Mgr Matthieu Rougé © Antoine Muller

Le temps de la grande épreuve

Mgr Matthieu Rougé est évêque de Nanterre depuis 2018. Il vient de publier un essai tonique inspiré par le confinement vécu au printemps dernier. Entretien autour de cet ouvrage (1).

La Nef – À propos de l’idée que la pandémie de Covid-19 serait un « châtiment divin », idée fréquente dans la Bible, vous écrivez que « cette réaction est moins chrétienne que païenne » : pourriez-vous nous expliquer cela ?
Mgr Matthieu Rougé
– Dieu ne nous veut que du bien. Sa « colère » ne s’exerce que contre le mal comme tel. Le grand théologien Hans Urs von Balthasar définit la colère de Dieu comme son « non absolu au péché ». En un sens, l’histoire tout entière est le temps de la colère de Dieu parce qu’elle est aussi et d’abord le temps de sa miséricorde, de sa révélation, de son salut. Les événements particulièrement forts de l’histoire, comme la crise sanitaire actuelle, peuvent constituer des occasions singulières de percevoir et l’énigme du péché et le mystère de la grâce pour que nous puissions progresser sur le chemin du salut.

Nos gouvernants ont géré la crise de Covid avec l’obsession de sauver la vie dans sa dimension physiologique, et cela continue : comment expliquer ce regard réducteur sur notre humanité ?
L’expression « sauver des vies », qui constitue un leitmotiv de la crise sanitaire, est certes pleine d’ambiguïtés mais aussi et d’abord de promesses. Il est bienfaisant que la thématique du salut, parfois peu présente non seulement dans la mentalité contemporaine mais aussi dans la prédication chrétienne habituelle, retrouve droit de cité. Il est heureux que le caractère sacré de toute vie humaine soit affirmé et défendu. Encore faut-il qu’on ne confonde pas salut des personnes et survie des corps. Par sa mort et sa résurrection, le Christ nous délivre du péché et de la mort et nous ouvre les portes de la conversion du cœur et de la vie éternelle. C’est à l’aune de cette profondeur, de cette ampleur de salut que l’authenticité du soin temporel des personnes doit être mesurée.

La pandémie a mis en lumière notre fragilité et notre dépendance quand nous pensions être tout-puissants : en a-t-on tiré des conclusions ?
C’est le chemin qui s’ouvre devant nous. Comment mieux assumer la bienheureuse fragilité qui fait partie de notre condition humaine ? En donnant davantage leur place dans notre société aux personnes fragiles, âgées, malades, handicapées ; en rééquilibrant nos existences à chacun entre vie spirituelle, familiale, professionnelle, intellectuelle, caritative ; en intégrant la part de risque et d’échec possible inhérente à nos projets et à nos réalisations ; en acceptant que la mort fasse partie du mystère de la vie, ce qui n’est pas une mauvaise nouvelle puisque le Christ l’a vaincue par sa résurrection et ouverte sur la vie éternelle.

L’épidémie s’est accompagnée d’un autre virus : celui de la peur, écrivez-vous, nos autorités n’étant pas en reste pour alimenter un climat anxiogène : comment expliquer cette peur et n’a-t-elle pas contribué à pousser le « principe de précaution » beaucoup trop loin ?
Toute l’histoire du salut est l’histoire d’une libération progressive de la peur de la mort, des autres et de Dieu par la révélation de l’amour miséricordieux et transformant du Père. Ce n’est pas pour rien que les Écritures sont scandées par le refrain : « N’ayez pas peur ! » si cher au saint pape Jean-Paul II. La crise sanitaire a réveillé la conscience de la mort, ce qui peut être salutaire, mais sur le mode de la peur, ce qui est destructeur. La peur des autres, de la maladie, de la mort est sûrement plus grave et plus durable encore que le coronavirus. D’autant que le principe de précaution, qui devrait nous dissuader des transgressions éthiques et technologiques qui menacent la dignité humaine, est devenu un principe de peur généralisé qui freine fortement la capacité d’initiative et d’engagement. Il me semble que nous devrions passer d’un principe de précaution stérilisant à un principe de risque proportionné et raisonnable.

