La Cité interdite à Pékin © Pixabay

Chine : lettre à un éminent lecteur

Cher Monsieur,

Heureux que La Nef ait tant de prestigieux lecteurs, j’entends répondre aux divers courriers que vous lui avez adressés au sujet de mes récentes chroniques sur la politique étrangère de la Chine ; je le dois à la qualité de vos objections. Sur la Chine, vos lumières sont précieuses, tant est mal connue sa politique alors qu’elle est en train de devenir, plus vite que prévu, la première puissance du monde – d’après le FMI, elle sera même la seule puissance à connaître cette année une croissance positive du PIB, alors que toutes les autres régressent. 
C’est d’ailleurs parce que la politique de la Chine est mal connue que j’ai procédé par interrogations et hypothèses. Distinguons-en trois groupes : l’affaire Covid, le régime, la politique étrangère.

Sur la Covid, l’esprit bute sur une question lancinante : comment expliquer, à moins d’un hasard toujours possible, que les deux origines avancées du virus qui a désorganisé l’économie des grandes puissances, d’une part la transmission à l’homme d’un agent viral provenant d’un animal sauvage (hypothèse que je n’ai pas du tout écartée) ou la fabrication en laboratoire (le fameux P2, classé en 2015 « secret-défense » où sont menées des recherches pointues sur les virus et leurs mutations), aient pour centre unique une ville de province, Wuhan qui abrite et le marché et, à trois cents mètres, le laboratoire ? Cette étonnante coïncidence ne porte-t-elle pas à réfléchir ? Se demandant si le marché n’a pas caché le laboratoire, l’un des anciens chefs de notre renseignement, Bernard Bajolet, confiait au Point du 23 mai dernier que, si l’on doit écarter la guerre bactériologique, on ne peut exclure que le virus ait pu s’échapper accidentellement du laboratoire ajoutant : « Les effets sont en partie les mêmes, d’autant que la Chine a cherché à tirer avantage de la pandémie pourtant partie de chez elle. » L’hypothèse de l’« accident » a aussi été avancée par plusieurs scientifiques (les premiers, en Inde) et par un Prix Nobel Français…
Autre question : comment admettre sans examen que le gouvernement chinois, qui ne pouvait ignorer les premières apparitions du virus en octobre lors des Jeux Militaires Mondiaux, ait attendu le 30 décembre pour rendre publique l’épidémie – Bajolet s’interroge pudiquement sur cette « rétention d’information » ? Et cette autre : comment comprendre que la Chine soit à la fois le lieu où le virus apparut et celui où il fit le moins de dégâts ? Tout cela surprend trop la simple raison pour qu’on s’interdise de s’interroger.

Sur le régime : vous écrivez que « la presse internationale, en particulier française, mène une campagne anti-chinoise permanente » ; où voyez-vous, cependant, des informations sur les camps de concentration (qui ont valu l’opprobre à ceux qui les ont dénoncés, tel Simon Leys, à qui l’Université française ferma la porte pour cette raison), ou bien sur les déplacements de population, ou les persécutions des catholiques ? Ici la place me manque cruellement, mais je tiens à faire amende honorable sur un point : si je maintiens que le gouvernement chinois s’affranchit de toutes les barrières de la morale ancienne pour pousser jusqu’à leurs limites les capacités technologiques permettant de conditionner les hommes, je reconnais avoir ignoré une importante information que vous me donnez sur He Jiankui, ce chercheur qui modifia le patrimoine génétique de deux bébés dans le but de les rendre résistants au virus du sida et qui, écrivez vous, « fut condamné par un tribunal chinois à trois ans de prison pour pratique médicale illégale et falsification de documents, qu’il est relevé de son poste et assigné à résidence sans moyen de poursuivre ses travaux ». Voilà un fait qui, en effet, relativise ma charge, et je vous remercie de rectifier mon tir trop rapide.
Mais n’attaquez pas trop, en retour, les États-Unis : sur ce même terrain, les progrès du « transhumanisme », interrogeons-nous ensemble sur un autre fait troublant : les universités de la Côte Ouest et les centres de recherche des grandes firmes du Nasdaq, principalement installées en Californie et qui sont depuis six mois en pleine expansion, nouent davantage de coopérations avec les universités chinoises qu’avec la totalité des autres universités des États-Unis, et de tout le continent américain, engagés qu’ils sont ensemble dans ce que Jacques Attali nomme avec admiration « la course à la numérisation de toutes les activités humaines ». Du point de vue géopolitique, dont je sais qu’il n’est pas le vôtre, ce fait n’est point sans intérêt…

Quant à la politique étrangère chinoise, ne jugez-vous pas que le simple fait que, après une période sage qui culmina avec son imprudente admission à l’OMC, la Chine ait engagé depuis dix ans, sous la férule du nouveau chef du parti communiste, Xi Jinping, une politique d’expansion tous azimuts qui ouvre conflit sur conflit avec presque tous ses voisins, et qui vise à présent à sécuriser, sous le joli nom de « routes de la soie », toutes les voies d’accès au marché européen (et africain) méritent, comme je me propose d’y revenir ici, une patiente réflexion ? Sine ira certes, mais studio…

Paul-Marie Coûteaux

© LA NEF n°330 Novembre 2020

À propos Paul-Marie Couteaux

Écrivain, essayiste, député européen (1999-2009), chroniqueur de La Nef, il dirige Les Cahiers de l’Indépendance, revue des souverainistes de tous horizons, et est l’auteur de nombreux ouvrages dont De Gaulle, espérer contre tout. Lettre ouverte à Régis Debray (Xenia, 2010), Etre et parler français (Perrin, 2006), Un petit séjour en France (Bartillat, 2004), De Gaulle philosophe (JC Lattès, 2002).