Charles Péguy par Jean-Pierre Laurens © Wikipedia

Démystification

Un poète l’a dit, il y plus de cent ans : « Le mouvement de dérépublicanisation de la France est profondément le même mouvement que le mouvement de sa déchristianisation. C’est ensemble un même, un seul mouvement profond de démystication ». Ce poète, cet immense esprit, ce grand républicain et socialiste et catholique en même temps, c’est évidemment Charles Péguy. Nul autre que lui, élève de la seule République qui ait valu, si on l’en croit, celle qui est morte en 1880 et qui avait à peine cinq ans, mais aussi et surtout enfant de la France temporelle, celle des siècles de siècles, et surtout amoureux de Notre-Dame et de Notre Seigneur – nul autre mieux que lui donc pour évoquer le cours qu’a pris ce pays, et à son époque et à la nôtre, puisqu’elles se ressemblent toutes deux si étrangement.
Nul autre mieux que lui pour dire ce que nous avons perdu : mais il faut ajouter aujourd’hui un tiers personnage dans ce nouvel acte, bien sûr l’islam. À l’époque où parle Péguy, la dérépublicanisation et la déchristianisation glissent toutes deux vers un nihilisme, qui sera celui du XXe siècle, parfois comblé par des faux-semblants grimaçants et terrifiants, les totalitarismes. Maintenant, ce mouvement laisse la place à quelque chose – croyons-nous, sans nier l’abjection précédente – autrement plus angoissant, une religion totalitaire, c’est-à-dire la monstrueuse alliance de la foi transcendante la moins questionnable et de la loi morale et civique la plus dure, l’une entraînant certainement l’autre.
Suarès, dans les années 30, appelait le nazisme « un islam du nord ». Il était très certainement en dessous de la réalité, pour l’islam : le nazisme aura tenu vingt ans et, sous les coups de boutoirs certes du monde libre, disparu aussi vite que son Führer. L’islam est là depuis douze siècles et reposant sur la bonne foi de l’immensité de ses fidèles se transmet et se répand malgré toutes les tentatives pour l’arrêter.

Prise de conscience ?
Macron, Darmanin et compagnie ont enfin pris conscience de ce péril, ou du moins osent-ils l’avouer publiquement, même s’ils en demeurent à la dénonciation et à la lutte contre « l’islamisme ». Mais comment la République compte-t-elle diffuser sa raison et ses Lumières si elle n’est plus appuyée sur aucun substrat antérieur et supérieur, c’est-à-dire sur une arkhè, un ordre sacré et révélé ? La République se défend bien certes, notamment quand il s’agit de ses agents, les professeurs, mais cette défense policière et militaire demeure, quoiqu’elle veuille et quelles que soient ses bonnes intentions, superficielle et éphémère.
D’autant que, on le constate depuis l’assassinat du professeur Samuel Paty, au lieu que de s’appuyer sur les véritables forces vives de ce pays, c’est-à-dire les chrétiens et leur foi qui entraîne nécessairement la liberté qui conduit à la vérité, cette République revient à ses fondamentaux qui sont (sans aucun complotisme) les discours francs-maçons d’émancipation, de lumières qu’on éteint dans le ciel, la négation de la liberté familiale d’éducation. Elle revient à ses démons premiers, qui sont de taper sur les curés et le pseudo-obscurantisme, qui sont d’empêcher l’exercice sincère et éclairé de sa conscience. Pour lutter contre le faux Dieu qui est César en même temps, la République César accapare ce qui relève du vrai Dieu. Cette tragédie à trois n’est hélas pas terminée.

Jacques de Guillebon

© LA NEF n°330 Novembre 2020

À propos Jacques de Guillebon

Écrivain, essayiste, chroniqueur de La Nef, rédacteur en chef de L'Incorrect, il est l’auteur notamment de Anarchrist. Une histoire de l’anarchisme chrétien (avec Falk van Gaver, Desclée de Brouwer, 2015), L’impasse. Du mariage laïc au mariage gay (Editions de l’Œuvre, 2012), Le nouvel ordre amoureux (avec Falk van Gaver, Editions de l’Œuvre, 2008), Nous sommes les enfants de personnes (Presses de la Renaissance, 2005, rééd. Xenia, 2010).