Jacques Villemain @ DR

Guerre de Vendée : pourquoi il y a bien eu génocide

Jacques Villemain vient de publier un ouvrage imposant (1) s’attachant à montrer la réalité du génocide vendéen, en recourant notamment à la méthode du droit pénal international. Entretien

La Nef – En 2017, vous avez fait paraître un ouvrage intitulé : Vendée 1793-1794. Crimes de guerre ? Crimes contre l’humanité ? Génocide ? Une étude juridique. Vous vous employez à démontrer que ces trois types de crimes ont été commis en Vendée par les troupes de la Convention. Pourquoi écrire un nouvel ouvrage à ce sujet aujourd’hui ? Quelle est sa particularité sur la question ?

Jacques Villemain – Après avoir établi la qualification juridique du crime, il faut l’expliquer. Comment une révolution française engagée en 1789 sur le thème de la proclamation des droits de l’homme et du citoyen a-t-elle pu arriver en seulement quatre ans à commettre, et au nom même de ces idéaux, ces crimes de masse ? C’est ma première partie. Mais l’essentiel du livre est consacré aux raisons qui font que nous n’arrivons à en France à regarder ce passé en face : lorsque Reynald Secher a publié en 1986 sa thèse sur « le génocide franco-français » en 1986, il a suscité un beau scandale ! C’est que l’Université, du moins le secteur universitaire dédié à l’histoire de la Révolution française est depuis l’origine (1891) organisé en vue de la seule célébration de la Révolution. A l’origine il s’agissait de produire une doxa légitimant le régime républicain, qui était alors encore contesté en France. La révolution était un « bloc » selon le fameux mot de Clemenceau, il n’était pas question d’admettre qu’il puisse s’y trouver des dérives et des crimes. Les Vendéens étaient des criminels, des traîtres, des débris d’un passé révolu et la Terreur était absoute au nom des « circonstances ». Nous n’en sommes plus là aujourd’hui. La célébration très en demi-teinte du Bicentenaire en 1989 a bien montré qu’il y avait eu plusieurs phases dans la Révolution et qu’on ne pouvait guère célébrer que la période 1789-1792 (et encore : pas tout 1792), c’est-à-dire en pratique la période « libérale », celle de l’affirmation des droits de l’homme. Ces droits ont été la grande victime de la période suivante, à partir de massacres de septembre (1792) et au moins jusqu’au 9 thermidor (1794). Le génocide vendéen se situe dans cet intervalle. Aujourd’hui que la République n’est plus contestée en France nous pouvons faire des distinctions et exercer notre droit d’inventaire sur la période révolutionnaire qui comprend du « bon », du « moins bon » et du « totalement criminel ». C’est ce que n’admet pas la gauche radicale qui s’est retranchée à l’Université, haut lieu de ce que Marcel Gauchet a qualifié de « gauchisme culturel » et en a fait un bunker d’autant plus confortable qu’il n’a aucune prise sur la réalité (à part former des professeurs d’histoire-géographie matière sinistrée d’une Education Nationale qui n’est elle-même pas en très grande forme). Les historiens universitaires qui se sont spécialisés dans la période révolutionnaire, et qui sont pour l’essentiel des militants de la gauche radicale, peuvent ainsi raconter à peu près n’importe quoi sans que ça ait la moindre importance pratique. On ne peut lire sans sourire aujourd’hui un certain nombre de leurs œuvres de la période communiste pure et dure (disons de 1920 à 1989) et leurs sophismes actuels ne sont pas moins ridicules. Je m’efforce de prendre la suite de la démonstration de R. Secher, mais par une démonstration juridique, et de montrer qu’on pourrait reconnaître ce génocide sans pour autant verser dans la « repentance », le « déboulonnage des statues » et sans haine ni mépris pour notre histoire nationale.

Vous insistez sur le caractère juridique de la notion de génocide, vous distinguant par là d’une analyse historique ou sociale. Quelle est l’importance du caractère juridique de la notion de génocide dans une telle enquête ?

