Vous avez dit complot ?

Est-il comique ou tragique que nous observions depuis quelques années, alors même que nous nous rêvons les hommes les plus rationnels de tous les temps, les plus délivrés des préjugés (copyright Voltaire), les plus éclairés, que nous observions qu’un instinct complotiste nous envahisse à chaque nouvelle du monde qui nous parvient ? C’est sans doute depuis la fronde des Gilets jaunes que le grand mouvement de remise en cause de toutes les vérités officielles s’est cristallisé : l’effroi et la colère légitimes d’un peuple se sentant oublié de ses gouvernants, l’impression souvent vérifiée que se met en place un monde nouveau, plus dur encore que le précédent, où une frange réduite de la population réussit tout, se gave d’or et de privilèges, quand le reste trime, soupire, ne trime pas parce qu’au chômage, tous ces sentiments ont changé le contemporain français, gavé aux informations, vraies ou fausses, circulant sur des réseaux sociaux ans foi ni loi, ils ont engendré l’idée que « la vérité est ailleurs », et qu’on nous ment, qu’on nous cache tout, on nous dit rien.

Qu’est-ce qui peut être encore cru ?
Cette déstabilisation de notre régime de vérité est terrible, parce qu’il ne s’agira pas à la fin de savoir s’il y aura eu 45 000 ou seulement 30 000 morts dus au virus, mais de savoir ce qui peut et doit encore être cru ou si le monde entier tel que nous le percevons est une illusion, et une illusion fomentée par un « on » ou un « ils » indéterminé. Si le doute systématique peut être une excellente méthode pour démarrer son apprentissage philosophique, c’est un stade généralement dépassé dès l’âge de 10 ans, une fois qu’on s’est génialement demandé si son père est bien son père et si ce que perçoivent nos sens peut bien être appelé réalité, ou s’il n’y a pas un grand marionnettiste caché derrière ces guignols qui nous entourent. On peut ensuite pratiquer le doute cartésien et finir par trouver un soubassement stable que l’on appelle Dieu. On peut, et l’on doit, si l’on a cherché la vérité avec constance, humilité et bonne foi, comprendre que par ailleurs ce Dieu s’est révélé, qu’il est triple et que sa deuxième personne s’est incarnée dans Jésus le Christ. Mais là, nous nous écartons du chemin naturel et commun qui est, qu’en tant qu’habitant de ce monde et participant à la cité, on s’y lie d’amitié ou de relations sociales, on y prend sa part, et que travaillant à son bien commun, on constate que pour diverses raisons, chacun y concourt. Il y a bien entendu des dominations dans ces relations humaines mais qu’elles soient contestées ou non, elles sont perçues comme telles et perceptibles. Alors, bien entendu, derrière qui nous gouverne, en l’occurrence par exemple Emmanuel Macron, peuvent se trouver des hommes de l’ombre ou des organisations dont les intérêts ne sont pas ceux du bien commun. C’est fort possible, mais cela réclame une démonstration et des preuves.

Comme si le complot était avéré !
Aujourd’hui, le mouvement du tout-venant est d’abord de supputer cette probabilité et de déduire de tous les événements politiques ou économiques que ce phénomène n’est plus une possibilité mais est avéré. Et ce, de manière souvent contradictoire : ainsi quand il n’y a pas de masques en France au mois de mars, c’est bien qu’« ils » l’ont fait exprès, soit qu’ils aient détourné l’argent à d’autres fins ; soit qu’ils aient imaginé nous laisser tous crever dans un but encore indéfini. Quand six mois plus tard « on » nous force tous à porter des masques, c’est soit qu’on veuille nous empoisonner, soit qu’on veuille nous changer en moutons dociles, masqués pour l’éternité. Dans le même temps, on supposera qu’« ils » installent des caméras pour nous surveiller chaque minute et qu’« on » nous recouvre le visage, pour ? On ne sait pas.
On sait, avant même que le vote ait eu lieu, que les affreux Démocrates américains ont triché, et quand Trump est défait, on cherche les preuves de cette affirmation préjugée. On sait aussi que le troisième secret de Fatima n’a pas été révélé par les méchants papes Jean-Paul II et Benoît XVI et que le « grand reset » annoncé par Christine Lagarde est un complot qu’« ils » sont maintenant assez forts pour pouvoir annoncer à visage découvert. Dès qu’un puissant ouvre la bouche, il ment, c’est certain. Il va nous manipuler ou nous détruire. Tout cela est certain, et un jour proche tout le complot sera mis au jour. C’est la nouvelle foi de ces anciens chrétiens revenus à leurs superstitions, enfermés dans une gnose terrifiante. Il est temps de nous délivrer de ces croyances, et de pratiquer enfin notre vraie foi, qui sait que si l’Ennemi est parmi nous, c’est d’abord dans notre cœur et que quelqu’un est de toute façon venu nous en sauver. Et ça, c’est écrit dans un livre, qu’on appelle la Bible, qui n’est pas crypté et qui est vérifiable.

Jacques de Guillebon

© LA NEF n°331 Décembre 2020

À propos Jacques de Guillebon

Écrivain, essayiste, chroniqueur de La Nef, rédacteur en chef de L'Incorrect, il est l’auteur notamment de Anarchrist. Une histoire de l’anarchisme chrétien (avec Falk van Gaver, Desclée de Brouwer, 2015), L’impasse. Du mariage laïc au mariage gay (Editions de l’Œuvre, 2012), Le nouvel ordre amoureux (avec Falk van Gaver, Editions de l’Œuvre, 2008), Nous sommes les enfants de personnes (Presses de la Renaissance, 2005, rééd. Xenia, 2010).