Marc Fontecave © ISHHC

Halte au catastrophisme !

Marc Fontecave est membre de l’Académie des Sciences depuis 2005 et titulaire de la chaire de Chimie des processus biologiques au Collège de France depuis 2008. Il nous parle de son dernier livre qui rétablit quelques vérités et met du bon sens sur des questions souvent confuses.

La Nef – Vous écrivez que l’objectif du GIEC d’une neutralité carbone en 2050 est inatteignable et que les scénarios 100 % renouvelables sont ridicules : pourquoi ?
Marc Fontecave
– Cet objectif du GIEC est inatteignable parce qu’il sous-entend que les 8/9 milliards de terriens réussiront dans 30 ans à vivre à peu près normalement sans émettre une seule molécule de CO2, à ne plus utiliser gaz, charbon, pétrole, que le déploiement des énergies renouvelables (ENR) à une échelle massive se ferait sans émissions de CO2, que nous pourrons nous déplacer exclusivement avec des batteries alimentées par ces ENR, voiture mais aussi bateaux et avions, etc. Tout cela est juste impossible. Il existe trop de contraintes scientifiques, technologiques mais aussi économiques et sociales pour que notre énergie soit à 100 % à base d’ENR. Le fait qu’il s’agisse d’énergies de flux, et non de stock, le fait qu’elles soient intermittentes et nécessitent d’être couplées à des technologies de stockage d’énergie indisponibles pour le moment, le caractère dilué de ces énergies sont autant d’inconvénients qui excluent une large prédominance des ENR à court terme. Dans les pays les plus engagés, Danemark, Allemagne, elles ne représentent pas plus de 30-40 % de la production électrique (qui n’est elle-même qu’une faible part de la production énergétique totale !). Pour terminer, on peut s’appuyer sur l’expérience inédite que nous avons vécue en 2020. Avec une perte de 10 % de PIB, nos émissions de CO2 ont diminué de 7 %. Pour atteindre l’objectif dont vous parlez il faudrait l’équivalent d’une crise sanitaire tous les ans pendant 30 ans. Cela permet de mesurer quels seraient les impacts économiques et sociaux d’une telle trajectoire.

Vous affirmez que les objectifs écologiques en termes de GES (gaz à effet de serre) des grands sommets internationaux sont irréalisables : pourquoi les politiques prennent-ils de tels engagements si on sait qu’on ne peut les tenir ?
Je pense que c’est le résultat d’un manque de courage politique général, qui conduit à des postures démagogiques, droite et gauche confondues, notamment vis-à-vis des questions écologiques. C’est une vision à court terme qui consiste à gagner le cœur des citoyens au moment de ces annonces sans mesurer qu’en faisant de la surenchère sur les objectifs et en ne tenant pas leurs engagements, parce qu’ils ne sont pas tenables, les politiques creusent encore plus la défiance des citoyens dans l’action politique.

Vous fustigez ceux qui prétendent que tout va de mal en pis, qui annoncent des catastrophes ou le prochain effondrement (collapsologues) : qu’est-ce qui vous permet de penser que cette issue est peu probable et que reprochez-vous à ces Cassandre ?
Le problème c’est que ceux dont vous parlez ne savent pas de quoi ils parlent. Quelle ampleur des dérèglements ? à quelle échéance ? personne ne le sait. D’où Fred Vargas sort-elle qu’il y aura 3 milliards de morts en 2035 ? Je ne dis pas que la catastrophe n’est pas probable. Je dis en tout cas qu’elle n’est pas imminente. Ce que nous savons c’est qu’il fera plus chaud globalement sur la planète. L’alerte a été donnée. Bien. Maintenant passons aux choses sérieuses. Travaillons, chercheurs, ingénieurs, entrepreneurs, citoyens, ensemble, à diminuer nos consommations d’énergie, à développer des technologies économes en énergies, développons l’énergie nucléaire absolument indispensable, et élaborons des stratégies originales d’adaptation à ces changements climatiques. Redonnons de la confiance dans la connaissance, la technologie et l’industrie, plutôt que de fustiger les experts, les politiques, les entreprises.

Vous plaidez pour le nucléaire, seul moyen d’accompagner les énergies renouvelables tout en faisant baisser les GES : est-ce la seule solution et que répondez-vous à ceux que le nucléaire effraie ?
Ma position sur le nucléaire n’est pas idéologique ; elle est pragmatique. Il s’agit d’une énergie bas-carbone et nous la maîtrisons. Tous les pays, la France en fait partie, qui ont une large utilisation de nucléaire et d’hydroélectricité dans leur mix électrique sont vertueux en matière d’émissions de GES et ne pourront pas faire mieux. On mesure l’absurdité de remplacer à court terme le nucléaire par les ENR : cela n’aura qu’un effet négatif sur le climat. Si la question des émissions de GES est la question prioritaire, pourquoi vouloir se débarrasser du nucléaire ? Je comprends bien que certains soient effrayés par le nucléaire : déchets et accidents nucléaires. J’aborde ces questions avec la plus grande transparence dans mon livre. Ma seule réponse c’est que le génie de l’homme, et la puissance de la connaissance, qui nous permettent déjà et depuis 50 ans, en France, d’avoir de l’électricité nucléaire sans émissions de GES, nous permettront demain de trouver les solutions technologiques au traitement des déchets nucléaires et à la sûreté des centrales.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

Marc Fontecave, Halte au catastrophisme ! Les vérités de la transition énergétique, Flammarion, 2020, 224 pages, 19 €.

© LA NEF n°332 Janvier 2021

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).