Le point de départ est que la notion de génocide est une notion exclusivement juridique. Elle n’a été conçue que dans le seul but de la répression pénale d’un crime qui, jusqu’à la Shoah, n’avait pas de nom, mais dont le concept était reconnu par la coutume internationale, ce « droit des gens » expressément invoqué comme base par la convention ONU de 1948 qui le définit. Historiens et spécialistes des sciences sociales attachés à nier la thèse du génocide l’ignorent superbement voire volontairement. Certains se forgent leur propre concept de génocide pour pouvoir ensuite démontrer qu’il exclut le cas vendéen : leur démonstration est dans leurs présupposés de base. On voit même des aberrations sous la plume tel historien prétendant qu’« extermination » au XVIIIème siècle ne veut pas dire « tuer tout le monde » comme aujourd’hui, ce qui est bien sûr démenti autant par le dictionnaire de l’Académie Française (édition 1762) que par l’usage qui est fait du mot, par exemple chez Racine ou La Fontaine, donc déjà un siècle avant les faits. Je consacre tout un chapitre à démonter les sophismes des historiens négationnistes du génocide vendéen, dont plus d’un oscille en pratique entre mauvaise foi évidente et ridicule achevé. François Furet, par exemple, n’a pu faire carrière qu’en dehors de cette Université qu’on peut dire, dans le champ des études sur la période révolutionnaire, « squattée » par les robespierristes. Les sciences sociales », comme vous dites, sont devenues un sport de combat de la gauche radicale où elles trouvent de puissants relais : aujourd’hui par exemple, c’est Jean-Luc Mélenchon qui se dit robespierriste et c’est LFI qui essaie d’obtenir qu’on crée une « Rue Robespierre » à Paris (pour le moment il n’existe qu’une station de métro « Robespierre » sur la commune de Montreuil, historiquement communiste, qui lui a donné ce nom dans l’euphorie du Front Populaire en 1936). Robespierre reste un symbole de la révolution sociale et de la légitimation de la violence en politique : dire qu’il a trempé dans la commission d’un génocide est évidemment de l’ordre du blasphème pour toute une frange politico-universitaire qui ne soutient le « droit au blasphème » qu’à la condition qu’il épargne ses propres convictions.

Il existe donc une définition précise et universellement reconnue du génocide permettant de clarifier le débat ?

Oui. Elle est portée par la Convention de l’ONU « pour la prévention et la répression du crime de génocide » (1948), telle qu’interprétée dans les années 1990 par la jurisprudence des tribunaux institués par la même ONU pour juger les génocides en ex-Yougoslavie (Srebrenica), au Rwanda, puis avec son concours au Cambodge (génocides des Khmers Rouges) et enfin par la Cour Pénale Internationale. C’est la base de mon analyse. Car si la notion de « génocide » est du XXème siècle, la réalité du fait (massacrer systématiquement tout un « groupe humain stable et permanent » en le visant « comme tel ») était bien reconnue comme criminel au XVIIIème. On condamnait la chose sans avoir le mot « génocide » pour la désigner, mais précisément c’est dès cette époque qu’apparaissent ses équivalents et sous la plume de révolutionnaires convaincus et nullement favorables aux Vendéens. C’est Lequinio qui parle dès 1794 de « dépopulation » (car « dépeuplement » pouvait évoquer un phénomène non volontaire) et en 1797 Babeuf, qu’on tient souvent pour l’un des premiers communistes, forge l’adjectif « populicide » qui a exactement la même étymologie que « génocide ». Ce que nous apporte l’évolution du Droit et surtout de la jurisprudence du XXème siècle, c’est la manière d’analyser l’intention criminelle dans le cadre des crimes de masse. On ne peut pas dans ces affaires raisonner comme en matière de criminalité individuelle car dans les crimes de masse ce n’est pas un individu qui en tue un autre, mais un collectif de criminels qui s’attaque à un collectif de victimes : les premiers ne connaissent pas les seconds et réciproquement. Hitler ou Himmler n’auraient certainement pas pu être reliés individuellement à aucun de 6 millions de Juifs qu’ils ont fait tuer, et pourtant ils sont bien responsables de ces crimes. Comment l’établir ? c’est à ce sujet que se sont attachés le tribunal de Nuremberg, puis les tribunaux pénaux internationaux créés par l’ONU pour juger les crimes de masse (crimes contre l’humanité et génocide) commis en ex-Yougoslavie et au Rwanda, puis les juridictions mises en place au Cambodge avec l’appui de l’ONU pour juger les crimes des Khmers Rouges. C’est cette expérience, j’allais dire ce savoir-faire criminologique, qui comme tel n’est pas attaché à une époque particulière, que j’utilise pour raisonner à propos des atrocités commises en Vendée et dont je démontre qu’elles sont allées jusqu’au génocide.