Cette crise, finalement, ne révèle-t-elle pas que nous n’aimons plus vraiment la liberté, que nous avons perdu le goût du risque (notamment celui du missionnaire prêt au martyre), la sécurité nous paraissant plus importante que la liberté ?
Bien des indices en effet manifestent qu’à notre époque libertaire, la liberté est en crise. La difficulté à débattre, à l’Assemblée Nationale comme sur certains plateaux de télévision, sereinement et sérieusement, de la crise sanitaire et des réponses à lui apporter est significative. La réponse au terrorisme et l’actuel projet de loi sur le « séparatisme » semblent justifier aux yeux de certains des remises en cause étonnantes et inquiétantes de la liberté (modifications par exemple de la loi de 1881 sur la liberté de la presse). Comme chrétiens, nous nous savons appelés pour l’éternité à « la glorieuse liberté des enfants de Dieu » comme dit saint Paul (Rm 8, 21). Il y a là un enjeu anthropologique et une opportunité missionnaire décisifs : disciples du Christ, nous sommes des amoureux de la véritable liberté, la liberté selon l’Esprit, et nous sommes appelés à la faire aimer.

Que vous inspire la décision du Conseil d’État de rejeter le référé des évêques demandant la liberté de culte en ce temps de confinement et que peut-on faire dans un tel cas ?
Il me semble positif que le recours au Conseil d’État soit maintenant compris paisiblement par tous comme une action légitime en vue de la régulation juridique de la vie collective. Le Conseil d’État a rappelé à nouveau le caractère fondamental de la liberté de culte, ce qui est appréciable et important. C’était au juge qu’il appartenait d’évaluer le caractère proportionné ou non des restrictions liées à la crise sanitaire. Plusieurs des avocats impliqués sur le sujet étaient moins optimistes en novembre qu’en mai puisque nous étions en phase non plus de déconfinement mais de reconfinement. Cela dit, juger à partir de quelques vidéos du sérieux sanitaire mis en œuvre pendant plusieurs mois dans des centaines d’églises peut sembler discutable et moyennement rigoureux. L’histoire cependant n’est pas finie, au-delà même de la crise sanitaire, et il nous faut continuer à être fermement et paisiblement vigilants sur la liberté religieuse, qui constitue vraiment la reine des libertés.

Nous assistons à une sorte de fuite en avant sur toutes les questions anthropologiques et morales (loi bioéthique, tentative de rallonger le délai d’IVG de 12 à 14 semaines…) : comment expliquer une telle perte de repères et comment parvenir un jour à inverser cette course folle ?
Nous pouvons en effet être saisis par un véritable vertige en ces temps de remise en cause généralisée de tous nos points d’appui éthiques essentiels. Cela dit, je trouve que cette crise sanitaire, qui a mis en lumière de manière renouvelée la place du corps et de la mort, peut sonner comme un bienfaisant rappel à l’ordre anthropologique. Voilà qui peut nous aider à pratiquer et diffuser une écologie humaine salutaire : toute vie, même fragile, a du prix ; nous sommes en relation les uns avec les autres par nos cœurs et nos corps, vulnérables, dignes, sexués ; la mort doit être envisagée par chacun et accompagnée par tous, humainement, spirituellement, liturgiquement. Notre société trans-humaniste, post-humaniste, se croyait toute-puissante, invulnérable. Une chauve-souris, un pangolin et un virus l’ont en quelque sorte dessaoulée. Voilà qui devrait et pourrait nous ramener à plus d’humilité et d’humanité. Je ne me fais pas d’illusion pour autant. Nous sommes dans le temps de la grande épreuve. Il nous faut encore et toujours, comme dit l’Apocalypse de saint Jean, laver nos vêtements dans le sang de l’Agneau.

La Nef fête en décembre ses 30 ans : quel message souhaitez-vous adresser à nos lecteurs à cette occasion ?
Permettez-moi d’abord de vous remercier et de remercier ceux qui font vivre ce mensuel avec vous. Au-delà des querelles de sensibilités, vous avez su et vous savez donner la parole à des grands esprits (je pense par exemple à Chantal Delsol, Marcel Gauchet, Pierre Manent, Rémi Brague…), dont la pensée libre et lumineuse aide à traverser le clair-obscur de ce temps. Je crois beaucoup à la mission et à la capacité d’unité des catholiques, malgré tout ce qui peut les diviser y compris durant cette crise sanitaire. L’unité est le fruit de l’enracinement spirituel, de la rigueur intellectuelle et de la bienveillance fraternelle. Je souhaite à votre Nef, comme à la nef de toutes nos églises, de continuer d’approfondir et de cultiver cette grâce de l’unité, « pour que le monde croie » (Jn 17, 21).

Propos recueillis par Christophe Geffroy

(1) Mgr Matthieu Rougé, Un sursaut d’espérance. Réflexions spirituelles et citoyennes pour le monde qui vient, L’Observatoire, 2020, 128 pages, 14 €.

© LA NEF n°331 Décembre 2020

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).