L'abbé Christian Gouyaud © La Nef

Dans la pensée de Benoît XVI

L’abbé Christian Gouyaud, fidèle collaborateur de La Nef bien connu de nos lecteurs, vient de publier un fort essai (1) consacré à la pensée de Benoît XVI sur le ministère pétrinien, appelé à devenir une référence en la matière. Il bénéficie d’une belle préface du cardinal Sarah.

La Nef – Pourquoi vous êtes-vous intéressé au « ministère pétrinien » vu par le cardinal Ratzinger et le pape qu’il est devenu ?
Abbé Christian Gouyaud
– De façon générale, je suis fasciné par la pensée de J. Ratzinger qui assume le meilleur de la « nouvelle théologie », soit le contact avec les sources, sans se restreindre à la critique historique. Ratzinger n’adopte certes pas la dialectique scolastique pour laquelle j’ai le plus grand respect, mais sa compréhension de l’Écriture et sa connaissance des Pères de l’Église lui permettent de restituer ce qu’on peut appeler « l’intuition de la foi » dans toute son incandescence. En ce qui concerne le ministère pétrinien, Ratzinger l’a côtoyé pendant vingt-trois ans comme préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi et Benoît XVI l’a exercé pendant huit ans. Il a donc été le témoin et l’acteur privilégiés de ce service.

Y a-t-il sur cette question un apport spécifique ou une vision particulière de J. Ratzinger-Benoît XVI ?
Benoît XVI avait une conception tragique de la fonction papale. Pour Ratzinger, la primauté est d’abord celle du martyre. L’investiture que Pierre reçoit du Christ est fondée sur le témoignage de foi de l’Apôtre, témoignage qui sera suprême. Le siège du vicariat du Christ, c’est la Croix ! Tel a été le sentiment de Benoît XVI au moment de son élection qu’il vécut comme le couperet d’une guillotine. Telle fut sans doute aussi la raison du choix de son nom – après Benoît XV, pape incompris – et de son attachement à saint Célestin V, son prédécesseur dans la renonciation. Le philosophe Agamben a compris le renoncement à l’exercice du pouvoir pour ne plus user que de sa dimension spirituelle comme démonstration du primat de la légitimité sur la légalité dans le contexte délétère de la Curie.

Alors que la papauté n’a cessé de prendre de l’importance au cours de l’histoire, Benoît XVI n’était pas un adepte de « l’absolutisme pontifical », écrivez-vous : pouvez-vous nous résumer la position du pape émérite sur cette question ?
Benoît XVI avait en effet une conception modeste du primat de juridiction. Le pape doit avant tout être un rempart contre l’arbitraire pour que l’Église reste fidèle à son fondateur. Ratzinger tient que c’est le déplacement du pouvoir impérial à Byzance qui, historiquement, a permis à l’évêque de Rome de s’affranchir d’une compréhension mondaine de l’exercice de l’autorité. Évidemment, le drame de la papauté tient dans la tentation récurrente de Pierre du rétablissement de la royauté en Israël, c’est-à-dire d’une eschatologie réalisée ici-bas, tentation dont les papes, en tant que chefs aussi temporels, n’ont pas toujours été exempts.

Dans son Magistère, Benoît XVI a préconisé une « herméneutique de la réforme dans la continuité » : de quoi s’agit-il précisément ?
Il faut bien comprendre que Jean-Paul II et Ratzinger-Benoît XVI ont mis en avant le primat de la vérité sur l’autorité. En d’autres termes, ce qui fait la valeur d’une doctrine, c’est son contenu bien plus que le titre ou l’investissement de l’autorité qui promulgue cette doctrine. De là l’importance du Magistère « ordinaire et universel » qui, s’il n’est pas définitoire, peut être cependant définitif et requérir de la part des fidèles une adhésion de foi. Dans ce cas, ce qui manque de solennité à la forme de l’enseignement doit être compensé par l’enracinement de ce dernier dans la Tradition. C’est cela l’« herméneutique de la réforme dans la continuité de l’unique sujet-Église » : le consensus diachronique – dans la succession du temps – et non pas seulement synchronique – simultané –, soit la cohérence d’un enseignement plus récent avec le Magistère antérieur. Benoît XVI s’est ainsi attaché à comprendre Vatican II dans la continuité des conciles précédents.