Quelle est la différence entre le génocide et le crime contre l’humanité ?

C’est surtout au cours des procès de Nuremberg qu’on en a pris conscience à Nuremberg. Certes les nazis avaient exterminé en masse Russes, Polonais et Ukrainiens, mais c’était pour dégager un « espace vital » au futur Reich et on aurait conservé ensuite ces populations pour les réduire en servage à son profit ; il n’y avait pas de projet exterminateur général ou de principe à leur encontre, quand bien même il y a eu des massacres de masse indéniables. Au contraire les Juifs ont été visés de manière générale et absolue et « comme tels », leur seule existence étant intolérable et en principe pas un seul n’aurait dû survivre si les nazis étaient parvenus à leurs fins. La différence entre les deux exterminations était une différence de nature et pas seulement de degré. C’est pourquoi à peine le tribunal de Nuremberg avait-il fermé ses portes que l’ONU a lancé les travaux de rédaction de ce qui allait devenir la convention de 1948 qui fait du « génocide » un crime distinct des autres « crimes contre l’humanité » car ce n’est pas la même intention criminelle. Un crime contre l’humanité suppose le contexte général d’une attaque généralisée ou systématique contre une population civile », mais pas nécessairement dans le but de l’exterminer entièrement « comme telle ». Par exemple il ne fait pas de doute aujourd’hui que la réduction en esclavage de groupes humains constitue un crime contre l’humanité, mais par hypothèse, quand on veut réduire des gens en esclavage, on ne veut pas les tuer puisqu’ensuite on ne pourrait plus les faire travailler : qualifier la traite esclavagiste de génocide au motif qu’elle a causé un très grand nombre de morts ne se soutient pas. Le massacre généralisé des Indiens d’Amérique n’est pas non plus un génocide : outre que les causes en sont beaucoup plus involontaires (diffusion de maladies européennes comme la variole à propos desquelles ces populations n’avaient pas d’immunité) que préméditées, le but était non de les exterminer mais de leur voler l’essentiel de leurs terres (et pour le reste on les cantonnerait dans des « réserves »). On est assez clairement dans le « crime contre l’humanité » mais pas dans le « génocide ». Au contraire s’agissant des Juifs, les nazis voulaient les voir disparaître de la surface de la terre comme étant une sorte de pollution de l’espèce humaine. La Convention pensait de même que l’existence même des Vendéens était incompatible avec celle de la France qu’ils voulaient construire et on trouve par exemple des autorités révolutionnaires qui parlent du « crime de leur existence » : le crime des Vendéens, c’est d’exister. La conséquence est l’extermination aussi complète que possible : le génocide.

Les textes de la Convention, des Représentants en mission, du Comité de salut public ainsi que des généraux que vous citez sont souvent glaçants de cynisme dans leur volonté exterminatrice. Comment expliquez-vous que la volonté d’un tel crime ait été possible et partagée par un si grand nombre ?

