Pierre Vermeren © AimeeBla-Commons.wikimedia.org

On a cassé la République

Pierre Vermeren, normalien, agrégé d’histoire, professeur des universités, est l’auteur de nombreux ouvrages, notamment sur l’Afrique du Nord. Il nous parle ici de son tout dernier essai.

La Nef ­– Vous dites que dans votre enfance, on n’avait pas besoin de croire à la République, « on la vivait » : que voulez-vous dire précisément ?
Pierre Vermeren
– Dans les années soixante-dix, après un siècle d’édification souvent douloureuse, la République française s’incarnait dans ses institutions : l’élection, le maire et le Président ; l’école du mérite et le maître d’école ; l’armée et les anciens combattants. Après un siècle de guerres, d’enrichissement du pays et de pacification progressive de la « guerre civile française » héritée de la Révolution, il n’était pas besoin d’évoquer les « valeurs » et la « citoyenneté » à tout bout de champ. Tout le monde comprenait les limites et les avantages de ce système qui avait permis de contenir l’Allemagne, d’enrichir et de pacifier le pays : la République était devenue un bien collectif immatériel. Les fêtes nationales étaient festives ou de recueillement. Depuis, la République a été comme dévorée par un État social impécunieux, et la société s’est archipelisée.

Comment, historiquement, la République a-t-elle cimenté les Français ?
Le processus est complexe, car il commence mal – par l’année terrible de 1870 –, mais la IIIe République, qui est née au hasard d’une guerre, a été incontestablement cimentée par l’hostilité collective, puis la peur face à l’Allemagne. C’est pourquoi l’armée, l’école, l’histoire, l’idéologie nationaliste et le patriotisme ont joué un rôle capital de 1870 à la guerre d’Algérie. Car à la confrontation avec l’Allemagne s’est ajoutée la construction d’un immense (mais pauvre) empire colonial, afin de reconstruire l’honneur de la France et de l’armée (perdu en 1870), puis pour se renforcer face à l’Allemagne. Face à la démographie allemande, la France opte pour « la plus grande France ». La mutation des trente Glorieuses, c’est l’oubli de la guerre et de l’empire, puis le passage à la grande croissance qui tient les promesses égalitaires de la République et de la Libération.

Que s’est-il passé pour aboutir à la rupture actuelle du pacte républicain et à la méfiance généralisée de nos concitoyens à l’égard de leurs élites ?
La crise des années 1970 a cassé la belle mécanique. Les élites françaises ont voulu construire une Europe française, mais Allemands et Anglais ont imposé leur libéralisme puis leur monnaie. Impressionnées, les élites françaises ont succombé au capitalisme néolibéral à la fin du XXe siècle (l’entreprise sans usine pour faire court), successivement la droite puis la gauche, avec une rançon ravageuse : l’individualisme. Le projet républicain qui était collectif, national et indissolublement lié à la culture catholique – comme l’a si bien montré Péguy – a été dissous. Les groupes sociaux ont été renvoyés à eux-mêmes. La paysannerie a presque été liquidée ; les ouvriers ont été oubliés ; les artisans ont été déqualifiés, et les services publics déconstruits. Enfin, les jeunes ont été livrés à la déculturation sous couvert de massification scolaire, puis la classe moyenne a été déclassée (ce qui donne les Gilets jaunes). Le rassemblement des élites sociales dans les métropoles aux côtés des nouvelles couches populaires fraîchement immigrées a créé un nouveau système économique mondialisé très productif : mais la France n’a plus besoin de ses classes populaires. Le pacte est rompu, et les deux tiers de la France semblent oubliés.

Face à ce que d’aucuns nomment l’« ensauvagement » du pays dans un contexte d’immigration massive incontrôlée, d’islamisme croissant et
de haine de soi, que peut-on faire pour renouer un pacte social et faire revivre la démocratie ?

En fait, les trois séries de problèmes s’additionnent. Mais tous renvoient à l’abandon du pays par ses élites : elles ont confié à un État social gigantesque (le plus gros du monde) la tâche de régler les problèmes économiques, sociaux et culturels du peuple originel et du peuple immigré. Cela a abouti à des séparations sur le terrain : on ne vit plus ensemble, on s’observe, et parfois on entre en conflit. L’État social a grossi au détriment de l’État régalien (qui a fondu de moitié depuis les années soixante ; la France a le même nombre de magistrats que quand elle avait 30 millions d’habitants en moins il y a 140 ans), d’un endettement qui pénalise une croissance devenue insignifiante, et surtout d’un projet collectif. On met ses enfants dans des écoles privées avec le rêve qu’ils étudient ou s’installent ailleurs. La République était un projet des élites nationales pour le peuple. Sans projet, elle cesse d’exister, et le peuple cherchera d’autres protecteurs.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

Pierre Vermeren, On a cassé la République. 150 ans d’histoire de la nation, Tallandier, 2020, 320 pages, 19,90 €.

© LA NEF n°329 Octobre 2020

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).