Stéphane Courtois © Bruno Klein

PCF : un bourbeux centenaire

Triste centenaire que celui de la naissance du parti communiste français (PCF), dernier parti occidental à oser porter encore ce nom synonyme de mort et de totalitarisme. Stéphane Courtois, notre meilleur connaisseur du communisme, a dirigé le Livre noir du communisme (1997), événement mondial traduit en 26 langues ; il est aussi l’auteur, notamment, de Lénine, l’inventeur du totalitarisme (Perrin, 2017) qui a reçu le Grand Prix du livre d’histoire. Il vient de publier Communisme et totalitarisme (Tempus-Perrin, 2020, 544 pages, 10 €). Stéphane Courtois nous éclaire sur ce qu’a été le PCF.

La Nef – Le PCF a été créé à la suite de l’adhésion à la IIIe Internationale communiste : que sait-on exactement de l’allégeance du PCF envers Moscou jusqu’à l’effondrement de l’URSS ?
Stéphane Courtois
– Après l’effondrement de l’URSS, nous avons bénéficié d’une révolution documentaire. Les archives du PCF des années 1920-1940, conservées secrètement à Moscou, se sont ouvertes, ainsi que celles de l’Internationale communiste. J’ai d’ailleurs été le premier historien français à y accéder en 1992. Cela a permis de découvrir tout un pan de l’histoire du PCF, jusque-là inconnu, qui montre une subordination complète de la direction du PCF au parti bolchevique et au Komintern. Dès décembre 1920, les bolcheviks et leurs agents firent pression sur le Congrès de Tours qui présida au vote très majoritaire de la SFIO pour l’adhésion à l’Internationale communiste. De 1921 à 1929, le Komintern intervint de manière constante pour imposer à ce parti socialiste et démocrate les « 21 conditions » d’adhésion de Lénine destinées à le transformer en un parti de « révolutionnaires professionnels », totalitaire et soumis aux ordres de Moscou. En 1930-1931, cette soumission fut actée par la nomination d’un représentant permanent et clandestin du Komintern auprès du PCF, le Hongrois Eugen Fried, qui jusqu’en 1940 fut le vrai chef du parti et le mentor de son secrétaire général, Maurice Thorez. Après la dissolution du Komintern en 1943, Thorez fut en relation personnelle avec Staline, reçu longuement au Kremlin en novembre 1944 et en novembre 1947 ; régulièrement, les dirigeants communistes devaient rendre compte à leurs homologues soviétiques. De fait, en particulier au moment de l’alliance Hitler-Staline d’août-septembre 1939, le parti ne critiqua jamais la politique de Moscou, même s’il désapprouva un court instant l’écrasement du Printemps de Prague en août 1968. Encore en 1980, Georges Marchais, depuis Moscou, approuva l’invasion de l’Afghanistan. Bien entendu, ce soutien inconditionnel fut récompensé jusqu’en 1991 par le versement de subsides via un département du KGB.

Qu’est-ce qui vous semble le plus marquant dans ces cent années du PCF ?
Alors qu’aujourd’hui le PCF n’est plus qu’à la marge de la vie politique, ce centenaire marque l’échec de la tentative d’instaurer un mouvement totalitaire en France. S’il réussit durant plusieurs décennies à capter une partie du monde ouvrier – sur la base de la défense de l’identité et du bien-être ouvrier – et des intellectuels – dans l’héritage du moment robespierriste et proto-totalitaire de la Révolution française –, il s’est heurté à l’opposition d’une majorité de Français : les catholiques – en particulier dans l’ouest du pays –, le patronat, le petit commerce et souvent aussi… ses frères ennemis socialistes. En outre, le PCF s’est peu à peu dissout dans la culture démocratique et parlementaire. Et l’effondrement en 1989-1991 du mur de Berlin puis de l’URSS a porté le coup de grâce au projet révolutionnaire imaginé par Marx puis Lénine et promu par le PCF.

Comment expliquer l’attrait (notamment auprès des intellectuels) et la puissance du PCF dans un pays comme la France jusque vers la fin des années 1970, alors même que la réalité du communisme ne pouvait plus être ignorée ?
Le phénomène du rôle des intellectuels dans la vie politique est très spécifique à la France du XVIIIe au XXe siècles et… à la Russie du XIXe siècle à travers son intelligentsia dont Lénine était un parfait représentant. Le communisme moderne est d’abord une invention idéologique de Marx et d’Engels, fondée sur l’exacerbation de la lutte des classes en une guerre civile qui permettrait au « prolétariat » d’instaurer sa « dictature ». Un projet très opposé au premier socialisme qui visait en priorité l’amélioration de la condition ouvrière. La reprise du projet marxiste par Lénine et son passage à l’acte le 7 novembre 1917 instaura le premier régime « prolétaire » de l’histoire et procura aux bolcheviks un prestige révolutionnaire exceptionnel. Celui-ci attira nombre d’intellectuels déjà marqués par le prestige de la Révolution française remis à l’honneur par la IIIe République – Romain Rolland, Mathiez, Barbusse, etc. –, bientôt entraînés dans la lutte antifasciste – Malraux – et surtout fascinés après 1945 par la victoire de l’Armée rouge et le prestige mondial de Staline – Sartre. L’attrait pour l’idéologie marxiste présentée comme une science de l’histoire – en réalité un scientisme – joua aussi un certain rôle.