Je pense qu’on pourrait évoquer le cynisme et/ou l’aveuglement. Le soulèvement vendéen pose aux révolutionnaires cette insupportable question : comment une partie notable du peuple peut-elle se dresser contre eux ? Ils proclament qu’ils agissent au nom du peuple et pour son bonheur ! Pourtant le 10 août 1792 n’a été que le coup d’Etat d’une petite minorité et la Convention est élue dans un climat de terreur (90 % d’abstentions). Le soulèvement vendéen renvoie ce gouvernement à son imposture qu’il ne veut ni ne peut reconnaître ni comprendre. Barère, du Comité de salut public, évoquera « l’inexplicable Vendée » devant à la Convention. Les révolutionnaires ont quand même une explication à laquelle soit il croit (aveuglément) soit qu’il retient parce que commode (cynisme) : les Vendéens ont été abrutis, dégénérés par des siècles de domination cléricale et nobiliaire. « C’est par principe d’humanité que je purge la terre de ces monstres » dit encore Carrier à Nantes. Ici par « humanité » il faut entendre « progrès » et les « monstres » désignent littéralement des « anormaux ». Il n’y a pas d’autre choix que d’éradiquer cette sous-humanité pour le bonheur de l’Humanité véritable, celle du futur. Les Conventionnels parlent des Vendéens comme les nazis parleront des Juifs : « race maudite », « race exécrable », « à exterminer jusqu’au dernier » etc. sont des termes récurrents dans leur rhétorique. La logique génocidaire est aussi et peut-être d’abord là. Cette volonté est ensuite relayée par une « chaîne de commandement » sans faille : ce concept et celui d’« entreprise criminelle commune », qui est l’aboutissement de l’expérience du tribunal de Nuremberg sur les « Organisations Criminelles » (comme la SS par exemple), sont essentiels à la démonstration de ce qu’il y a bien eu génocide. Il faut bien comprendre que la volonté génocidaire ne s’est pas formée du jour au lendemain. François Furet parlait, à propos de la politique de la Convention en Vendée d’une « élection de haine » : c’est un processus progressif. Au début (mars 1793) les révolutionnaires parisiens ont cru à une simple jacquerie : ils ont fait donner la troupe et décidé la mise à mort de tous les insurgés même non pris les armes à la main : c’est une avalanche de crimes de guerre et cependant la révolte non seulement n’est pas matée, mais elle s’étend jusqu’à mettre le siège devant Nantes. À partir de là Convention prend peur et par deux lois du 1er août et 1er octobre ordonne une politique de terre brûlée en Vendée (c’est le « Détruisez la Vendée » répété 6 fois dans le discours de Barère pour faire voter la première de ces lois) ce qui caractérise une « attaque généralisée ou systématique contre une population civile » et donc une politique de crime contre l’humanité. Et cependant la Vendée continue à se battre. Comme elle est finalement vaincue en décembre 1793 à Savenay et qu’à partir de là il n’y a plus de force militaire vendéenne, sauf peut-être Charrette qui n’a d’ailleurs plus que quelques centaines d’hommes dans le pays de Retz, on pourrait s’attendre à ce que les Conventionnels cherchent la pacification. Or c’est précisément le moment où ils décident de lâcher sur la Vendée les « colonnes infernales » qui ont pour mission de ratisser le pays en brûlant tout et en tuant tous ceux qu’ils rencontrent, y compris le cas échéant les Vendéens républicains (car il en reste quelques-uns dans le pays « catholique et royal »). La Vendée doit devenir un « cimetière national » (Turreau), une page blanche en quelque sorte sur laquelle on pourra enfin construire la société nouvelle. On le voit, la logique génocidaire est le couronnement d’une spirale de violence, une intention criminelle qui s’est construite progressivement, mais aussi qui s’est durcie jusqu’au moment où on l’a mise en œuvre.

Pourquoi qualifiez-vous la guerre de Vendée de « guerre religieuse » ?

