les plus fondamentaux (déplacement, vaquer à ses occupations, enterrer ses morts) » (Études, septembre 2020).

Nombreux dégâts collatéraux
Les dégâts collatéraux du sanitarisme sont nombreux : les psychologues constatent un afflux de personnes perturbées, les hôpitaux psychiatriques de nouveaux malades, les conseillers conjugaux de couples en voie d’explosion, et les cimetières de suicidés (dont un certain nombre de chefs d’entreprise ruinés par le confinement). Et certains enfants resteront marqués non seulement par la peur du grand méchant coronavirus mais par les mesures imposées (« Respecte une distance de 1 mètre entre toi et les autres »). Comme le souligne Me Erwan Le Morhedec dans un billet titré Mascarade (sur lavie.fr) : « il n’y a rien d’anodin à s’habituer à vivre une vie sans visages, sans leur diversité, leurs expressions, dans un sombre défilé de clones oppressés. La propension désinvolte des autorités civiles à imposer des obligations à l’efficacité douteuse et à les assortir par surcroît de sanctions pénales n’est pas moins inquiétante, tout autant que l’absence de discussions qu’elle suscite. »
Thierry Wolton, auteur d’Une histoire mondiale du communisme (Grasset), alerte : « Prenons garde : il est rare qu’un État abandonne de lui-même et de plein gré les prérogatives qu’il s’est octroyées sous prétexte de servir la cause commune. Ces derniers mois, nos libertés ont été pour le moins grignotées. Si les circonstances l’exigent, la vigilance n’en est pas moins nécessaire pour éviter qu’un pli soit pris que nous finirions tous par regretter » (Le Figaro, 4 septembre 2020).

Denis Sureau

© LA NEF n°329 Octobre 2020

À propos Denis Sureau

Denis Sureau
Denis Sureau anime la revue "Transmettre" et la lettre bimensuelle "Chrétiens dans la Cité". Il est l'auteur de "Pour une nouvelle théologie politique" (Parole et Silence, 2008).