Question connexe : pourquoi une si lon­gue indulgence, voire une telle compromission, des élites à l’égard d’un parti lié à une idéologie totalitaire et criminelle ?
Toutes les élites n’ont pas été indulgentes, voire complices, avec le PCF. Mais il est certain que l’accoutumance à la Terreur robespierriste, en particulier contre la Vendée, et sa légitimation par Michelet, Mathiez et les historiens communistes de la Sorbonne, a longtemps favorisé le déni. Sans oublier la puissance du PCF qui, en 1946, était le premier parti de France, et le rouleau compresseur de sa propagande et de sa désinformation.

Le PCF s’est longtemps appuyé sur la CGT, conquise en 1947-1948, pouvant ainsi instrumentaliser de dures et vastes grèves : à quel moment les liens PCF-CGT se sont-ils distendus ?
Leur conquête de la CGT après la Libération a procuré aux communistes un puissant levier d’encadrement des ouvriers dans les entreprises – doublé par le réseau des cellules d’entreprise – et de contestation sociale du patronat et du gouvernement. Celui-ci est venu compléter l’autre pilier de leur puissance, l’implantation municipale qui leur a permis, durant des décennies, de contrôler des millions de personnes prises dans les filets serrés de structures associatives touchant tous les domaines de la vie quotidienne – attribution de logement et d’aides sociales, loisirs, vacances, cantines, sports, culture, bibliothèques, voyages organisés en pays « socialistes », etc. Jusque dans les années 1980, la direction de la CGT suivait les directives du PCF et rendait même compte à Moscou. Après la chute de l’URSS et la tentative de Robert Hue de mener à bien « la mutation » du parti, les plus orthodoxes se sont repliés sur la CGT et y sont encore puissants, comme le montre la démission forcée en cours de mandat, en 2015, du secrétaire général Thierry Lepaon. Son successeur, Philippe Martinez, a depuis mené une politique systématique de contestation sociale.

Que reste-t-il aujourd’hui du PCF, aussi bien des villes qu’il administrait, que des cellules de quartier et d’entreprise ou de son important réseau de presse et d’édition ?
Le réseau de presse et d’édition s’est quasiment écroulé faute de financements, en même temps que le parti perdait les unes après les autres ses municipalités qui permettaient de payer de nombreux « permanents ». Depuis le milieu des années 1980, l’ensemble de la puissance communiste s’est réduit comme peau de chagrin. Cela a commencé avec l’élection présidentielle de 1981 où Georges Marchais a chuté à 15 % des voix – contre 21 % à Jacques Duclos en 1969. Ce fut pour le PCF un énorme choc dont Mitterrand et le PS profitèrent pour accentuer leur avantage et le marginaliser peu à peu, qu’il soit au gouvernement avec 4 ministres de 1981 à 1984, ou dans l’opposition. La très forte désindustrialisation qu’a alors connue la France, en désagrégeant une partie du monde ouvrier, a privé le parti de son puissant socle sociologique. Les attaques répétées des socialistes sur la question de la démocratie en URSS ont aggravé les tensions internes apparues de manière spectaculaire en 1979, lors du conflit entre la direction nationale et la fédération de Paris. Le divorce s’est accru entre des dirigeants d’origine ouvrière, de formation stalinienne et très attachés l’URSS – Duclos et Frachon morts en 1975, Marchais, Fajon, Leroy, Plissonnier – et une jeune garde venue des classes moyennes et allergique à la dimension totalitaire du parti. La chute du Mur puis de l’URSS, en révélant à l’opinion publique, mais aussi à la masse des militants communistes, la réalité désastreuse de ce type de régime, a porté le coup de grâce. À cet égard, la publication en novembre 1997 – pour le centenaire de la révolution d’Octobre – du Livre noir du communisme et son triomphe éditorial mondial (traduit dans 26 pays), ont marqué symboliquement ce rejet complet de « l’avenir radieux » promis par les communistes.

Le PCF n’a jamais renoncé à son nom : que reste-t-il du corpus idéologique du PCF et a-t-il encore une influence ?
Si en tant que parti le PCF est très affaibli, l’idéologie révolutionnaire d’orientation marxiste reste puissante en France, comme le montre le résultat de l’ex-trotskiste Mélenchon à l’élection présidentielle de 2017, ainsi que l’audience médiatique d’intellectuels comme Alain Badiou et la multiplicité de petites maisons d’édition se réclamant d’un communisme allant du stalinisme à l’anarchisme.

Propos recueillis par Christophe Geffroy et Michel Toda

© LA NEF n°331 Décembre 2020

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).