Les futurs « Vendéens », en 1789, avaient plutôt bien accueilli la Révolution. Mais tant leur culture religieuse que leur vie sociale est structurée par le catholicisme. Vivant dans de petites paroisses isolées dans leur bocage autour de leurs « bons prêtres », si proches d’eux car issus de leurs rangs, ils voient leur monde s’écrouler quand on pourchasse ces derniers qui refusent la Constitution Civile du Clergé pour rester fidèles à Rome. Quand en plus on exige d’eux qu’ils aillent se battre aux frontières pour défendre ce nouvel ordre qui les heurte (mars 1793), c’est l’explosion. En face, la « République » prend la valeur d’une véritable « religion politique » ou « religion séculière » : Michelet n’a rien inventé quand il parle de la Révolution comme d’une nouvelle Eglise et d’un nouvel Evangile. Mona Ozouf évoque la recherche par les révolutionnaires d’un « transfert de sacralité » pour fonder le nouveau régime sur une nouvelle légitimité comme celle du roi était fondée sur le sacre de Reims. Mais il faut pour cela un « transfert de foi ». Le ressort profond de cette guerre est religieux, mais religieux des deux côtés. Ce qui met vraiment fin à la guerre de Vendée, c’est le concordat de 1801. Car la guerre se poursuit à basse intensité après Thermidor et les premières tentatives de pacification de 1795 (traités de La Jaunaye, La Mabilais et Saint-Florent) : ces accords ne seront pas respectés de part et d’autre, le fait essentiel étant que les autorités parisiennes ne peuvent pas se résoudre à restaurer la liberté de culte qui est le vrai motif du soulèvement vendéen. On aura même en 1797 une recrudescence de la politique de déchristianisation (c’est sous le Directoire qu’on détruira le plus d’édifices religieux, par exemple, comme la fameuse abbaye de Cluny). On le lit explicitement dans le rapport fait au Conseil d’Etat par Siméon pour la ratification du texte négocié entre Bonaparte et Pie VII : c’est la persécution religieuse qui est à l’origine de la révolte et si on avait rendu la liberté de culte public aux Vendéens plus tôt, on aurait eu la paix plus tôt voire, pas de guerre du tout. Après tout, même l’exécution du roi en janvier 1793 n’avait pas causé de soulèvement. Et après le Concordat il n’y aura plus de soulèvement vendéen. La duchesse de Berry en 1832 ne réussira pas à soulever la région contre Louis-Philippe. Comme en 1815 seuls quelques nobles, pour qui la cause monarchiste comptait autant ou plus que la cause catholique, se soulèveront, mais les paysans ne suivront pas : ils ont obtenu le retour de leurs « bons prêtres » et cela leur suffit. Reste une question : pourquoi n’y a-t-il eu qu’une seule Vendée ? En fait il y a eu bien des soulèvements contre la dictature révolutionnaire parisienne puisqu’on a eu jusqu’à 60 départements en insurrection sur les 83 que comptait alors la France. Mais soit que le catholicisme vendéen ait été particulièrement intériorisé et « militant », soit qu’il ait été particulièrement structurant pour la population qui vivait dans ce qui deviendra la « Vendée militaire », soit que ce soient ses succès initiaux qui aient permis la généralisation et la durabilité du soulèvement (et toutes ces causes peuvent se cumuler) il est de fait que seul le soulèvement vendéen a pu être qualifié, et ce dès le début, de « guerre » par les révolutionnaires parisiens eux-mêmes.

Quels sont les principaux obstacles à la reconnaissance du génocide vendéen ?

