En manière d’au revoir…

Que les lecteurs qui ont bien voulu s’intéresser à cette tribune, assurée chaque mois au fil d’une dizaine d’années, veuillent bien me pardonner d’y mettre fin en ce début d’année 2021, tout en présentant mes vœux à chacun, et par-dessus tout à La Nef dont je resterai un lecteur assidu – d’autant que, en ces sombres temps où s’installe l’obscurantisme scientiste, La Nef est la seule lecture qui dessine sur les extrémités de l’horizon des signes de renouveau. Si je mets un terme à cette tribune, c’est que le temps me manque, tant est accaparante la revue que j’eus l’imprudence de lancer cet automne, Le Nouveau Conservateur – fruit d’une toute petite équipe dont le succès, assez inattendu, nous sollicite sans cesse davantage. Dirais-je la vérité, j’ajouterais une once de pessimisme, qu’expliquent d’une part l’impuissance qui étreint chaque jour les derniers Mohicans qui s’attachent encore aux intérêts supérieurs de la France, d’autre part la confondante naïveté de nos contemporains, qui trop souvent publient pour « complotiste » quiconque tente de dégager les aspects géopolitiques des évènements, ou simplement réfléchit.
Défendre la France, pourquoi ? Pas seulement en ce qu’elle est le pays de nos pères : seule nation catholique membre du Conseil de sécurité de l’ONU, seule nation catholique dotée de l’arme nucléaire, la France est la seule puissance qui puisse opposer un signe de résistance au matérialisme techno-progressiste qui a lancé le monde sur les pentes les plus dangereuses – ce pourquoi, d’ailleurs, les autres puissances l’étranglent à petit feu, sans que les Français le comprennent, au point que beaucoup d’entre eux y prêtent eux-mêmes la main. Si cette tribune fut intitulée « Géopolitique d’abord », c’est en ce que l’ensemble de la politique française est tendu par ce signe de différence que doit porter une grande politique étrangère sans la rigueur de laquelle, littéralement, la France ne tient plus debout, s’abandonne et glisse vers l’anarchie. C’est très explicitement que Valéry Giscard d’Estaing entendit mettre un terme à ce qui s’appelait « l’exception française » et à ce souci de grandeur qui avait été l’inspiration première non point simplement du Général de Gaulle mais de toute politique française, dite capétienne parce qu’elle fut illustrée par des rois chrétiens qui restèrent fidèles au Gesta Dei Per Francos qui inspira la monarchie médiévale, et voulurent que la France soit « Fille aînée de l’Église », comme on commença à le dire sous Louis XI, et que voulurent jusqu’aux derniers de nos rois.
C’est un état d’esprit. Il déserte. De ma lointaine vie de diplomate, je retiendrai toujours la haute figure d’un de mes ambassadeurs, gaulliste imperturbable, qui opposait au moindre sujet l’invariable question : « Dans cette affaire, quel est l’intérêt de la France ? » Qu’on n’y voie pas le signe d’un nationalisme fiévreux mais la certitude que le monde n’irait pas mieux sans la France et que la grandeur et la liberté humaines ont quelque chose à voir avec l’action qu’elle peut avoir dans l’univers. Que dire, quand on n’aperçoit plus aucune trace de politique étrangère digne de ce nom, ni grande ni petite ni simplement lisible, quand le dernier rejeton de la vaste entreprise de désacralisation de la nation patiemment menée par nos élites depuis un demi-siècle achève sous nos yeux de démembrer ce qui fait d’elle une puissance, une essence, et simplement un sens ? Dès lors que nous ne sommes plus des acteurs de la scène mais des sujets ballottés par des puissances auxquelles nous obéissons avec ce lâche aveuglement qui est la marque de l’homme moderne, que sommes-nous sinon des observateurs ? Morne intérêt, faible pitance, intelligence inutile et désolée.

La civilisation pacifique
Géopolitique d’abord : tout sujet politique revêt un aspect géopolitique. Dans Les Chênes qu’on abat, relation par Malraux de sa dernière conversation avec le Général de Gaulle par un sombre jour de décembre 1969, ce dernier lâche : « Mettons-nous au balcon : ce n’est pas tous les jours qu’on voit s’effondrer une civilisation. » Malraux : « alors la civilisation atlantique s’imposera. » 51 ans plus tard, c’est pire : ce qui s’impose sous nos yeux n’est plus la civilisation atlantique, qui certes nous a tant dépossédés de nous-mêmes, mais ce qu’on pourrait appeler la civilisation pacifique. Je me reproche d’avoir trop peu rendu compte dans ces colonnes de la montée en puissance de la Chine mêlant très significativement communisme et capitalisme pour devenir l’immense entreprise totalitaire qui, avec ses millions de caméras, ses soldats robots et ses citoyens augmentés est en train d’enrager le monde : je ne savais que trop combien ce mélange de deux matérialismes (et deux puritanismes, cœur de la question…) compte en France d’admirateurs, qui voudraient nous précipiter à notre tour dans cet univers trans-humain de science-fiction dont, de l’autre côté du grand océan calme, en Californie, l’oligarchie des magnats les plus puissants du monde est en train de mettre en action les rêves les plus sinistres.
Tandis que la vieille Amérique – dont le peuple vient de perdre son dernier point de communion, l’élection quadriennale, par là la démocratie – s’enfonce dans une décadence dont on n’ose mesurer les effets, notons pour finir l’admonestation que Donald Trump lançait aux GAFAM et autres laboratoires de la Silicon Valley, accusés de développer davantage de coopérations avec la Chine qu’avec le reste des États-Unis : il pointait là une terrible perspective que renforceront à mesure l’étonnante imbrication du parti démocrate américain et du parti communiste chinois et son fruit monstrueux, Joe Biden. Je veux bien croire que tout empire périt tôt ou tard, que tout totalitarisme s’effondre un jour, comme s’effondrent toujours le grandiose rêve de Babel et l’irrépressible chimère qui agitent l’homme quand il veut se faire ici bas l’égal de Dieu (ici, à coups de vaccins ou de thérapies géniques…) et que la France, un jour, redeviendra une puissance de modération, de civilisation et de charité. Mais comme tout cela est loin…

Paul-Marie Coûteaux

© LA NEF n°332 Janvier 2021

À propos Paul-Marie Couteaux

Paul-Marie Couteaux
Écrivain, essayiste, député européen (1999-2009), chroniqueur de La Nef, il dirige Les Cahiers de l’Indépendance, revue des souverainistes de tous horizons, et est l’auteur de nombreux ouvrages dont De Gaulle, espérer contre tout. Lettre ouverte à Régis Debray (Xenia, 2010), Etre et parler français (Perrin, 2006), Un petit séjour en France (Bartillat, 2004), De Gaulle philosophe (JC Lattès, 2002).