Vous évoquez maintes fois le combat de Benoît XVI contre le relativisme et même plus généralement contre « toute forme de positivisme » : quelles étaient pour lui les urgences dans ces domaines ?
La position selon laquelle seul le Magistère extraordinaire définitoire serait infaillible relève de ce que Benoît XVI appelle le positivisme magistériel. Fondamentalement, Benoît XVI s’est insurgé contre le positivisme de la raison qui entend réduire le champ de la connaissance légitime à l’expérience des phénomènes empiriquement vérifiables. Il s’est opposé avec force au positivisme juridique où le légal ne se fonderait pas sur le moral. Je signale dans mon ouvrage les autres formes de positivisme que le pape Ratzinger avait en ligne de mire. En matière de relativisme, il s’est attaqué au pluralisme religieux de principe ou « de droit » selon lequel les religions non chrétiennes auraient dans le plan de Dieu un statut salvifique à l’égard de leurs adeptes autrement que par mode de participation aux valeurs du christianisme. Avec Jean-Paul II, à l’égard de certaines tendances de la théologie de la libération, il a mis en garde contre toute récupération politique de l’Évangile.

Foi et raison : quel est l’apport spécifique de Benoît XVI dans ces domaines ?
Benoît XVI a parfaitement diagnostiqué un des maux principaux de notre temps : une foi qui n’est pas conforme au logos et une raison qui n’est pas ouverte à la transcendance métaphysique sont incapables de nouer un dialogue, ce qui nous conduit à la situation tragique que nous connaissons avec d’un côté l’instrumentalisation du nom de Dieu à des fins de violence et de l’autre le fonctionnalisme d’une raison coupée de la sagesse et qui s’attribue un pouvoir démiurgique.

Un des axes de son pontificat fut de travailler à l’unité, responsabilité première du ministère pétrinien : comment résumer sa position sur cette question ?
J. Ratzinger a élaboré une théologie de l’œcuménisme dans laquelle l’unité ne saurait certes être le fruit d’un compromis politique. Il n’en reste pas moins que l’unité, à titre de prière instante du Christ, est aussi un impératif de foi ! Par rapport aux ruptures historiques comme celle entre l’Orient et l’Occident, il propose une solution originale : que Rome n’exige pas plus, au sujet de la primauté de l’évêque de Rome, que ce qui a été vécu pendant le premier millénaire et que l’Orient ne déclare pas hérétique le développement romain sur ce point ! Ratzinger préconise un œcuménisme qui commence par les dissidents les plus proches : de là les efforts de Benoît XVI en direction de la Fraternité Saint-Pie X. Il estime que c’est parce que certaines vérités ou certains biens n’ont pas suffisamment été aimés à l’intérieur de l’Église qu’ils ont en quelque sorte émigré hors de son périmètre et qu’autour d’eux se sont greffés des mouvements séparatistes. C’est donc en aimant davantage ces biens qu’on rendra les schismes superflus à partir de l’intérieur de l’Église. Un modèle du genre en manière d’accueil, qui concilie vérité et respect, a été l’établissement par Benoît XVI d’ordinariats personnels pour les anglicans qui entrent dans la pleine communion avec l’Église catholique, ne requérant comme expression officielle de la foi catholique que le Catéchisme de l’Église catholique, leur concédant les livres liturgiques propres à la tradition anglicane, exigeant toutefois de ceux qui exerçaient un ministère de diacre/prêtre/évêque qu’ils se portent candidats aux ordres de l’Église catholique afin d’y exercer validement ces ministères.

J. Ratzinger-Benoît XVI s’est beaucoup intéressé à la liturgie : que retenez-vous de son œuvre et de ses mesures en tant que pape en cette matière ?
J. Ratzinger est aussi un théologien de la liturgie. Il laisse derrière lui une réflexion qui inspirerait opportunément un nouveau « Mouvement liturgique », notamment sur le rapport entre le culte et le logos, sur l’orientation de l’autel, sur la musique sacrée et sur le silence. Ratzinger a raconté lui-même comment il avait été un partisan résolu de la réforme liturgique mais que le fonctionnalisme – le positivisme liturgique – et la brutalité avec lesquels elle a été mise en œuvre ont refroidi son enthousiasme initial. Pour la réconciliation de l’Église avec son propre être mémoriel, Benoît XVI a transformé la concession de la forme extraordinaire du rite romain en plein droit. Pour autant, il ne met pas en cause la pertinence de la réforme liturgique en elle-même et c’est surtout par son exemple qu’il a promu un art de célébrer.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

(1) Christian Gouyaud, Joseph Ratzinger-Benoît XVI et le ministère pétrinien, préface du cardinal Robert Sarah, Artège/Lethielleux, 2020, 496 pages, 25 €.

© LA NEF n°330 Novembre 2020

À propos Abbé Christian Gouyaud

Abbé Christian Gouyaud
Docteur en théologie, curé dans le diocèse de Strasbourg, membre de Totus tuus, il est l’auteur notamment de La catéchèse, vingt ans après le Catéchisme (Artège, 2012), Quelle prédication des fins dernières aujourd’hui ? (La Nef, 2011). Il collabore régulièrement à La Nef.