C’est la foi révolutionnaire qui est en cause, cette idée que la violence « accoucheuse de l’histoire » (Marx) est le moyen nécessaire, donc légitime, du progrès politique et social. Les études révolutionnaires à l’Université française, ont été organisées sous la IIIème République d’abord pour célébrer la Révolution comme mythe fondateur, de la République. On s’y persuade ensuite que 1917 serait le nouveau 1793, ou la continuation du mouvement de révolution sociale lancé alors par les sans-culottes, mais sans Thermidor cette fois. L’aile marchante de la gauche, désormais communiste, prend ensuite la direction de ce secteur universitaire : depuis 1937 tous les titulaires de la chaire d’histoire de la Révolution française de la Sorbonne, qui donne le ton sur ce sujet, sont membres de la Société des Etudes Robespierristes, et presque toujours communistes encartés ou « compagnons de route ». Ils disposent de puissants relais politiques. Aujourd’hui c’est surtout J-L Mélenchon qui se dit Robespierriste, mais hier même un François Mitterrand ou un Lionel Jospin ne voulaient pas, pour soigner une image « de gauche » que la politique économique qu’ils menaient écornait assez, s’en désolidariser. Ceci reste encore très vrai aujourd’hui. Si plus aucun historien ne continue et ne peut continuer à prétendre comme Clemenceau au siècle dernier que « La Révolution est un bloc », ceci reste la doxa de la gauche radicale pour qui la foi et surtout l’espérance révolutionnaire reste intacte et qui ne peut donc supporter la remise en cause de ce récit révolutionnaire que François Furet qualifiait de « vulgate lénino-populiste » et qui lui tient lieu d’Histoire Sainte. Il s’agit d’une toute petite minorité, mais concentrée et activiste, et arc-boutée sur des positions institutionnelles fortes. Aujourd’hui la République n’est plus un régime contesté en France, on peut se permettre de faire l’inventaire du bon, du moins bon et de l’inacceptable dans l’héritage de la période 1789-1799. Au demeurant, ce que nous appelons « République » aujourd’hui n’a rien à voir ni institutionnellement ni autrement avec le régime terroriste de 1792-1794. Il intéressant de constater que le Président Macron célèbre la République au Panthéon en prenant comme référence sa proclamation de 4 septembre 1870. C’est effectivement la naissance de la république parlementaire et démocratique qui est celle dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Il n’est pas moins intéressant de voir que c’est un Jean-Luc Mélenchon qui lui répond que la vraie date à retenir est le 21 septembre 1792, c’est-à-dire précisément la fondation de la république terroriste qui va ensanglanter la France jusqu’en Thermidor et rendre le nom même de « République » odieux en France jusqu’en 1870. Durant l’essentiel du XIXème siècle la France essaie de trouver une forme de monarchie constitutionnelle. On essaie avec les Bourbons en 1815, avec les Orléans en 1830, avec les Bonaparte en 1852 et même un retour aux Bourbons/Orléans en 1871-75, ce qui échouera à cause des divisions irréconciliables entre les différents groupes monarchistes. Les différentes familles ayant régné sur la France s’étant montrées incapables ou ayant refusé de faire sa place au régime représentatif, la République se fonde en quelque sorte « par défaut », et finalement ce qui est aujourd’hui sa forme la plus stable est encore une forme de « monarchie républicaine ». Nous n’avons plus besoin du mythe révolutionnaire pour fonder la République. Au contraire, cette idée que c’est de la violence que vient le progrès politique et social nous apparaît aujourd’hui pour ce qu’elle est : une dangereuse chimère. Le désordre n’est pas le climat dans lequel progresse la justice. C’est au contraire le climat dans lequel toutes les injustices et tous les crimes deviennent possibles, voire inévitables.

Pourquoi la reconnaissance officielle de ce génocide vous paraît-elle importante aujourd’hui ? Quel en serait l’intérêt ?

C’est un passé qui ne passe pas. La Vendée n’a pas oublié. P. de Villiers n’aurait pas pu, sinon, fonder son « Puy-du-Fou » avec tant de bénévoles et la continuer jusqu’à aujourd’hui sur la même base, soit pendant plus de 40 ans. Il faut également considérer que le génocide vendéen est le point haut d’un traumatisme qui a durablement pourri les relations entre l’Eglise et la République. Elles n’étaient pourtant pas nécessairement destinées à être confites d’hostilité. La forme républicaine du régime n’a, même à l’époque, posé aucun problème à l’Eglise là où elle ne s’accompagnait pas d’antichristianisme (cas des Etats-Unis) et elle a même été nettement préférée par elle dans certains cas (Irlande, Pologne). A cause de ce traumatisme initial qu’aujourd’hui encore nous ne sommes pas vraiment arrivés à apaiser par une démarche de vérité, nous avons inventé un concept de « laïcité », antireligieuse en fait sinon en principe, et qui n’existe que chez nous au point que ce terme est intraduisible dans d’autres langues. Reconnaître l’origine du problème est indispensable si on veut le dépasser. La reconnaissance du génocide vendéen, qui n’est nullement imputable à « La République » mais à un groupe terroriste qui s’était emparé du pouvoir sous ce nom en 1793-94, comme un autre groupe terroriste s’emparera du pouvoir en Russie en 1917 pour s’y maintenir par la violence pendant 70 ans, serait de nature à nous permettre de renforcer notre unité nationale et d’envisager plus sereinement l’avenir moral et intellectuel, voire spirituel, de notre pays. Plus une révolution est violente, plus elle retarde l’avènement d’une société apaisée et démocratique. En Angleterre, la révolution de 1649 a été suivie d’une grosse dizaine d’années de guerre civile au terme de laquelle une Restauration réussie a permis au pays de retrouver son assiette, même avec la crise de 1688. La France, où les Restaurations (Bourbons, Orléans, Bonaparte) n’ont pas réussi à s’enraciner, on a mis pratiquement un siècle à commencer à digérer la période 1789-1799 : nous n’avons commencé à entrer dans des mœurs vraiment démocratiques que vers 1880 et le libéralisme politique a mis plus encore de temps à venir. En Russie, la violence de la Révolution en 1917 a été telle que même plus de 30 ans après l’écroulement du soviétisme, on voit bien que la démocratie libérale n’y est pas encore d’actualité même si toute une partie de la société russe y aspire. On ne fait pas pousser les fleurs en tirant dessus ou, comme le disait déjà Talleyrand « Le Temps ne respecte rien de ce qu’on essaie de faire sans lui ». La Révolution n’est pas un moyen de progrès : parfois nécessaire, ou plutôt inévitable, pour mettre à bas un système injuste ou devenu incapable d’assurer le bien commun, elle peut détruire, mais elle ne construit rien. Il serait temps qu’on se rende compte, qu’on admette en France, que la démocratie dans laquelle nous vivons ne doit rien, sauf peut-être symboliquement et encore, à 1789-1799 qui a été globalement une formidable régression de civilisation, jusqu’au génocide. Les idées libérales de 1789 l’auraient de toute façon finalement emporté, dans le grand mouvement de réforme politique qui se manifeste partout en Europe à partir du XVIIème siècle ; elles auraient certainement pu l’emporter beaucoup plus progressivement comme cela s’est fait au Royaume-Uni qui descend en pente douce de la « monarchie limitée » de1689 au régime aristocratique du XVIIIème siècle et à sa démocratisation progressive à partir de la moitié du XIXème siècle. Et ça aurait été préférable : l’Angleterre a connu une évolution beaucoup plus raisonnable et les mœurs démocratiques s’y sont enracinées beaucoup plus profondément qu’en France où même encore en1940 la République suscitait assez de haines et d’oppositions pour qu’à l’occasion d’un traumatisme historique elle soit renversée au profit d’un régime qui en renia jusqu’au nom. Ce n’est donc pas la République qui est en cause ici, mais le mythe de la violence politique comme moyen de progrès qu’il faut déconstruire. Prendre conscience que la Révolution des droits de l’homme a pu dégénérer jusqu’au génocide nous rendrait sans doute plus raisonnables collectivement sur ce qu’on peut attendre de la violence en politique et sur le drame que constitue un régime idéologique qui prétend faire émerger un « nouveau monde » et un « homme nouveau ».

Je ne vois pas de meilleure conclusion sur ce sujet que de citer le discours que fit Soljenitsyne, le 25 septembre 1993 à l’historial de Vendée construit à l’initiative du conseil départemental de Vendée alors présidé par Philippe de Villiers : « C’est le XXème siècle qui a considérablement terni, aux yeux de l’humanité, l’auréole romantique qui entourait la révolution au XVIIIème siècle. Les hommes ont fini par se convaincre, à partir de leurs propres malheurs, de ce que les révolutions détruisent le caractère organique de la société ; qu’elles ruinent le cours naturel de la vie ; qu’elles annihilent les meilleurs éléments de la population, en donnant libre champ aux pires ; qu’aucune révolution ne peut enrichir un pays, tout juste quelques débrouillards sans scrupule ; que dans son propre pays généralement, elle est cause de morts innombrables, d’une paupérisation étendue et, dans les plus graves, d’une dégradation durable de la population ».

Propos recueillis par Victoire De Jaeghere et Christophe Geffroy

(1) Jacques Villemain, Génocide en Vendée 1793-1794, Cerf, 2020, 680 pages, 25 €.

© LA NEF n°330 Novembre 2020 (version intégrale)

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).